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Le Taiseux

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Miraje

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1904

LAURÉAT
Sélection Public

Voyelle. Consonne. Consonne. Voyelle. Consonne. Consonne... Le compte lui paraissait bon. Raymond avait les lettres qui l'intéressaient. Il reposa son impressionnante paire de ciseaux de tailleur, manifestement disproportionnée au vu du format de l'ouvrage. Mais au-delà du plaisir des mots qui s'alignaient peu à peu, elle lui procurait à chacun de ses découpages dans le papier une sensation de puissance orgasmique similaire à l'idée de la pénétration d'une arme blanche dans un hypothétique futur cadavre
La soirée de son atelier d'écriture s'annonçait jubilatoire. Depuis plus d'un mois, il n'avait rien produit. Ce n'était pourtant pas le manque d'inspiration qui le handicapait. Mais la prudence qu'il s'imposait nécessitait cette contrainte de l'attente, qui en devenait par la force des choses excitante. Ainsi, la victime envisagée à la fin de la séance précédente, s'en trouvait au fil des jours plus palpable, plus moralement coupable. Et l'observation patiente que Raymond faisait de la société lui permettait de peaufiner son histoire.
Suivant un rituel immuable, tous les quinze jours, il s'enfermait dans la pièce qui lui servait de bureau, prétextant à Germaine, sa femme, un besoin impérieux de silence, de calme et de concentration. Surtout ne pas attirer la curiosité ni la suspicion ! Ne pas tomber dans une routine familière qui au final pourrait le distraire et fournir quelques indices aux plus malins. Et il donnait bien le change. Au bout de quelques heures, il en ressortait lessivé, tenant invariablement comme un trophée sa dernière nouvelle "nouvelle" dont l'épouse profitait le lendemain au réveil, faussement impatiente, hypocritement admirative, mais réellement consternée.
Raymond s'en fichait. Son œuvre était autre.


Les ciseaux posés, Raymond enfila les gants et prit des pincettes. Il avait la tête ailleurs et devait doublement redoubler de vigilance. Son ouvrage nécessitait un minimum de tact et un maximum de précaution. Il s'y employa.
D'abord les lettres, découpées, préalablement sorties de leur anagramementesque désordre et disposées dans une cohérence certaine, annonciatrice d'un prochain séisme. Un juste retour des choses... Issues de la presse à scandale dont Germaine, l'épouse, était friande, elles se préparaient ainsi à en alimenter un nouveau. Un recyclage sans fin.
Puis la colle vint fixer méthodiquement l'idée sur la page blanche. Une idée toute simple qui ne s'embarrassait pas de circonvolutions. Cette fois ci, il s'adressait à un notable du village. Raymond y préféra le vouvoiement, plus en rond de jambes, peut-être bien aussi plus sournoisement ironique.
" VoTRe FEmmE vOus TRomPpe ".
C'était court, précis, concis, mordant et suffisant.
Son nouvel exercice achevé, il biffa le notaire du carnet et compléta la ligne par le motif de l'envoi (trompperie femme) ; il devait à tout prix éviter les répétitions et les contradictions, d'un courrier sur l'autre. Puis, il s'appliqua méticuleusement, comme les fois précédentes, à rendre son écriture non identifiable en rédigeant l'adresse du destinataire sur la grande enveloppe.
La liste s'étoffait.
1). Voisin du bout de la rue. (Fais taire ton clébard avant qu'on te le tue !)
2). Habitant pris au hasard. (Le pain du boulanger ne vaut pas son "pesant" d'or !)
...
5). Boulanger ("Pomponnette" te tromppe !!!)
6).Curé (Arrête ton son de cloche la nuit ! On en a marre)
... Ainsi se poursuivait le feuilleton au gré de l'humeur du moment...
Et aujourd'hui, c'était le jour du notaire. Il occupait la 13ième position.
Manifestement, Raymond n'aimait guère le bruit, et se complaisait dans l'adultère des autres, à cause sans doute de vieux phantasmes refoulés.

Quand on ne nait pas plus rusé qu'un renard, devenir Maître Corbeau demande des qualités. Méthode, prudence, organisation... Il les avait acquises au fil de son expérience. Son travail terminé, selon le rituel, il camoufla tout le matériel dans la cache soigneusement aménagée entre une armoire métallique et la cloison.
De fil en aiguille, le corbeau fit des émules. Non pas de nouveaux "lettrés", mais plus prosaïquement des adeptes de la rumeur, du "il paraît que..." L'ambiance du village devint délétère, des têtes basses rasaient les murs, toute à leur tergiversation malsaine. La gangrène gagnait du terrain.
Raymond, le "taiseux", aurait pu jouir longtemps de ses méfaits. Sa seule erreur fut la lettre anonyme adressée à son ancien maître. L'instituteur avait la mémoire longue, autant que lui la faute sélective.
"Le taiseux". Ses collègues de travail le surnommaient ainsi. Peu bavard, taciturne, renfermé, Raymond n'avait aucun ami, Pas plus qu'il n'en avait eu au cours de sa scolarité. A sa décharge, la maltraitance subie dans son enfance ne l'avait pas aidé à atteindre un épanouissement légitime. C'est ainsi que de privations en brimades, de moqueries en vexations, il s'était installé insidieusement dans la perversité. Peu à peu, provoquer le malheur des autres constitua son seul bonheur, timidement accompagné par celui du mariage tardif et inespéré, avec une épouse aussi peu loquace que séduisante.

Trois jours plus tard, Raymond eut droit lui aussi à son courrier du cœur.
"SurVeiLle gerMène elle Te TRomPPE depuiS DES mOis".
Raymond ne joua plus.
Son rêve était brisé. Non pas celui de son couple, et de leur amour, qui allait déjà tant mal que bien, mais du sien propre, détruit, désintégré par un vulgaire plagiaire, marchant sur ses plates-bandes et piétinant sa vie privée. Le sort lui avait fait doublement trouver son maître ! Il ne supporta pas. Il cessa brusquement son activité littéraire et se consacra exclusivement à Germaine.
Il fit preuve de toutes les attentions. Il avait du retard à rattraper... La surveillance rapprochée dura des semaines et il ne découvrit rien de suspect. A son grand désespoir, sa femme était bien plus maline que tout ce qu'il aurait pu imaginer. Tout restait banalement normal.
Mais quand il n'y a rien à trouver, il est inutile de chercher. Autant passer aux actes.
Du jour au lendemain, comme une odeur de sang, métallique, indélébile, prégnante, se substitua à celle plus délicate d'amande amère de la colle blanche. Rien désormais ne serait plus comme avant.

Au bout du bout du bout, et de quelques semaines, Raymond se rendit à l'évidence.
Un beau matin, dès l'aube, les yeux rougis par les larmes, il se présenta à la brigade de gendarmerie.
-- Ma femme, Germaine, elle a disparu, elle n'est pas rentrée hier soir, et elle a emporté une valise.
Raymond sentait encore fort l'oignon, le Capitaine recula.
-- Ne vous inquiétez pas, une fugue, peut-être une aventure, elle vous reviendra dans les 48 heures.
-- Vous vous tromppez, elle n'aurait jamais fait ça ! Elle m'aime! Je l'aime ! et...
Le Capitaine qui roulait les "r" comme une vague les galets, et qui avait l'ouïe fine, l'interrompit.
-- Vous venez d'où ? Vous avez un accent bizarre.
-- Pourtant, je suis né au pays !
-- Et "vous vous tromppez", vous l'écrivez comment ?
Raymond fut déstabilisé par la question incongrue, posée là, brusquement, au travers de sa démarche.
-- Comme ça se prononce ! Vous vous- T.R.O.M.P.P.E.Z, épela-t-il.
Il en avait trop dit !

A une lettre près, Raymond aurait pu gagner.
Pour l'heure, son compte était bon.
Sur le bureau du capitaine, quelques "tromppe" vinrent alors s'étaler, insolites, anonymes, dans leur barrissement plaintif, attendant la suite. Quel cirque ! Raymond ne trouva plus les mots.
Par contre, les voyelles et les consonnes dissimulées constituèrent la première pièce à conviction. Dans sa valise, Germaine refit surface avec les premières crues, découpée elle aussi.



PRIX

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Miraje  Commentaire de l'auteur · il y a
À toutes et tous.
Du fond du ♥ et de ma cellule, je ne vous écrirai qu'un mot :
M☺E☺R☺C☺I !
(Signé : Le taiseux)

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Jean-François Joubert · il y a
j'arrive trop tard, mais bravo très originale, et drôle utilisation et détournement de certains mots
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Alice Merveille · il y a
B.R A.V.O. !!
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Flore · il y a
Bis repetita à cause du bug, B R A V ....j'avais plus de colle pour le O, tu compléteras...
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Marie · il y a
Bravo !
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Marsile Rincedalle · il y a
Félicitations !
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Musicamots · il y a
Je sais. Il est trop tard pour le prix. Mais il n'est jamais trop tard pour dire que l'on aime....
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JPTALTA · il y a
Bravo !
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Tubal Amiot · il y a
Haha ha ha ha!!! Vaut mieux ne jamais se trompper!
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SakimaRomane · il y a
Bravo Miraje :) Oup's ! c’était déjà fait Mdr
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Patrick Gibon · il y a
pas comme Trump qui trompine à corps et à cris, ce taiseux charcutier en gros!
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Survivance · il y a
Félicitation et continue
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Chironimo · il y a
BRAVO
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Rose · il y a
super.vous devez vous amuser beaucoup!
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Granydu57 · il y a
Contente de voir ce texte en haut de l'affiche !!! Bravo !
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