Le vieux loup du macadam

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Je déambule ci et là mais surtout là. Acteur de ma vie et spectateur de celle des autres. Oui, je crois que c'est ça. J'aime observer les autres. Plonger dans les tréfonds de l'âme humaine, pou  [+]

Image de Eté 2017

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En bas, un pantalon en velours. Marron. Un peu trop large et aux ourlets trop hauts, qui laissaient entrevoir d’épaisses chaussettes boulochées.
En haut, un pull en coton duquel dépassait le col parfaitement repassé d’une chemise blanche mal ajustée. Et une veste en tweed lui donnant des airs de lord du macadam. C’est l’âge où l’on ne se sépare pas de ses habitudes. On les a nourries toute une vie, alors on ne les lâche pas. Tics, manies, maniaqueries, appelez-les comme vous voudrez. Elles vous protègent de l’aléa, sont des remparts contre le vide. Et lorsque les kilomètres s’accumulent au compteur, elles sont des garanties psychologiques contre la casse moteur. Histoire de parcourir quelques mètres, d’arpenter quelques routes encore. Pour rejoindre la côte. Voir le soleil plonger dans les eaux turquoises de l’Atlantique et s’attabler à ce boui-boui avec Madame, pour s’offrir le luxe d’un bar grillé à la plancha tout en échangeant quelques regards brefs et étincelants, sans le besoin de ne dire mot. Déguster un Muscadet bien frais. Trop frais. Qu’importe. Et regarder d’un œil bienveillant les enfants se chamailler sur le remblai. Voler quelques précieuses secondes au temps et les savourer avec délectation, l’éternité d’un instant.

Il prenait le bus au même arrêt. Toujours. S’asseyait perpétuellement au même endroit. Côté couloir, juste derrière la vitre de la porte de sortie.

Sous sa casquette en velours bleu, son regard était perçant, sa barbe fournie. Un vieux loup de mer. Voilà à quoi il ressemblait. Perdu dans les tréfonds du bitume périurbain, bien loin des rêves d’ailleurs qu’inspire l’océan et ses tumultes.
Parfois, nos regards se croisaient. Et malgré l’agitation matinale, c’est comme si le monde entier s’arrêtait. Il avait dû connaître des avaries, affronter bien des tempêtes. Peut-être même avait-il vécu la guerre. Ses quarantièmes rugissants à lui.
Aujourd’hui, il trônait là. Devant moi. Majestueusement. Comme un colosse au pied d’argile dans les eaux hurlantes des mers du sud.

Une fois, une seule, nous avions échangé quelques mots. Il avait fait tomber son porte-monnaie et je lui avais ramassé. Il m’avait confié l’avoir acheté sur Internet grâce à l’assistance d’une aide ménagère. Même qu’il s’était agacé d’avoir dû mentir sur son âge au moment de l’inscription car la liste déroulante des années ne commençait que par 1930. Or il était né en 1929. Dans ses yeux, il y avait comme de la tristesse. Peut-être liée à l’impression qu’il avait dû ressentir sur l’instant... De ne plus faire parti de ce monde.
C’est la seule fois que nous avions discuté.
Puis il était sorti à cette station située la plus proche du supermarché, en tirant derrière lui un caddie au motif écossais, si typique des années soixante-dix et de la société de consommation. Si typique d’une époque. De son époque à lui.
Il était descendu doucement en frottant machinalement son alliance avec les autres doigts. Comme pour la réchauffer. Et peut-être se rappeler au bon souvenir de celle qui l’avait accompagné durant tout ce temps, le laissant aujourd’hui seul en cet endroit. Tout comme demain et les autres jours. Mais voyez-vous, je suis persuadé qu’elle veille sur lui. Quitte à faire une entorse à mon fichu scepticisme d’agnostique. Elle veille sur lui de là-haut. Sur son prince des matins d’hiver, sur mon vieux. De là-haut. J’en suis persuadé.

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