Les trois plumes

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Je pense que j'ai aimé lire dès la naissance :), et écrire depuis bien longtemps. Quelle joie de manipuler les mots et quelle liberté ! J'ai eu la chance d'être récemment publiée :  [+]

Image de Automne 2020
Il était une fois trois plumes qui avaient trois maîtres différents.

La première d’entre elles, une longue et élégante plume de couleur bleu roi vivait sur un chapeau non moins élégant, porté par une charmante jeune fille qui adorait monter à cheval en amazone et participait à des chasses à courre dans le seul but de faire admirer son chapeau et sa superbe plume.

La seconde était une belle plume rouge rubis, assez courte, qui vivait sur un chapeau de feutre noir porté par un maître d’armes qui adorait la faire voleter au rythme de ses parades, esquives et attaques en prime, sixte ou quarte.

Enfin, la troisième était une plume d’une blancheur immaculée qui appartenait à un poète qui taquinait quotidiennement la muse pour offrir des rimes enflammées à son amoureuse.

L’amazone avait baptisé sa plume « Bleue » et lui parlait comme à un animal de compagnie tant elle admirait sa couleur.

Le maître d’armes, lui, qui avait enseigné l’art de l’escrime dans toutes les cours d’Europe et surtout en Angleterre et en France, avait baptisé sa plume « Red » et il lui parlait et la bichonnait tous les jours afin qu’elle soit plus brillante que toutes les plumes qui ornaient les chapeaux de ses élèves.

Enfin le poète, lui, qui était d’origine espagnole, avait décidé de prénommer sa plume « Luz », car pour lui, elle brillait comme une lumière divine lorsqu’il écrivait ses strophes.

Ce jour-là, par le plus grand des hasards, le poète, le maître d’armes et l’amazone décidèrent chacun de leur côté de faire une promenade en forêt. Ayant lancé son cheval au galop, l’amazone ne put stopper celui-ci lorsque le maître d’armes déboucha soudain d’une allée latérale, et il fut renversé par l’animal qui, effrayé, fit un écart, faisant tomber sa cavalière, qui atterrit sur l’homme. Leurs deux chapeaux chutèrent et Red s’exclama : 
— Ouille ! Quelle maladroite !
Bleue lui adressa un regard condescendant en répliquant d’un ton hautain : 
— Si ton maître n’avait pas aussi inconsciemment débouché devant nous sans crier gare, nous n’en serions pas là !
— Ce n’est pas la peine de prendre de grands airs, tu n’es qu’une plume comme moi, et lorsque ta maîtresse décidera que tu ne vaux plus rien, elle te jettera sans aucun remords, alors que mon maître, lui, me gardera même si je suis en lambeaux tellement il est fier de moi !
Le poète arriva sur ces entrefaites et, déposant son matériel d’écriture à terre, il se précipita pour aider les deux jeunes gens à se relever en récitant :
« Charmante vision,
Beauté et force de la nature,
Brusque collision,
Voulue par le destin…
Une belle aventure,
Qui s’achèvera peut-être par un festin… »

Le maître d’armes, qui connaissait le poète, eut un sourire amusé et s’écria :
— Je me demande si vous savez vous exprimer autrement que par des vers, mon ami ! 

Au même moment, Bleue répliquait vertement :
— Peu me chaut que ton maître te garde même si tu es en lambeaux ! Nous ne sommes pas du même monde et je ne te permets pas de me faire la leçon !
Red allait riposter, mais Luz intervint :
— Allons, allons, mes amies ! Nous sommes toutes des plumes, pourquoi nous disputer ?! Chacune de nous a ses particularités, mais aucune de nous ne peut se targuer d’être la plus belle ! Soyons plutôt amies, puisque nos propriétaires respectifs le sont déjà ou sont en passe de l’être !
En effet, tout à la fois charmée par les vers du poète et le sourire du maître d’armes, l’amazone leur sourit timidement, soudain domptée par le regard du bretteur, et elle accepta le bras que celui-ci lui offrait, tandis que le poète ramassait leurs chapeaux respectifs et les leur tendait. Le maître d’armes émit un petit sifflement en disant :
— Belle plume que vous avez là ! Très jolie couleur !
Et il lissa Bleue entre son pouce et son index. Se radoucissant instantanément, celle-ci lança à l’adresse de ses deux compagnes :
— D’accord, soyons amies, je regrette d’avoir joué les grandes dames !
Et Luz et Red s’écrièrent simultanément :
— Bravo ! 

Durant les jours qui suivirent, les trois jeunes gens se virent souvent, le poète faisant des vers sur l’amour naissant qu’il voyait poindre dans les yeux de ses deux amis, et nos amies les trois plumes étaient devenues inséparables et riaient sous cape de leurs maîtres respectifs.

Ce jour-là, bien des semaines après, on célébrait le mariage de l’amazone et du maître d’armes, ponctué par les déclamations rimées du poète, qui tenait Luz à la main. Il y eut soudain un fort coup de vent et Bleue, qui avait été déposée dans un coin en attendant que la mariée retirât son voile, fut emportée et atterrit sur la chaussée au moment où une calèche lancée à toute allure arrivait. Luz échappa à son maître et Red la suivit, espérant pouvoir aider leur amie, mais une autre rafale de vent les plaqua au sol à ses côtés et le véhicule les écrasa toutes trois tant et si bien que lorsque leurs propriétaires respectifs voulurent les récupérer, elles étaient collées l’une à l’autre en une seule pièce, et, en hommage à leur beauté, il fut décidé qu’elles seraient accrochées telles quelles au fronton de la mairie, et c’est ainsi que naquit le drapeau bleu, blanc, rouge…
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