La soupe de Julienne

il y a
3 min
401
lectures
324
Qualifié

J'aime la solitude qui permet le rêve et l'évasion, les rencontres qui font grandir, la vie qui chaque jour me surprend. J'écris aussi parfois  [+]

Image de Été 2018
La vieille femme enfile son manteau aux coloris incertains. Elle en recouvre le col élimé d’une écharpe fleurie sans remarquer que les motifs sont passés eux aussi.
Julienne ne voit plus clair. Elle chausse ses lunettes par habitude, elle n’y voit pas mieux avec les verres sur le bout du nez.
Elle attrape son cabas. Quatorze heures, c’est le bon moment, ils ont dû remballer la marchandise et plier les tréteaux. Un métier de courageux, lever tôt et dehors par tous les temps à haranguer le chaland, servir les clients pressés, les grincheux et les hésitants. Toujours le petit mot pour rire malgré le froid mordant ou les légumes délaissés qui fanent sous un soleil de plomb.
Julienne admire l’ardeur des camelots, marchands ambulants et autres vendeurs à la sauvette. Pourtant elle ne les fréquente plus. Depuis que son époux, le vieil Hector, est passé l’an dernier, elle ne fait plus son marché comme avant, quand elle sortait, fière, au bras de son mari qui tirait le caddy. Le couple ne roulait pas sur l’or mais il pouvait s’offrir un rôti le dimanche. Elle l’accompagnait de pommes sautées et d’une bonne salade. Le plat préféré d’Hector.
Aujourd’hui, Julienne ne mange plus de viande, ce n’est ni une mode ni une lubie de végétarienne, encore moins par souci de sa ligne ou de la planète. Elle n’a pas assez d’argent, tout simplement.
Elle s’en va glaner les reliquats du marché. La pluie commence à tomber, un petit crachin frisquet qui glace les os. Julienne n’est pas bien épaisse, elle noue le foulard serré sous son menton anguleux et courbe le dos.
Les employés de la mairie déroulent les tuyaux d’arrosage pour nettoyer la place, cirer le bitume anthracite d’une onde purificatrice. Elle presse le pas en trottinant. Sous les halles, une autre femme se hâte, plus jeune, plus alerte. Julienne connaît le raccourci et se dirige vers la droite. Elle ramasse quelques feuilles de salade éparses et un poireau pourri dont elle pourra extraire le meilleur. Une tomate à peine mûre, deux pommes de terre tavelées, un demi-navet brunâtre. Le brouet sera clair. Elle avise une orange qui roule devant elle, se souvient du cadeau de Noël qu’elle recevait chez ses parents. La jeune femme se précipite et bouscule Julienne qui s’accroche au pilier d’angle pour ne pas tomber. Elle devra se passer de fruit.
Épuisée par la marche forcée contre le vent et le combat inégal devant la jeunesse, elle décide de s’en retourner chez elle, au calme. Trop calme. Le cabas est pesant pour sa vieille carcasse. Elle en saisit l’anse effilochée.
L’homme recule avec son camion. Il doit encore charger deux ou trois cageots. Julienne a bien aperçu les denrées encore fraîches sous l’étal, courgettes luisantes de santé, choux-fleurs immaculés et potimarrons joufflus, mais jamais elle ne déroberait des produits vendables. Elle respecte trop le travail des autres.
Elle glane mais ne vole point. Hector la regarde de là-haut. Elle veut demeurer digne. Pour lui, pour elle. Sa fierté, c’est son seul bien, son unique richesse.
Le véhicule roule lentement. Il pile en la frôlant. L’homme descend de la cabine. Il est petit, râblé, le regard franc dans un visage tout rond rayé d’un sourire quand il s’adresse à Julienne.
— Eh bien, Mamie, vous vivez dangereusement, j’ai failli vous renverser. Et que faites-vous par ce temps de chien, vous ne seriez pas mieux au chaud ?
Julienne baisse la tête, comme une enfant prise en faute. Elle sait qu’elle n’a rien fait de mal mais à se voir là, après une honnête vie de labeur, la honte l’envahit. Elle bredouille :
— Excusez-moi, j’allais partir.
Le commerçant a compris le pauvre manège de Julienne. À sa mère il apporte des victuailles pour qu’elle boucle le mois.
— Montrez voir un peu les merveilles cachées dans votre sac.
Julienne flageole sur ses jambes. Elle n’est plus une fillette mais un malfrat repéré par la police pour un larcin de seconde zone. L’homme l’aide à s’asseoir sur le banc de pierre.
— Allons, n’ayez pas peur, qu’est-ce-qui vous ferait plaisir dans ma caverne d’Ali Baba ? Il ouvre la porte arrière de la camionnette et saisit un artichaut nuancé de vert et de violine auquel il ajoute deux poires oblongues. Et quoi d’autre, ma petite dame ? Interroge-t-il en jouant au marchand, le crayon calé sur l’oreille. Julienne se met à pleurer. Un torrent tiède et salé comme elle n’en a plus versé depuis la mort d’Hector. Un an déjà. Une bronchite qui a mal tourné.
L’homme allume une cigarette avant de s’accroupir aux pieds de la vieille femme. Il tient sa main menue dans sa grosse patte calleuse.
— C’est que... hoquette Julienne, en voyant ces beaux champignons, là, dans le cageot bleu, j’ai repensé à mon mari. Il travaillait dans une carrière à deux pas d’ici. Il m’en rapportait certains soirs, les petits qui n’étaient pas bons à la vente, je les faisais revenir avec des herbes et je cassais les œufs dessus. C’était un bon vivant, Hector. Et moi une bonne cuisinière... Mais je vous embête avec mes histoires...
D’un geste furtif, l’homme essuie ses yeux. Sans un mot, il grimpe dans son camion et en redescend avec un pochon de petits dômes nacrés, d’autres d’un joli beige rosé, tout dodus, le pied encore chaussé de terre.
— Tenez, vous ferez une belle omelette tantôt en pensant à moi... Et tous les jours de marché, passez me voir... Dimanche, Maman prépare un rôti avec des pommes sautées, ça vous dirait de manger avec nous ? Vous connaîtrez mes petits diables. Une fille, Julie, et un garçon qui s’appelle Hector.
Julienne marche vite sur le chemin du retour. Elle n’a plus froid.
Elle dépasse la jeune femme qui avait fauché l’orange.

324
324

Un petit mot pour l'auteur ? 68 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Lélie de Lancey
Lélie de Lancey · il y a
Très émue par ce beau texte.
Image de Jackie Arnoult
Jackie Arnoult · il y a
Tant de gens auraient besoin d'un grand monsieur comme ça. Mon vote avec plaisir.
Image de Maryse
Maryse · il y a
Un sourire et mes votes ! A bientôt !
Image de M. Iraje
M. Iraje · il y a
Un texte attendrissant pour finir la soirée. Le bienvenu !
Image de Yves Le Gouelan
Yves Le Gouelan · il y a
Une histoire pleine de coeur.
Image de deleted
Utilisateur désactivé · il y a
Bonjour, ah! cela fait un bien fou cette touchante histoire, la fin est tellement teintée d'un p'ti bonheur de dessous les fagots. Il l'invite un dimanche chez lui, avec rôti et famille...Merci pour elle Sourire.
Image de deleted
Utilisateur désactivé · il y a
Au fait Sourire, Dieu m'a parlé cette nuit...sur ma page (hors concours bien sur..) "Avec l'aide de Dieu" C'est pour rire hein!
Image de Kiki
Kiki · il y a
un théme agréable à lire, et comme ce joli texte les marchés de légumes j'adore par les senteurs, les couleurs..... Et l'été en vacances idem j'aime flaner sur les marchés. Sourire vos textes sont superbes.
Je vous donne mes trois voix.

Image de Chantal Sourire
Chantal Sourire · il y a
Merci pour ta fidélité, Kiki ! Moi aussi j'aime les marchés...
Image de Corinei
Corinei · il y a
sourire tu as le don de me faire sourire
Image de Chantal Sourire
Chantal Sourire · il y a
J'en suis ravie ! Merci pour ton passage.
Image de Geny Montel
Geny Montel · il y a
Une belle rencontre, pleine d'humanité !
Image de B Marcheur
B Marcheur · il y a
Voilà qui donne envie d'aller faire un petit tour au marché. Et (clin d’œil à St Ex) l'essentiel ne s'achète pas....
Merci pour votre texte.

Image de Chantal Sourire
Chantal Sourire · il y a
Et merci pour votre commentaire, Marcheur !

Vous aimerez aussi !

Très très courts

Ça va passer

Céline Lledo

J'ai mal au ventre. Maryvonne m'a dit : « C'est normal, ça va passer. »
Ça me fait penser au jour où j'avais mangé trop de cerises. Ça tire, ça brûle. Avec ma sœur, on... [+]