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Littérature et amour

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Gérald Cursoux

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Juliette écrasa la cigarette qu’elle venait d’allumer, laissa passer entre ses lèvres un filet de fumée et se leva ; elle enfila sa robe avec des précautions de chatte, puis dit d’un ton solennel : « demain je vais me faire détartrer ». Clotilde éclata de rire en caressant ses jambes. « Cloti, le prix m’est passé sous le nez... J’ai plus un sou ! je dois encore taper mon père. Pour le remercier on va déjeuner avec toi. Il sait tout de mes amours. Et si je couchais avec le diable... il aimerait le diable ! Alors toi !...».

Mon cher père,
Tu vas me dire : « ce n’est pas une catastrophe ; l’édition est une vocation et que ce n’est pas le succès qui en est le moteur ; un Prix ne fait pas un éditeur ; dans l’édition ce qui est dur, c’est de durer ; les bons éditeurs sont des vieux !, etc. J’aurai tellement voulu arroser mon premier prix littéraire avec toi que ma déception est abyssale. Ces harpies m’ont eue par traitrise, comme si elles avaient voulu me punir d’avoir porté le meilleur roman de l’année... Tu sais que je n’existe qu’à travers mon métier d’éditrice, et si j’accepte la concurrence, je méprise la jalousie de ces Jurées qui tuent comme elles bavardent.
Tu ris en me lisant, de ce rire tendre qui m’accompagne... Mais moi je suis furieuse parce qu’aujourd’hui je ne te rends pas le retour de ton investissement personnel et financier. J’ai non seulement trahie Marie qui a un talent fou – son roman met en scène des femmes confrontées à chaque item des Droits de l’Homme, avec une déclinaison au féminin : génial ! – mais toi aussi je t’ai trahi. Pas à la hauteur la fille ! Je reste la fille de... J’en suis très fière, mais j’aurai tellement voulue être reconnue... Un Prix enfin ! Pour toi !
Je veux que ce petit milieu intellectuel parisien plein de morgue et d’arrogance que tu méprises me considère comme l’une des leurs. Ils se détestent, baignent dans une hypocrisie crasse ; ils sont pervers, jaloux et faux, mais je fais partie de leur monde et je veux qu’ils m’y donnent une bonne place. Pour l’heure je suis encore cette enfant gâtée qui s’est offert une maison d’édition avec l’argent et les relations de son papa. J’enrage, parce que cette fois j’avais les bonnes cartes en main. Demain ils vont me descendre en flammes, ils vont en jouir ces bobos parisiens, confis dans leurs arrogance.
Je suis raide mais pas à vendre. Je sais que je peux compter sur toi – on fera une augmentation de capital, ou des avances associés non rémunérées, ou d’autres manips dont tu as le secret. Je suis à sec, comme toujours, mais je vais bien et mène grand train comme tu me l’as appris. Merci papa : « L’argent n’est pas un problème » – je te cite avec gourmandise.
Le lauréat est sur un nuage ; il écrit avec une fourchette et n’a rien à dire. Mais il est poussé par qui tu sais... Alors, silence dans les rangs !
Mon amie Clotilde, la psychiatre dont je t’ai parlée, ne me prend pas au sérieux, la littérature l’ennuie et elle n’attache aucune importance à ces manifestations parisiennes qui font et défont les carrières littéraires. Je l’aime beaucoup. Devrais-je t’avouer qu’il y a de l’amour dans aime ? Je t’invite donc à dîner avec elle dès votre retour à Paris. Elle est brillante, mais pour rien au monde je voudrais m’allonger sur son divan. Mais on s’allonge souvent dans son lit : comme tu me l’as dit : « les amours féminines ont quelque chose de sacré ». C’est existentiel. Le sexe et la littérature, c’est mon viatique pour ce passage sur terre.
Bref, voili-voila une lettre décousue... que tu liras en remettant chaque chose à sa place. J’attends ton coup de fil. Embrasse maman.
Ta fille préférée (parce qu’unique) qui embrasse tendrement un père unique.
J.


Ma chère Julie,
J’aime beaucoup tes lettres. Ta colère est saine ; j’aime cette arrogance british que tu dois tenir de ta mère. D’accord pour déjeuner avec ton amie. Jeudi de la semaine prochaine par exemple, si ça vous convient. Je crois que tu devrais acheter une maison d’édition spécialisée, à l’abri des aléas de l’édition littéraire et des Prix, et qui marche bien. Ce sera cher mais cela te donnera l’assise qui te manque, c’est-à-dire un bon cash-flow et un bilan présentable à tes banquiers. J’ai quelques idées. Il me faut faire ça avant de tirer ma révérence pour t’assurer un avenir d’éditrice sans souci financier. Et comme tu me le rappelles : l’argent n’est pas un problème ! Je peux vendre Belle Ile, puisque ta mère ne sait plus où elle est, et que je suis trop usé pour naviguer ; ce sera un apport en capital significatif. Tu auras enfin des gestionnaires qui encadreront ton équipe d’allumés et d’allumeuses qui vivent (trop bien) sur ton dos ! A jeudi. On va rentrer par le TGV, c’est plus confortable que la Rolls ; et ta mère adore ! On prendra un taxi à Montparnasse, ne te dérange pas.
Téléphone-moi pour confirmer. T’embrasse.
Papa.


Clotie chérie,
Je te remercie de m’avoir accompagnée. Infiniment merci. Ce fut terrible, le mot est trop faible. Ils étaient tous là, ses amis et les autres. Le Ministre de la Culture (qui me déteste) aussi. Papa n’aurait pas aimé cette cérémonie... La Madeleine, les fleurs, le culte, l’orgue... Pourquoi pas le Pape ? J’entends sa voix me glisser ces mots à l’oreille avec ce sourire d’aristocrate revenu de tout... J’ai pleuré, je pleure et je crois que je n’arrêterai pas de pleurer. Au Père Lachaise j’étais dévastée. Carbonisée. Heureusement que tu étais là. Je dois maintenant répondre à chacun... un petit mot. Il est mort dans le TGV en arrivant à la gare : « une belle mort, m’a dit le contrôleur. » Je le crois.
Quand mes pensées se portent vers ceux-là qui furent ma famille, ce temps passé me submerge. Il a fallu des dizaines d’années pour que ce monde disparu revienne en me frappant, comme un boomerang, sans me laisser aucune échappatoire, me mettant enfin face à ceux qui m’avaient amené au monde tout au long de mes premières années puis de l’adolescence ; comme dans un tête à tête avec moi-même ma mémoire les ramène, non hélas pour de nouvelles rencontres, mais pour que je témoigne de ce qu’ils furent à travers ce que j’ai vécu avec eux. La littérature n’a pas fini de puiser à cette source.
La mort ravive des sentiments que l’on croyait définitivement enfouis mais qui se développent alors d’eux-mêmes, avec l’âge sans aucun doute, indépendamment de notre volonté, échappant à notre contrôle suivant une alchimie psychique complexe pour nous mettre ce jour-là devant nous-mêmes, tel que nous étions à cet instant passé, avec nos qualités et défauts, nos enthousiasmes et nos peurs. Exister devient un combat.
On peut cultiver la nostalgie : c’est tenter d’être et d’avoir été, formule qui résume bien la tricherie qui se cache derrière. On ne se baigne pas deux fois dans la même eau du fleuve, a dit Héraclite. Le temps est assassin ; exister c’est tenter de lui échapper... Les souvenirs cachent ce sentiment tragique de la vie lié à l’irréversibilité de nos rapports avec les êtres qu’on aime, à leur caractère unique et fugitif.
Rien, sinon l’instant même de la mort, ne peut traduire l’importance de ces instants passés qui font la trame d’une vie avec son lot de bonnes et mauvaises choses. Et il y a la dernière rencontre, probabilité incontournable, qui accompagne les moments heureux ; puis quand elle se réalise : la mort ! Mon cher Père, je meurs avec toi ; exister ne peut plus être comme avant. Je ne ferai pas semblant, promis !
Aujourd’hui je sais que ce passé n’a de traces que dans ma mémoire ; cela m’est insupportable et indispensable. Je vous ai vu vieillir, maman et toi, et j’ai ressenti comme une souffrance certains moments de bonheur parce que je savais qu’ils étaient uniques, et qu’ils s’estomperaient dans le temps comme les merveilleux nuages sous les vents d’altitude. Père, je veux te garder en moi.
J’arrête là. La Psy comprend, et me pardonne. Ma résurrection est avec toi Clotie. La tempête s’est levée, il faut tenter d’exister !
J.


E-mail
De : Clotilde
A : Juliette

T’attends ce soir.
C.

PRIX

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Pherton Casimir · il y a
Bravooo. Je vote...
Allez me supporterhttps://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/friendzone hyper intéressant.
Merci

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Ginette Vijaya · il y a
Toujours aller de l'avant .
Une invitation très intéressante à comprendre les coulisses de la littérature.
Une réflexion aussi sur le mot exister .

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Landry des Alpes · il y a
C'est une envolée profonde, très fouillée et philosophique vers le sentiment d'exister. J'ai eu du mal à rentrer dans le récit surtout que le titre n'est pas vendeur, mais une fois dedans je savoure la dernière lettre avec bonheur...
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Gérald Cursoux · il y a
Merci pour l'envolée... Mais en littérature comme dans l'aviation c'est l'atterrissage qui est casse-gueule !
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Aristide · il y a
Je suis heureux d'ouvrir le bal par mon vote ! Il y a des phrases d'une très belle envolée littéraire - Bravo
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