Le Lapin de Pâques

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Être de trente ans qui a déjà vécu mille vies, mille morts, mille renaissances. Être multiple, au reflet déformé, par le temps qui passe. Je ne sais pas qui je suis, mais vous qui me suivez  [+]

Elle m'avait dit (on se rejoint samedi à 15 heures devant le cinéma, j'ai hâte de te voir), elle avait même ajouté à la fin, (jtm), et je relisais son message en boucle depuis que je m'étais levé, regardant l'horloge tourner trop lentement, (jtm), pas (jtadore), non elle avait écrit (jtm).

(Arrête de t'agiter ainsi, Vincent, et viens plutôt mettre la table), la voix de ma mère me parvenait de loin, très loin, (jtm), je ne pensais à rien d'autre qu'à ces trois lettres. On sous-estime le pouvoir de ces trois petites lettres, (jtm), vraiment. Et l'aiguille qui n'avançait toujours pas. Cela faisait des mois que j'attendais ce moment, depuis le jour où elle était entrée dans notre classe le jour de la rentrée, en retard comme ça allait devenir son habitude, j'avais tout de suite été happé par ses yeux verts aux reflets noisettes et son grand sourire qui donnait envie de mordre la vie à pleines dents.

Elle s'était assise au premier rang, juste devant moi, et lorsqu'elle s'était tournée vers moi, j'avais respiré son parfum légèrement sucré. Je n'avais pas encore entendu le son de sa voix que j'étais tombé amoureux. Durant des mois, j'avais goûté à son existence, j'écoutais ses éclats de rire qui illuminaient les matins gris, je regardais ses dents briller et le soleil jouer avec sa peau caramel, souvent j'essayais de m'imaginer à sa place, de sentir la chaleur de ses mains dans les miennes, mais je marchais sur des œufs, de peur de briser notre amitié.

Souvent, nous nous écrivions le soir, (tu dors mon Vincent?), deux jeunes adolescents sous leurs couettes, à des km de distance mais avec le sentiment de se tenir au creux de nos rêves, enveloppés par l'obscurité rassurante, bercés par les vibrations de nos sms. J'étais son confident, son ami, son meilleur ami et ça me suffisait, elle me racontait qu'elle aimait Baptiste, mais qu'il ne la regardait même pas, et je le haïssais en secret, maudissant la chance qu'il avait d'exister dans ses yeux, et souvent je séchais ses larmes jusqu'à ce qu'elle s'endorme, (merci mon Willow, dors bien, jtdr fort), tard dans la nuit.

Et puis, un jour, j'ai osé l'inviter au cinéma, j'avais passé des heures devant mon portable, à écrire à effacer à réécrire à effacer de nouveau, transpirant davantage devant ces quelques lignes que sur mon devoir de mathématiques que je devais rendre le jour suivant, chaque touche du clavier me brûlait les doigts, (hey mon Snikers ;) ça te dirait d'aller au ciné avec moi samedi? Jtadore bisous!), j'avais appuyé sur "envoi d'un message" et déjà je regrettais mon geste. Mais quelques minutes après, elle m'avait répondu,( on se rejoint samedi à 15 heures devant le cinéma, j'ai hâte de te voir), et ces trois lettres qui avaient réussi à dissoudre mon estomac durant quelques minutes, (jtm)

(Eh bien, tu ne finis pas ton assiette Vincent, tu n'as rien mangé voyons)

Je n'avais aucune idée du film que nous allions voir, et c'était bien là le dernier de mes soucis. Je ne pensais qu'à une chose, à la pénombre de la salle, à l'ambiance feutrée et nos mains qui se frôleraient. Je ne pensais qu'à sa langue que j'imaginais faire fondre contre la mienne, comme un morceau de chocolat, à son parfum légèrement sucré qui me donnait envie de mordre son cou, et à ses grands yeux verts aux reflets noisettes plongés dans les miens. Je n'avais aucune idée du film et je m'en foutais bien. Durant deux heures, elle serait à côté de moi, sa peau caramel à portée de mes doigts, moi et non Baptiste, juste elle et moi. Je ne pensais qu'au moment où j'allais l'embrasser, est-ce que j'allais oser ou pas, (jtm aussi tu sais), et rien que de l'imaginer me sourire me donnait la chair de poule, est-ce que j'allais oser ou pas, vraiment.

A 14 heures ce samedi-là, j'étais assis sur le banc devant le cinéma, en avance pour être sûr de ne pas être en retard, j'avais hésité entre acheter une rose, selon mon meilleur ami qui n'était pourtant jamais sorti avec une fille, c'est ce qu'il fallait faire, mais mon père m'avait gentiment rappelé que c'était Pâques et qu'une boîte de chocolats serait plus agréable, (et puis les fleurs, c'est périssable, rappelle-toi ce qu'a dit Jacques Brel), mon père avait toujours des conseils assez étranges.

Finalement, j'avais réussi à trouver une rose aux pétales en chocolat, tout le monde serait content.

Il faisait chaud ce samedi-là, le temps filait et je voyais ma rose qui commençait à faire la gueule, j'ai attendu, un peu, j'ai attendu, beaucoup, je l'ai attendue, passionnément même, et elle n'arrivait toujours pas, pas du tout.

Les portes du cinéma se sont refermées et j'étais toujours seul, sur mon banc.

A 15h30, j'ai compris que c'était inutile d'attendre davantage et je suis parti, en laissant la rose et mon cœur fondus sur place. Mes parents n'ont fait aucun commentaire quand ils m'ont vu rentrer plus tôt que prévu, et je suis parti m'enfermer dans ma chambre. Aucun message sur mon portable, aucune excuse, rien. Le vide. J'ai appelé mon meilleur ami, pour lui raconter ce qu'il venait de m'arriver. Il m'a répondu avec philosophie.

(C'est marrant, c'est Pâques et elle t'a posé un lapin.)

J'ai préféré raccrocher avant de me mettre à pleurer.
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Nonna Lolo · il y a
Tu as fait remonter mes émotions d'ado....merci Vincent, encore et encore...
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Emmanuelle Vanthournout · il y a
Ton émoi, ton coeur, ta sensibilité sont aussi doux et virevoltants que ta plume... comme toujours...
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Long John Loodmer · il y a
Oh ! ces déceptions adolescentes. On ne les digèrera jamais. Si tu n'a pas lu mon http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/lauberge-du-cheval-blanc c'est dans la même veine et c'est en libre
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Christine Fremaux · il y a
Prenant, triste et fin drôle quand même. ..superbe comme dab Vincent
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Mocutler · il y a
Super ces shorts stories .belle chute
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Lyne Fontana · il y a
Très bien restitué. Et j'adore les dernières lignes.
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Démange · il y a
Un amour d'enfance et un jeune cœur brisé. A cet âge ça faisait mal, mais ensuite avec le temps on s'en souvient le sourire aux lèvres, même si il y a toujours un goût amer
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Charlette · il y a
Doux écho des amours adolescentes, et leurs vicissitudes.
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Fleurette Rose · il y a
Très nostalgique, les premiers amours sont les plus vrais parce qu'ils sont innocents
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Pascal Marion · il y a
Le style Lahouze, le style avec des parenthèses (que certains n'aiment pas). '' elle m'avait dit'' me plait tellement que je l' ai adopté. Et des histoires où chacun se retrouve quelque soit l'age. Yes !
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Brigitte Perrin · il y a
Haletant on arrive à bout de souffle..On a tout vécu les messages l attente le cinéma l espoir la déception la désillusion l ironie des autres qd on a le coeur qui saigne...Voilà merci Vincent Lahouse....
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Pascal Depresle · il y a
Il aurait du te mettre aussi en garde et te dire d'apporter des lilas. Ca parle forcément à chacun de nous.

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