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FINALISTE
Sélection Jury

Maurice creuse des trous et y enterre les morts ; du moins, il prépare leur dernière demeure et veille à ce que tout soit parfait, des fois que des corps disloqués ne reviennent un soir de pleine lune cogner à sa porte pour se plaindre de l'état des lieux, grignotés de toutes parts dans leurs habits du dimanche, tout décomposés et tout exorbités.
Car Maurice a peur de la grande faucille. Il l'attend. Il sait qu'elle viendra. Il l'attend, derrière la porte, comme il attend le boulanger devant la barrière, comme il attend le coucou de la pendule éjecté par le ressort, chaque heure passée à ne rien faire lorsque personne ne meurt. Il l'attend, car il n'attend plus Colette.
Il attend, les mains croisées sur la nappe en plastique pleine de champignons imprimés, tous les mêmes, de gros champignons bien appétissants dans des paniers en osier, tous les mêmes, ici tachés de vin, là griffés par l'éponge ou brûlés par la cendre de ses cigarettes. Il attend et il boit, encerclé par la chasse à courre sur ses quatre murs ; ils sont à cheval, tous les mêmes, en habits rouges, qui galopent au fond, entre le calendrier des pompiers et la photo de ses parents et puis les cerfs, tous les mêmes, aux abois, qui saignent du cou, en pâture à la meute, sur le mur de côté. Mais comme les murs sont de travers, les chevaux parfois ont des têtes de cavaliers et les cavaliers parfois des têtes de cerf et alors les chiens, parfois, dévorent les cavaliers. C'est drôle des murs pas droits ; cela fait des histoires de guingois que Maurice lit et relit devant son bouillon et sa bouteille de vin car, quand personne ne meurt, Maurice meurt d'ennui, de cet ennui qui le ronge et l'enivre petit à petit, de cette inutilité qui le broie de l'intérieur et qui creuse un trou comme une tombe jusqu'à son cœur abîmé pour y puiser tous les battements et vivre à sa place. Alors, pour apaiser tout cela, il laisse aux chasseurs sanguinaires les champignons dans les paniers d'osier et sort, déjà ivre, boire quelques derniers verres au café du coin.
Là-bas, il y a Colette, prise au piège au milieu de la meute assoiffée et bredouille, en habit de combat, le fusil à l'épaule et le verbe haut, ventrue et revancharde de n'avoir pas tué. Là-bas, il y a Colette aux abois, encerclée de toutes parts, maquillée à outrance pour cacher son œil tout noir et sa paupière tuméfiée, en jupe courte pour plaire à Marcel et aux chiens affamés, avec son gros cul en ligne de mire que les soûlards effleurent de leurs grosses mains vulgaires lorsqu'elle passe entre eux pour aller servir de quoi abreuver d'autres gorges sèches groupées autour des tables. Là-bas, il y a Colette que toutes ces gueules de bois reluquent et rêvent en secret de traquer le soir tombé car la proie serait facile à pister tant le parfum est enivrant.
Maurice et Colette, c'est un amour amputé, une blessure entrouverte qui purule quand elle remplit les chopes et que la mousse déborde, tout étrange qu'elle est quand il est là, à la questionner des yeux, à lui demander pourquoi. Mais elle ne peut lui répondre, si occupée qu'elle est, si furtive et craintive car Marcel épie le moindre sourire et le moindre geste suspect. Marcel, ce voleur, cet imposteur arrivé du midi avec son bel accent et ses bras tout tatoués, tout hâlé du soleil des îles, ce marin d'eau douce aux mille conquêtes féminines, ne pouvant plus compter toutes celles qu'il a sabordées, imposante armature contre de frêles voiliers, à faire trembler les resquilleurs et les réticents à partir quand la fermeture a sonné. Et Colette a chaviré, telle une coquille de noix contre le beau navire aux voiles toutes gonflées ; aux tempétueuses avances elle n'a pu résister ; elle qui rêvait de partir n'a trouvé que prison en fond de cale.
Alors un soir, n'y tenant plus, Maurice a creusé un trou ; du moins, il a préparé la dernière demeure du cafetier et a veillé à ce que tout soit parfait. Une forêt lointaine aux sous-bois obscurs, un corps consumé, des fois que des hommes ne reviennent un soir de pleine lune cogner à sa porte dans leurs habits de gendarmes.
Et depuis, Maurice n'a plus peur ; il attend Colette ; il sait qu'elle viendra ; il sait que les champignons dans les paniers ne durent pas, que les saisons changent et que les cavaliers en habits rouges et les cerfs aux abois laisseront bientôt place à des fleurs fraîchement cueillies ; il sait que ses murs de travers formeront ainsi des bouquets géants tout autour d'eux, des bouquets enivrants comme est le parfum de Colette.

PRIX

Image de Printemps 2019
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pourquoipas · il y a
Superbe écriture ! Je vous remercie pour cet agréable moment de lecture.
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Fabrice Bessard Duparc · il y a
c'est moi qui vous remercie !
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Joël Riou · il y a
Vous avez l'art de décrire le quotidien dans ce qu'il a de plus banal et de plus sordide !
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Fabrice Bessard Duparc · il y a
Bonsoir et merci de votre commentaire.
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Lorelei · il y a
Ouah! Quel rythme! J'ai adoré! Je vote!
Je vous invite à découvrir ma nouvelle https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/il-y-a-des-jours-comme-ca-6

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Jenny Guillaume · il y a
J'ai adoré l'histoire et le rythme, écriture parfaite, chouette lecture !!!
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Fabrice Bessard Duparc · il y a
merci !
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Daënor · il y a
Bonjour Fabrice.
Quel conte ! Quel désir ardent qui transperce le lecteur autant que le texte qui l'envoie. J'aime beaucoup votre phrasé chargé, haletant et complexe qui transparaît d'un style bien exercé. Un beau texte sur un métier difficile, et surtout très solitaire. Qui plus est dans un milieu rural de chasseur très... lourd. Hâte de lire plus de textes de votre plume !
Mes salutations funèbres,

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Fabrice Bessard Duparc · il y a
bonjour et merci de votre commentaire ; il vous suffit d'aller sur m page où d'autres texte vous attendent.
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Eddy Bonin · il y a
Mes 5 voix renouvelées pour ce fossoyeur ! Bonne chance Fabrice :-)
Si un voyage surfant au Pays Basque te tente, suis la vague : https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/hotel-du-palais

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Manodge Chowa · il y a
Histoire passionnante et merveilleusement bien contée. Bravo et +5 et bous invite à lire Bonheur arc-en-ciel poème en finale. Bonne continuation de Maurice.
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Line Chatau · il y a
Toutes mes voix et mon soutien ! bonne finale!
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Fabrice Bessard Duparc · il y a
merci Line !
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Zeta Aquarii · il y a
A force de creuser on finit par toucher le fond...
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Fabrice Bessard Duparc · il y a
??? merci d'expliquer ??
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Zeta Aquarii · il y a
Ben c'est un fossoyeur ...
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Françoise Mornas · il y a
Bonne chance à Maurice et Colette, et bonne chance à vous pour cette finale
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Fabrice Bessard Duparc · il y a
merci !
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