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Les yeux de la forêt

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Edrouet

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Ieva releva le col de son manteau sur son visage. L’air était léger, mais glacial. Plusieurs fois, elle avait pensé à faire demi-tour, mais l’enjeu était trop grand. Autour d’elle, une brume légèrement orangée s’épaississait. Le soleil se couchait lentement derrière les arbres. Le parfum des pins céda bientôt sa place à une odeur âcre et désagréable. Tendue, Ieva s’arrêta un instant et regarda autour d’elle. Elle baissa les yeux vers son ventre rond, qu’elle caressa d’un geste rassurant.

- Encore quelques efforts, soupira-t-elle à l’attention du petit être qui grandissait à l’intérieur d’elle.

Elle se remit en route, les joues rougies par le froid. Bientôt, la brume devint si opaque qu’elle ne voyait même plus ses pieds. Elle réduisit son allure, s’enfonçant de plus en plus dans la forêt épaisse. La nuit tombait rapidement. Les mains tremblantes, elle saisit une gemme bleutée dans la doublure de sa tunique, et la secoua énergétiquement. Une lueur intense s’en échappa, éclairant l’obscurité.

Autour d’elle, les arbres formaient des ombres étranges. L’humidité la fit frissonner. Étonnamment, la forêt était silencieuse. Elle n’entendait ni le craquement des arbres, ni le bruit des animaux nocturnes. Seulement l’écho de ses pas incertains et... Ieva tendit l’oreille. Elle n’avait pas rêvé, elle l’entendait bien : le roulement singulier de tambours lointains. Ieva se remémora ce que racontaient les légendes de son village. Ce bruit régulier était la preuve qu’elle se rapprochait du royaume des esprits. Ces créatures rares pouvaient exaucer n’importe quel souhait. Elle sentit son cœur s’accélérer et tous les muscles de son corps se figèrent. Les tambours, maintenant bien distincts, se rapprochaient. Un vent froid et puissant commença à souffler et elle dut se rattraper à un arbre pour ne pas perdre l’équilibre. La gemme qu’elle tenait toujours dans sa main perdit en luminosité, puis finit par s’éteindre. Elle était maintenant plongée dans l’obscurité la plus totale.

Prise de panique, elle tourna frénétiquement dans tous les sens, ses deux mains enlaçant son ventre. Puis, une paire d’yeux verts apparue devant elle. Elle trébucha et tomba douloureusement en arrière. Dans sa chute, elle lâcha la gemme qu’elle avait dans les mains. Elle le savait, les esprits pouvaient se montrer farceurs envers les inconnus qui osaient s’aventurer trop profondément dans la forêt. Réunissant tout son courage, elle se releva et s’adressa à eux d’une voix tremblante.
- J’ai besoin de votre aide !
Une autre paire d’yeux apparue dans l’obscurité, puis une autre. Bientôt, la forêt fut éclairée par plusieurs centaines de petites créatures, toutes différentes. D’une seule voix, elles s’adressèrent à Ieva.
- Comment pouvons-nous t’aider, jeune humaine ?
- Mon mari... il est malade. Nous avons tout essayé, mais il va mourir.
Elle fit une pause. Elle espérait déceler une lueur d’empathie chez ces mystérieuses créatures. En vain.
- Vous êtes mon dernier espoir, je vous en supplie, chuchota-t-elle.
Silence. Autour d’elle, les petits yeux lumineux ne bougeaient pas. Ils se contentaient de l’observer, attentifs, curieux. Puis, l’un d’eux, aux longues griffes et écailleux, brisa enfin le silence.
- Qu’es-tu prête à sacrifier pour que ton mari vive, jeune humaine ? demanda-t-il.
Le cœur de Ieva bondit dans sa poitrine. Son espoir se raviva. Elle prit une grande inspiration et s’exprima d’une voix calme.
- Nommez votre prix, dit-elle d’une voix qu’elle voulut assurée.
Des rires, presque enfantins, résonnèrent. Ieva frissonna.
- Un terrible malheur est sur le point de s’abattre sur les sept mondes, annoncèrent les esprits d’une voix grave. De dangereuses créatures tenteront d’assombrir notre jeune soleil. Notre forêt et les créatures qui vivent sur les sept mondes ne pourront y survivre.
L’esprit aux longues griffes s’approcha plus encore.
- Mais nous pouvons empêcher cela, dit-il avec un sourire.
Du bout de son ongle, il toucha le ventre de Ieva. Cette dernière, horrifiée, eu un mouvement de recul.
- Qu’est-ce que vous voulez à mon enfant ? cria-t-elle.
Des nouveaux rires résonnèrent.
- Ne t’inquiète pas, jeune humaine. Nous ne souhaitons pas te voler ton enfant. Seulement lui accorder un présent. Un destin.
Ieva hésita. Les esprits pouvaient se montrer sournois et rusés.
- Qu’entendez-vous par là ? demanda-t-elle.
- Nous changerons le destin de votre famille. Ton mari, mourant, survivra. Ton enfant, destiné à une vie simple, vivra richement. En échange, quand le moment viendra, il devra protéger les sept royaumes des malheurs à venir. Ceci est notre prix, et il est sans appel.
Ieva plongea son regard dans celui de l’esprit, hésitante.
- Vous allez guérir mon mari.
L’esprit acquiesça.
- Si vous tenez toutes ces promesses, alors j’accepte, déclara-t-elle.
L’esprit recula avec un sourire, faisant apparaitre ses dents allongées et pointues. Puis, les yeux lumineux des créatures s’éteignirent. Quelques pas devant elle, la gemme bleue s’éclaira. Elle se croyait de nouveau seule. Elle ne l’était pas. Une force invisible la poussa à avancer. Ieva pointa la pierre devant elle et fit un premier pas.

Elle marchait depuis déjà bien longtemps lorsqu’elle aperçut les premiers rayons de soleil. Ses jambes étaient douloureuses, et sa respiration sifflante. Elle ferma les yeux quelques secondes et apprécia la chaleur du soleil sur son visage. Dans les premières lueurs de l’aube, une ville gigantesque s’étendait devant Ieva. Elle semblait abandonnée, mais les murs et bâtisses étaient encore en parfait état. Au centre, une grande citadelle faite de marbre luisait sous le soleil. Ébahie, Ieva ne remarqua pas le petit esprit aux longues griffes à ses côtés.
- Cette ville est à toi, à présent, expliqua-t-il. Souviens-toi de notre accord, et tu pourras vivre aux côtés de ta famille pour toujours.
- Pour toujours ?
- Ici, le temps n’est qu’une légende. Tant que vous ne quittez pas ce monde, vous vivrez éternellement.
- Et mon mari ? demanda-t-elle, inquiète.
L’esprit recula avec un sourire et disparut dans l’obscurité de la forêt. Sa voix résonna, tel un écho lointain.
- Il arrive...

Ervin ouvrit doucement les yeux. Il se sentait mieux, et sa fièvre avait baissée. Il cligna des yeux pour éclaircir sa vision.
- Ieva ? appela-t-il.
- Je suis là, mon amour.
Il tourna la tête. Elle était assise sur un fauteuil rembourré bordeaux.
- Où sommes-nous ? demanda-t-il.
- C’est une longue histoire.
Elle se redressa et prit les mains de son mari entre les siennes.
- Nous sommes dans le royaume des esprits.
Surpris, il se releva d’un bond.
- Quoi ? s’exclama-t-il.
Ieva sourit et plaça un gros coussin derrière le dos de son mari.
- Doucement... Tu n’es pas encore complètement guéri.
- Ieva, qu’as-tu fait ?
Voyant son air inquiet, la jeune femme soupira. Elle s’installa confortablement au fond de son siège, et lui raconta tout.


Ieva tendit les bras. Avec un sourire, elle attrapa son fils et le posa sur son ventre. Les dernières gouttes de sueurs coulèrent sur son visage, immédiatement suivies par des milliers de larmes de joies. À ses côtés, Ervin était émerveillé. Il ne pouvait se détourner des yeux bleus envoûtants de son fils, aussi profonds que l’océan. C’est alors qu’il leur offrit son premier sourire. À ce moment-là, plus rien n’importait. Ni le destin obscur qui les attendait, ni l’accord passé avec les esprits dans la forêt brumeuse. Un sourire, une vie, leur suffit à tout oublier.

Au loin, au milieu des arbres d’une forêt dense et sombre, un vent froid soufflait à travers le feuillage. Une brume humide alourdissait l’air. Sur la haute branche d’un pin, une créature écailleuse aux longues griffes prit place, le regard tourné vers la cité humaine. De nouveaux habitants venaient d’arriver, les bras chargés de sacs de graines, ou tirant de grands outils. Le petit personnage ne bougea pas d’un pouce. Dans l’obscurité, des milliers d’yeux s’illuminèrent. Juste assez pour éclairer un large sourire aux dents pointues.

PRIX

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Richard Laurence · il y a
Un grand bravo pour ce texte !

Il y a, dans cette finale, des textes de moins bonne qualité, mais le système de votes est ce qu'il est et cela fait partie du jeu... Ce système est un bon système parce qu'il récompense les gens qui votent et font des commentaires sur les textes mais il a aussi un effet pervers : il ne reflète pas réellement les goûts du public.

Je vous invite donc à venir prolonger le plaisir en participant à la "sélection du public" du Festival Off, sur le forum : http://short-edition.com/fr/forum/la-fabrique/imaginarius-2017-le-festival-off

Que la fête continue et longue vie au prix Imaginarius !

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Edrouet · il y a
Wow, votre commentaire me réchauffe le cœur ! C'est avec plaisir que je participerai au festival off, même si je ne suis pas sûre de bien comprendre comment cela fonctionne ^^ Pourriez-vous m'éclairer ?
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Richard Laurence · il y a
Oui, le fonctionnement est très simple : il suffit de venir sur le forum nous révéler les trois textes que vous avez le plus aimé parmi ceux que vous avez pu lire à l'occasion de ce concours ;)
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Maëva Martin · il y a
Brrr... C'est flippant ! J'en veux encore !!!
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Edrouet · il y a
Merci Maeva, peut être un jour :p
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ChristineMourguet · il y a
La vie, la mort. Vous aimez les thèmes forts. Bravo pour ce conte plein d'imagination.
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Edrouet · il y a
Je vous remercie !
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Sylvain Le Loarer · il y a
Joli conte bien écrit dont je verrais bien une suite, une sorte de saga, +5. Je vous invite à découvrir les rue de " Whitechapel ".
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Edrouet · il y a
Merci pour vos votes. Pour la saga, peut être un jour, qui sait ! Mais j'ai encore du boulot :)
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Zouzou · il y a
+5 pour ce conte fantastique !
j'ai dans le même prix " Ensuquée " si vous aimez...

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Edrouet · il y a
Merci pour vos votes ! J'irai jeter un oeil à vos oeuvre. Bonne chance ! :)
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Maour · il y a
Vous avez les voix de mon Petit Poucet qui attend de faire votre connaissance :)
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-veritable-histoire-du-petit-poucet
À bientôt!

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Edrouet · il y a
Merci à vous !
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Jenny Guillaume · il y a
Un très joli prologue à... J'aimerais bien savoir la suite :) !!! Bonne chance
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Edrouet · il y a
Merci ! Un suite peut être un jour, qui sait :)
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Topscher Nelly · il y a
Conte très sympathique.Mes voix.
Mon univers si vous le souhaitez :http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/de-lautre-cote-31

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Edrouet · il y a
Merci pour vos voix ! Je vais aller jeter un oeil à votre univers.
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Pascal Depresle · il y a
Un magnifique conte, mes votes. Peut-être aimerez vous "L'héroïne" "Le Grandpé" ou "Tata Marcelle".
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Edrouet · il y a
Merci ! J'irai jeter un oeil à vos oeuvre dans la journée :)
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Jean Calbrix · il y a
Tous les ingrédients d'un conte surréaliste sont là ! Bravo, Edrouet, pour votre écrit avec des intonation Faustienne ! Vous avez mes cinq votes !
J'ai un sonnet tragique que je vous invite à lire si vous avez le temps : http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/Mumba

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Edrouet · il y a
Merci pour votre commentaire et vos votes ! Je vais jeter un oeil à votre oeuvre.
Belle journée à vous !

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Jean Calbrix · il y a
Bonjour Edrouet ! Vous avez soutenu mon sonnet Mumba et je vous en remercie. Il est désormais en finale. Le soutiendrez-vous de nouveau ? https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/mumba Bonne journée à vous !
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Jean Calbrix · il y a
Merci, Edrouet, et bonne journée à vous de même !
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