29 lectures

4

Je retournais le petit papier froissé déposé sur mon bureau.

Face à moi, une petite dame à tête de grenouille, le regard soucieux : son mari griffonnait de petits mots qu'il déchirait ensuite soigneusement pour les détruire. Elle avait réussi à sauver le dernier.

Je l'interrogeais.

- Depuis quand avez-vous observé ce comportement ?

- Trois mois environ. Mon mari a perdu son emploi, il s'est mis à passer le plus clair de son temps sur Internet. Un soir, il a liquidé la moitié du bloc de Post-it posé sur son bureau. Toutes les feuilles utilisées étaient découpées en petits morceaux dans la poubelle.

J'avais affaire à un comportement compulsif déclenché brutalement et de façon inexplicable.

- Pourquoi avez-vous attendu tant de temps pour venir me voir ?

- Le lendemain, il n'y avait qu'une dizaine de pense-bêtes déchirés. J'ai cru que cela allait se passer, mais au bout de deux semaines, le bloc était terminé. Je lui ai demandé si tout allait bien, il m'a répondu, « ne t'inquiète pas, c'est un jeu », je lui ai répondu « dans ce cas, utilise du brouillon et non des blocs de Post-it ».

- Donc depuis trois mois, votre mari écrit des billets puis les déchire, et passe tout son temps devant son écran ?

- Oui. Hier, il a rentré ce texte dans l'ordinateur et froissé le papier. Depuis il n'a rien griffonné d'autres, mais il est toujours devant sa machine.

J’examinai le document, deux lignes à déchiffrer :


D'un clic,transformer la vision pérenne du génome.

Ailleurs, désirer un clair de terrecompatible avec le capteur.


Je n'avais pour l'instant pas la moindre idée du sens de ces phrases. Les mots étaient soulignés : - cinq noms : clic, vision, génome, capteur, ailleurs, et l'expression nominale « clair de terre », - deux verbes : transformer, désirer et - deux adjectifs : compatible et pérenne.

Cachée derrière ses grosses lunettes rondes, la petite dame, n'avait pas l'air d'avoir compris l'urgence de la situation. Un tel comportement sur l'Internet devait être signalé le plus tôt possible. Il fallait éviter toute radicalisation et action anti-sociale non contrôlée.

- J'aimerais qu'il cesse de passer ses journées sur Internet. J'ai contacté le numéro vert, ils vous ont recommandé.

- Madame, je suis bien psychothérapeute spécialisé dans les addictions, mais depuis les lois « sécurité absolue » je suis aussi contraint de signaler tout comportement suspect à la cellule de contrôle total.

- Mais... ?

Son mari avait passé trois mois à assembler deux phrases avant de les entrer dans l'ordinateur, comme s'il avait cherché un code. Nous avions sans doute un acte terroriste en cours de préparation, et elle n'avait rien vu ! Pourtant, le billet était clair : « Désirer, Transformer ». Un désir de transformation de la société. « Clair de Terre, génome », un écologiste peut être, opposé aux OGM ? Mais oui, c'est cela ! Clair de terre, clarifier la terre, la débarrasser des génomes artificiels !

- Je suis désolé, je dois enclencher la procédure d'urgence.

Je déclenchai une décharge anesthésiante et mon assistante entra dans la pièce immédiatement. Elle poussa le siège à roulette de la visiteuse vers la chambre d'hypnose afin de procéder à la reconstruction de l'entretien. La patiente sortira 30 minutes plus tard sans souvenir de notre conversation, mais avec une liste de recommandations à appliquer chez elle.

Dans les dix minutes, les agents du contrôle total, informés de l'identité du suspect ainsi que de sa localisation, tentaient de mettre son ordinateur sous surveillance. Malheureusement, la ligne était inaccessible. Il semblait avoir changé d'opérateur et la procédure de basculement était en cours.

Les interceptions préventives étaient en cours d'analyse, tout du moins la demande avait été faite, mais l'opérateur résilié avait déjà fermé le compte du client et rechignait à fournir les données. Il nous annonçait une mise à disposition des enregistrements dans deux à trois semaines, d'autres demandes plus urgentes étaient en cours.

Monsanto possédait l'institut de recherche sur la vigne, situé à 10 minutes en voiture du domicile du suspect. Les vignerons forcés à payer des redevances sur chaque pied de vigne devenu OGM par dissémination contrôlée avaient tenté d'échapper à la dîme, ceux qui avaient résisté à la multinationale avaient rapidement été déchus de leurs droits civiques et boutés dans un TOM. Une attaque suicide vengeresse n'était donc pas exclue.

La camionnette mise en planque devant la maison avait confirmé le retour de la visiteuse. L'équipe sur place n'avait rien observé d'anormal. Le mari était dans son bureau, au téléphone jonglant avec les hot-lines des deux opérateurs, pour tenter de savoir où était passée sa connexion internet. Les écoutes laissaient entendre qu'il attendait le rétablissement de la ligne pour poster un message urgent au plus tard le lendemain matin. Le stagiaire de l'opérateur lui avait confirmé que tout serait réglé d'ici-là, conformément au script standard qu'il devait débiter.

La nuit tombait, rien ne bougeait à l’intérieur. Le couple avait l'air calme, mais d'après les collègues, il s'agissait d'une ruse. Ils doutaient que l'hypnose ait été totalement efficace. Les recherches réalisées montraient que le suspect avait été abonné il y a 10 ans à la news-letter d'Attac, association interdite suite à l'application des lois anti-terroristes.

Lorsque l'obscurité fut assez dense, le drone de neutralisation survola la maison pour trouver une ouverture. La petite fenêtre carrée n'avait n'y barreau ni volet. Au moment où l'alimentation électrique du quartier était coupée, le drone perfora la fenêtre en double vitrage. Le suspect qui se levait de la cuvette des toilettes eu la gorge tranchée instantanément par un morceau de vitre. Sa femme alertée par le bruit ouvrit la porte, découvrant le geyser de sang, elle s'écroula, frappée d'une crise cardiaque. Les gaz neutralisants lâchés par le drone, interdirent toute réanimation.

Dans l'ordinateur du suspect, un document texte contenant le message codé était prêt. Il s'agissait de deux pages, une nouvelle. Le suspect devait la publier le lendemain sur un blog tenu par une petite société « l'Esprit Livre » proposant des formations à l'écriture - une couverture sans doute.

La cellule antiterroriste interroge actuellement ses responsables et analyse les écrits des « stagiaires » pour en déterminer le sens caché.

4

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Keith Simmonds
Keith Simmonds · il y a
J'adore! Bonne écriture! Mon vote!
Comme il ne nous reste que 2 jours pour voter,
je vous invite maintenant à venir voir et apprécier
mon “Été en flammes” si le cœur vous en dit, merci!
http://short-edition.com/oeuvre/poetik/ete-en-flammes

·
Image de Jean-Michel Palacios
Jean-Michel Palacios · il y a
Compliments renouvelés dans cette suite de mots très bien ficelée.
Amitiés
JM

·