Les escaliers, vomir, les crottes de chien

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En compétition

Je veux écrire la vie : dire l'amour et la désespérance, les rires et les deuils, l'ironie du sort et le déchirement des départs, bien mélanger le tout jusqu'à perte totale de signification  [+]

Image de Été 2021
Les escaliers, vomir, les crottes de chien. Ce sont les trois choses que Bernard déteste. Mais il y a beaucoup de choses qu'il aime. Il aime jouer au train, et marcher. Il aime décorer le sapin de Noël, même si Noël, ce n'est pas souvent. Il aime aussi ramasser la balle des enfants de l'école. Tous les jours, Bernard descend à Sevreuse acheter le journal. Quand il remonte, il passe toujours devant l'école et c'est l'heure de la récréation. Les enfants jouent au foot dans la cour, et très souvent ils envoient le ballon par-dessus le grillage. Bernard ne comprend pas pourquoi on a grillagé l'école, il comprend bien pour les poules, c'est normal, sans grillage, les poules courraient partout, c'est stupide, les poules, mais les enfants ne sont pas stupides. Ils crient : la balle, s'il vous plaît, monsieur, la balle ! C'est à Bernard qu'ils s'adressent, ils le connaissent bien, cela fait des années et des années qu'il passe par ici et qu'il ramasse leur balle. Les enfants de l'école sont ses amis, c'est pourquoi Bernard ramasse toujours leur balle, même quand elle est allée un peu loin, de l'autre côté de la route, ou sur la pelouse devant les grands immeubles.
Quand il rentre à la maison, maman lui demande toujours comment ça s'est passé, « ça », c'est le chemin jusqu'à Sevreuse, avec la grand-route à traverser, entrer dans le magasin de journaux, acheter le journal, le payer, ne pas l'oublier sur le comptoir, puis s'arrêter devant l'école, et attendre que les enfants envoient le ballon dehors, le ramasser, le renvoyer, puis revenir à la maison.
« À l'époque, on ne diagnostiquait pas comme maintenant, explique Jocelyne à qui veut l'entendre. On m'a juste dit qu'il était anormal. C'était mon premier, qu'est-ce que j'en savais ? C'est quand j'ai eu Pascal, puis que j'ai vu qu'il était plus malin que son frère, qu'avec deux ans de moins, il savait marcher à quatre pattes, empiler des cubes, réclamer des gâteaux et aller sur le pot, alors que Bernard restait là, à ne rien faire. »
Bernard se souvient bien. Il y a eu à la maison deux ou trois petits garçons, qui ont crié très fort, lui ont piqué ses jouets, ont porté ses anciens pantalons, puis sont partis de la maison, revenus seulement pour le goûter, puis seulement pour le soir, puis seulement pour le week-end, et finalement ont disparu. À leur place, des familles viennent quelquefois, des hommes sympathiques qui lui tapent dans le dos et l'appellent frérot, des femmes tristes, de nouveaux enfants qui crient très fort. Ils repartent le soir, en voiture, et ils reviennent à Noël. Bernard aime beaucoup Noël.
Il entend souvent maman dire qu'il est suivi, mais quand il se retourne, il n'y a personne. Régulièrement, Bernard va rendre visite au Docteur Salamont. Il est gentil, ils discutent un peu tous les deux, de choses et d'autres, puis brusquement la conversation s'arrête, et le Docteur se tourne vers maman et dit : on va continuer le traitement. C'est toujours un peu frustrant que la conversation s'arrête, Bernard aime bien discuter de choses et d'autres avec le Docteur Salamont.
« Qu'est-ce qu'il va devenir quand je ne serai plus là ? » demande Jocelyne à ses fils, gênés, qui marmonnent : « Ne t'inquiète pas, Maman, on trouvera une solution. »
Jocelyn avait entendu dire, il y a très longtemps, que ces enfants-là ne vivaient pas très vieux. Elle s'en veut sincèrement de l'espoir qu'elle avait ressenti alors. C'est son fils, et elle l'aime. Les médicaments du Docteur Salamont sont efficaces, apparemment, car Bernard a cinquante-cinq ans, et il est toujours là, il faut toujours lui dire d'aller se raser, ou d'arrêter de manger, il faut toujours aller taper à la porte des toilettes après quelques minutes, et crier : « tu as fini, maintenant, essuie-toi. »
Pascal dit un jour : « On pourra peut-être vous placer ensemble, tous les deux. »
Ce qui signifie que l'horrible rêve va se poursuivre. Que jusqu'au bout, même quand elle sera vieille, malade, qu'elle perdra la tête et deviendra méchante, quand on devra lui mettre des couches et la forcer à boire son verre d'eau pour avaler ses cachets, elle aura toujours son fils avec elle, elle continuera à trimballer ce fantasme morbide de l'enfant qui ne grandira jamais, qui ne partira jamais plus loin que Sevreuse, pour aller acheter le journal.
Bernard est remonté de Sevreuse, comme d'habitude, avec le journal, et il s'est arrêté près de l'école. Le ballon a volé par-dessus le grillage, et Bernard s'est demandé pourquoi on avait grillagé l'école, on comprend bien pour les poules, mais pour les enfants ? Les enfants ne sont pas stupides comme des poules, ils crient : Monsieur, le ballon, s'il vous plaît ! Le ballon est parti loin, sur la pelouse devant les grands immeubles, et quand Bernard se penche pour le ramasser, il voit qu'il a atterri dans une crotte de chien. Les crottes de chien sont sales, il ne faut pas y toucher, Bernard ne les aime pas. Il n'aime pas non plus les escaliers, ni vomir. Le ballon est dedans et les enfants crient : s'il vous plaît, monsieur, le ballon ! Ils comptent sur Bernard, qui est leur ami depuis toutes ces années. Bernard se sent très mal.
Il n'en parle à personne, ni à maman, ni au Docteur Salamont qui voudrait savoir pourquoi il ne veut plus aller à Sevreuse acheter le journal. Alors, comme il ne dit rien, le Docteur s'adresse à maman, et dit qu'il va falloir adapter le traitement. C'est dommage, Bernard aimait bien parler avec le Docteur Salamont, de choses et d'autres.
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Norsk Fra Norge · il y a
J'aime beaucoup le style simple et cyclique de ce texte, la découverte lente que Bernard n'est pas un enfant et qu'il est un enfant. Tous les personnages sont très justes. Bravo !
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Laurent Cicéron · il y a
toujours aussi fin et sensible et profond...c'est délicat sans être triste...et vivent les poupoules !
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Annabel Seynave- · il y a
Ah oui, quelque part ça fait écho à votre texte 🤗
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Mickaël Gasnier · il y a
Oui et les enfants ? Pourquoi sont ils grillagés ? Les poules c'est normal !
Moi aussi je déteste vomir, mais que l'on est bien après.
Mon soutien Annabel.

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Annabel Seynave- · il y a
Merci pour ce retour 😊
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Carl Pax · il y a
Bravo Annabel pour ce morceau du quotidien d'un grand enfant tristement confronté à un paradoxe qui va contrarier l'un de ses minimes petits bonheurs. J'ai aussi été ému par la détresse coupable de la mère. Toujours aussi fan de toutes ces sensibilités que votre écriture met à jour 🙂
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Annabel Seynave- · il y a
Merci de si profondément comprendre ce que j’ecris... 😊
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Keith Simmonds · il y a
Mon soutien pour ce beau moment de lecture !
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Cudillero Plume · il y a
J'aime beaucoup... Bravo...
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Annabel Seynave- · il y a
Un merci ému 😊
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Mijo Nouméa · il y a
Sublime! J'ai adoré :)
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Annabel Seynave- · il y a
Merciiii 😊
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VERONIK DAN · il y a
Que d'émotions - très belle histoire -
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Annabel Seynave- · il y a
Merci Veronik !
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Kruz BATEk Louya · il y a
Quelle particularité, de votre plume mouvante! Mon soutien.
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Annabel Seynave- · il y a
Merci de votre lecture.

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