Le roi des doudous

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« De tic et de tac Mon égo part sous les piques De stuc et de toc. »  [+]

Image de Automne 2020
Doudoustein arriva à Noël, dans les petits souliers de La Grande, alors âgée de huit ans. Coup du hasard, la fillette avait reçu au même moment un jeu éducatif, le genre de coffret où les éprouvettes et les bobines disputaient la vedette à la phénol-phtaléine et au bleu de Prusse. Créative et un peu sadique, elle lui avait alors confié la lourde tâche de l’assister, quitte à servir de cobaye quand sa sœur, La Petite, refusait de se soumettre à ses expériences. Ainsi naquit une créature chimérique de trente centimètres de haut, à la face d’ours brun et aux yeux en boutons, fruit des amours illégitimes entre l’électricité et la chimie. Un samedi après-midi, tandis que La Grande peignait le visage de La Petite à la gouache, il se décida à parler.
— Je m’ennuie ici.

La Petite sursauta. La Grande fronça les sourcils.
— Tu n’as qu’à jouer avec les autres doudous.
— Ils s’ennuient aussi. En fait, on en a tous marre de jouer des scènes de Barbie la princesse ou des feuilletons débiles que tu te passes en boucle.
— C’est comme ça et pas autrement, Nounours. Nous, les enfants, on joue avec les doudous.
— Ne m’appelle pas Nounours. C’est nul et puéril.
— Et c’est quoi ton nom, alors ?
— Doudoustein !

La Grande éclata de rire, bientôt suivie par La Petite. Doudoustein se sentit vexé par ce manque de considération.
— Je suis Doudoustein, le roi des doudous ! Tu n’as pas à rire de moi !
— Je fais ce que je veux. Et toc ! Ce n’est pas un ours en peluche qui va me dire ce que je dois faire.
— Et pourquoi pas ?
— Parce qu’il y a des règles. Les Parents décident de ce qu’on mange, à quelle heure on se couche et quand on éteint la lumière. Les Enfants obéissent aux Parents. Les doudous obéissent aux Enfants. Ma petite sœur m’obéit.
— Eh, pas toujours ! Tu n’es pas ma mère, objecta La Petite. Je ne suis plus un bébé.
— On ne t’a pas causé, la grosse. Je parle avec Doudoustein, le roi des doudous. Va dans ta chambre et laisse-nous tranquilles !

La Petite regarda sa sœur, évalua ses capacités de défense et arriva à la simple conclusion qu’il lui manquait bien quinze centimètres et une demi-douzaine de kilos pour lutter à armes égales. Elle décida d’une stratégie de repli, la seule réponse possible des naines de jardin en face des princesses autoritaires.

Une fois La Petite partie bouder dans sa chambre, La Grande reprit sa controverse avec son doudou récalcitrant.
— Qu’est-ce que tu veux ?
— Qu’on arrête les jeux de princesse et de château fort.
— On va faire quoi ? Jouer au foot avec ma sœur ? Monter des maisons en Lego ? Faire la guerre entre Playmobil ?
— Non, ça aussi c’est nul.
— Tu as une idée ?
— Non
— On n’est pas arrivés.

Il n’avait pas pensé à un tel scénario. Dans son esprit, revendiquer son rôle de roi des doudous suffisait amplement à éclairer sa journée. Tout ce qu’il voulait, en réalité, consistait à passer de faible à puissant, à décider pour les autres, au lieu de se retrouver coincé entre deux électrodes. Doudoustein, autoproclamé roi des doudous, s’improvisa démocrate.
— Faisons voter les doudous.
— Comme pour les délégués de classe ?
— Si tu le dis !
— Je l’ai déjà fait à l’école. C’est marrant.
— J’appelle les doudous.
— Tut tut tut, Doudoustein, tu ne sais pas ce que c’est, une élection. Il faut écrire un programme, pour chaque candidat, et ensuite le présenter aux électeurs.
— Je ne sais pas écrire.
— Ma petite sœur écrira pour toi.
— D’accord !

Doudoustein connut sa première déroute électorale. La Grande conçut un programme bardé de belles promesses, un véritable conte de fées pour gogos et doudous. Son contradicteur demanda l’aide de La Petite pour pondre un manifeste. Finalement, et après bien des ratures, il accoucha difficilement d’un texte poussif au sujet du droit fondamental des doudous à disposer d’eux-mêmes, de l’égalité entre les peluches et les poupées, de la fin des expériences scientifiques sur ses pairs, sans compter l’incontournable clause où un doudou valait une voix. Évidemment, c’était prévisible au vu de la nature profonde des doudous, La Grande obtint une majorité écrasante. Il reconnut sa défaite, mais demanda de nouvelles élections pour l’année suivante. La Grande déclara l’état d’urgence, fit sonner la garde des soldats de plomb et l’assigna à résidence pour cause d’insubordination et de non-respect des résultats électoraux.

Enfermé dans son placard, relégué au rôle de vilain petit doudou désobéissant, il travailla ses qualités de révolutionnaire, vendit du rêve égalitaire et promit un futur aux cent fleurs. Petit à petit, oublié par La Grande, il réussit à convaincre les autres peluches et leva une armée de poilus. Quand le jour J arriva, un dimanche après-midi, il prit la tête d’une cohorte débraillée, sortit du placard et se dirigea vers le salon. Sûr de sa force, il tendit le poing au ciel et cria « Vive la Révolution ! » devant La Mère effarée, seule en l’absence de ses filles parties à Lourdes avec Mamie. Elle écouta ses arguments, pesa le pour et le contre puis décida de lui donner raison. En tant que Reine de la Maison, elle usa de son pouvoir régalien et le déclara roi des doudous. Pour le récompenser de ses efforts, elle lui attribua même un royaume appelé Le Grenier. Il la remercia solennellement puis se dirigea avec ses troupes dans ses nouveaux quartiers, de beaux cartons des Déménageurs Bretons.
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