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Ma vieille petite voiture cahotait sur la chaussée dans une vaine poursuite de sa propre ombre. Je roulais au milieu d’un océan de champs sans fin visible et les bandes blanches peintes sur l’asphalte se succédaient sans faillir les unes aux autres. Seule la course du soleil me permettait d’échapper à l’angoissante impression de ne pas avancer. L’indigo profond du soir teintait peu à peu le ciel comme de l’encre sur un sopalin. L’obscurité naissante permettait enfin à mon objectif de se détacher sur l’horizon. L’énorme dôme orangé du bout du chemin grossissait inexorablement ; je filais vers lui comme un suicidaire fonçant sur un mur après avoir détaché sa ceinture mais aucun choc ne marqua mon entrée dans ce monde. Le scintillement des étoiles y avait abandonné sa place au feu des lampadaires électriques. Le Monde avait enfin réalisé sa prétention de briller davantage que le ciel. La vallée qui s’offrait à moi n’était qu’un agrégat de spots lumineux, éblouissant jusqu’à la nausée. Mon malaise fut renforcé par le cliquetis dissonant de la mécanique souffrant de la descente que j’entamais. Craquement des amortisseurs. Mugissement rauque du frein moteur. Grincement des disques. Envie de vomir. Le vertige me gagna alors que je m’engageai entre d’immenses entrepôts de logistique, monumentaux cubes qui faisaient désormais office de Portes de la Cité. Je jetai un regard fiévreux dans le rétroviseur pour m’assurer qu’elles ne se refermaient pas dans mon dos. Des rues aux pas-de-porte abandonnés et des blocs d’immeubles plus ou moins entretenus succédèrent aux zones d’activité. Dimanche... L’animation qui régnait là était digne d’une fête au château de la Belle au Bois Dormant. Feu rouge, feu vert, rond-point, clignotant, feu orange, feu rouge, feu vert, priorité à droite, feu clignotant, ligne droite, accélération, virage, sortie de virage... Piéton ! Les freins crissèrent. Mes jointures blanchirent sur le volant. Mes yeux ne se détachèrent pas de ceux de la jeune femme qui traversait au milieu de nulle part. Pas d’affolement dans les siens. Un simple mépris hargneux, exprimé par le majeur qu’elle leva avant même que ma voiture ne fut immobilisée. La sombre fille aux vêtements de sport bigarrés me lança quelques paroles, inaudibles de dedans l’habitacle, étouffées par le sang qui me battait aux tempes. Sans plus de formalité, elle disparut dans les bosquets rachitiques qui séparaient le macadam d’un bâtiment d’une dizaine d’étages. Le mien. J’étais rentré. Quelques secondes plus tard, je me garais en bas de chez moi. Quelques épaves refroidies depuis longtemps pourrissaient sur le parking depuis les dernières Grandes Emeutes. Au cours de cette médiatique compétition, le quartier avait prétendu à un accessit national mais sa modeste taille l’avait desservie et les grandes Agglomérations avaient fait la différence dans la dernière ligne droite. L’un des principaux faits d’armes avait été l’incendie du garage aérien accolé à l’immeuble qui avait manqué de peu de se transformer à son tour en chandelle géante. Faute de crédits aucune rénovation n’était prévue et la façade arborait désormais un original motif vorticiste. Quant au parc de stationnement, impossible d’y remettre les pneus. Je récupérais les prospectus déposé dans ma boîte aux lettres fracturée et, délaissant l’ascenseur toujours en panne, je gravissais mollement les escaliers jusqu’à mon palier du quatrième étage. La porte frappée du numéro 3241 s’ouvrit enfin sur mon palais de 26 m². Rien n’avait bougé dans ma chambre-salon-dressing-salle-à-manger-bureau-cuisine. Je jetais mon sac de voyage -un des innombrables sacs de course réutilisable qui remplissaient mes placards- sur mon clic-clac défraîchi et je le rejoignis après avoir sorti une bière discount du frigo. Une pression sur la télécommande redonna des couleurs à l’écran poussiéreux du téléviseur éternellement en veille. Télé-réalité, résumé des sports du week-end, pseudo-actualité en continu, rediffusions de séries américaines, news-magazines, buzz politique, etc. Le monde entier braillait dans mon salon. Les programmes et les canettes de mauvais houblon se succédaient et mes pensées se perdaient vers là où j’avais passé ces deux derniers jours. Là où j’avais grandi. Une petite bourgade littorale et verdoyante qui avait connu comme d’autres quelques glorioles historiques avant de s’enfoncer inexorablement dans une profonde et interminable léthargie. La vie d’antan n’existait plus que dans la sapience de quelques poussiéreuses sociétés d’émulation et dans l’attitude bravache de quelques habitants fort-en-gueule. Ma vie passée n’avait pas plus de consistance, disparue avec mon exil urbain partagé avec les cohortes de jeunes auxquelles j’avais appartenu. Je n’y connaissais plus personne à part quelques vieux qui disparaissaient en grappe à chaque hiver. Aujourd’hui, la démographie locale se composait essentiellement de CSP+, télé-travailleurs installés presque à l’année, communicants reconvertis en loueurs de gîtes pour leurs anciens collègues enthousiasmés par l’authenticité des lieux. Tous jouaient aux campagnards comme Marie-Antoinette jouait à la bergère et les ploucs qui avaient modelé le décor pendant des générations n’étaient plus que des Indiens de réserve. Voilà ce qu’était le véritable Grand Remplacement si cher à certains paranoïaques ; le complot a bon dos lorsqu’il s’agit de dissimuler la réalité. Je chassais ces pensées en allumant une énième sucette à cancer. Même si ma campagne natale s’avérait désormais aussi humainement froide que le clapier géant où j’étais caserné, je tenais à continuer de l’idéaliser. Ce monde perdu constituait à peu de frais mon propre appartement en Espagne, une fenêtre d’espoir par laquelle je pourrais m’échapper si jamais le courage me prenait un jour, l’illusion d’une échappatoire, d’un « demain je pourrais... » qui autorisait à supporter le quotidien.

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Palim  Commentaire de l'auteur · il y a