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La porte du temps

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En cette soirée d’Halloween, toute la famille était rassemblée chez l’aïeule, dans sa grande demeure sise au milieu des landes, en plein centre de la Bretagne : un manoir flanqué d'une grosse tour ronde. Le hasard – mais le hasard existe-t-il – voulait que la quasi-totalité de la famille ait pu se rendre disponible à son invitation.
Tantes et oncles, frères et sœurs, cousins et cousines venant d’Australie, des États-Unis, de Paris, de Provence... tous, après quelques hésitations, s’étaient concertés pour se retrouver là. Pour être honnête, personne n’avait envie de retrouver la vieille femme, qu’ils n’avaient pas vue depuis des années et dont ils ne gardaient pas un bon souvenir. C’était surtout l’occasion de réunir, pour un week-end, une famille que les aléas de la vie avaient éclatée aux quatre coins du monde.

L’aïeule était affublée du prénom de Pétronille. Chacun s’accordait sur le fait qu’un tel prénom avait des consonances légères et chantantes, et que celle qui le portait aurait dû être belle, souriante, aimable, aimante. Peut-être l’avait-elle été, dans sa jeunesse. Mais du plus loin que remontaient les souvenirs, on ne se rappelait qu’une vieille femme décharnée, au teint jaunâtre, aux joues parcheminées, aigrie, volontiers désagréable.

Pourquoi avait-elle eu l’idée surprenante de tous les inviter, en cette veille de Toussaint ? Personne ne trouvait de réponse à cette question, par contre tous les convives convenaient qu’elle avait bien fait les choses. Pétronille avait fait appel aux services d’un traiteur chargé de concocter un buffet sur le thème d’Halloween. Du potage à la citrouille dans lequel flottait des spaghettis au noir de seiche, du riz noir couvert d’une sauce tomate à l’allure sanguinolente, des litchis farcis de raisins secs qui figuraient des yeux nageant dans un bouillon rosâtre... Les adultes souriaient, les enfants éprouvaient une excitation mêlant terreur et plaisir.
Avant le dessert Pétronille avait annoncé qu’elle était épuisée par toute cette agitation et montait se reposer. Elle avait ajouté, avec un petit rictus qui en avait fait frissonner plus d’un, qu’elle serait cependant très heureuse que la famille, vers minuit, vienne lui souhaiter la bonne nuit dans sa chambre. Perspective qui, à vrai dire, ne tentait personne, mais il était difficile de refuser ce petit plaisir à une vieille femme qui n’en avait sans doute plus pour très longtemps à vivre et avait pris la peine de les inviter.

Plus la soirée avançait et plus la tension montait. Le vent d’Ouest s’était mis à souffler en tempête, faisant claquer des volets et grincer des portes. Inexplicablement les enfants devenaient intenables, excités, les adultes se sentaient nerveux. L’heure fatidique arriva et l’aîné des cousins, Pétrus, après une hésitation, posa sa main sur la lourde porte de bois qui s’ouvrit dans un grincement sinistre. Le sort en était jeté. Un froid sépulcral les enveloppa alors qu’ils empruntaient le couloir sombre qui menait à la tour dans laquelle Pétronille avait installé sa chambre. Tous passèrent en file indienne puis un courant d’air fit refermer la porte dont le claquement retentit, lugubre. Ils montèrent l’escalier en colimaçon jusqu’à la porte de la chambre de la vielle dame. Pétrus n’eut même pas à pousser ni à toquer, la porte s’ouvrit comme mue d’elle-même, et ils débouchèrent devant le grand lit dans lequel Pétronille était allongée, appuyée à de gros oreillers, ses lèvres étirées en une esquisse de sourire. « Venez, mes enfants, approchez », dit-elle de sa voix chevrotante. « Vous savez que je suis vieille, ma fin est proche, je vous ai préparé des cadeaux, un pour chacun ». Une quinte de toux sèche l’arrêta et l’obligea à reprendre son souffle. Elle poursuivit : « Vous voyez la grande armoire, juste derrière vous ? Les cadeaux sont dedans. Chacun devra y prendre son cadeau. Mais vous devrez aller ouvrir vos cadeaux au dernier étage de la tour, en empruntant l'escalier derrière l’autre porte de ma chambre, celle qui est peinte en noir ».
Les adultes frissonnèrent malgré eux, car cette armoire, ils se souvenaient que la vieille Pétronille, alors qu’ils n’étaient encore que des enfants, n’autorisait personne à y toucher.

Pétrus, encore une fois, s’avança le premier. Quand il tourna la clé dans la serrure, la porte s’ouvrit doucement et une enveloppe apparut sur l’étagère. « Prend l’enveloppe, Pétrus », fit la voix de la grand-mère. Il prit l’enveloppe et se dirigea vers la porte noire. Il ne voulait pas paraître pleutre, et passa donc le seuil d’un pas ferme. La porte noire se referma sur lui. Encouragés, les autres défilèrent, ouvrirent la porte de l’armoire et saisirent chacun leur enveloppe. Rien de fâcheux ne semblait se produire, à chaque fois que la porte de l’armoire s’ouvrait, une seule et unique enveloppe trônait sur l’étagère. Malgré cette bizarrerie, l’atmosphère se détendait, et chacun tentait d’imaginer ce que contenait son enveloppe : de l’argent, selon l’hypothèse la plus probable. Et chaque membre de la famille, l’œil humide, jetait un regard reconnaissant à Pétronille en pensant que cette vieille folle faisait – enfin – une bonne action : distribuer une petite partie de son héritage à sa famille. Quelle femme bonne et honorable, pensaient ceux qui, des années durant, n’avaient jamais visité Pétronille, ne lui avaient jamais téléphoné ni envoyé ne fût-ce qu’une carte postale et qui, aujourd’hui, se sentaient pleins d’une gratitude éternelle envers elle. Louisa, l’une des dernières à passer et qui avait eu tout son temps pour imaginer, non seulement quelle somme venait certainement de lui être léguée, mais aussi ce qu’elle allait en faire, alla même déposer un rapide baiser sur la joue de Pétronille. Une joue douce qui ne paraissait plus aussi fripée qu’au début de la soirée. « Sa bonne action la fait rajeunir » pensa la jeune femme, les yeux humides d’émotion.

De l’autre côté de la porte noire, tous les membres de la famille se trouvèrent donc réunis, leur cadeau dans les mains. À leur grand désappointement, ce n’était ni des billets de banque ni des pièces ni aucun trésor d’aucune sorte, mais juste une photo de Pétronille, la même pour tous, représentant leur aïeule jeune : cheveux blonds ondulés, joues pleines, yeux rieurs. Quelle était donc cette farce ? Quelqu’un voulut rouvrir la porte, mais il n’y avait aucune poignée ni aucune clé. Après le silence et l’étonnement, ce fut la panique dans le groupe. Voilà qu’ils étaient prisonniers en haut de ce manoir ! A la lumière ténue de la pièce faiblement éclairée, ils se regardèrent les uns les autres et soudain ce fut l'horreur. Ils se turent, pétrifiés  : leurs visages avaient soudainement vieilli. Pétrus, âgé d’une cinquantaine d’années, en paraissait vingt de plus, les joues ridées, les cheveux blanchis. Les enfants avaient maintenant des visages d’adolescents. Les jeunes filles étaient devenues des femmes d’âge mûr...

La rationalité n’avait plus sa place : ils étaient le jeu d’une épouvantable malédiction. De l’autre côté de la porte noire, on percevait un petit ricanement qui enfla peu à peu en un rire sardonique.
« Ah ah ah... Vous pensiez tous que j’allais mourir, que vous alliez hériter de mes biens... Vous venez de passer la porte du temps... Vous avez vieilli d’un coup et moi, j’ai rajeuni... La jeune femme que vous voyez sur les photos, c’est moi, maintenant... je me suis délestée de mon âge sur vous... »
Un éclair couvrit le mur de sa lumière fulgurante et fit apparaître, l’espace d’un instant, sur les antiques pierres du mur, le visage angélique et juvénile de Pétronille.

Quelques jours plus tard, on retrouva dans la pièce haute du château, dont il fallut faire sauter la porte à la dynamite, des ossements appartenant aux membres de la même famille. Quant à Pétronille, personne ne sut ce qu’elle était devenue.

PRIX

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Noreen R · il y a
J'habite à Rennes et j'aime toujours me balader au cœur de la Bretagne pour y trouver des petites traces de magie, mais j'espère ne jamais croiser Pétronille ! Très joli texte, bravo, une finale aurait été amplement méritée !
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Françoise Mornas · il y a
Merci Nory de votre sympathique commentaire. Vous pouvez aussi aller voir Amazone, tristes tropiques sur ma page si vous voulez.
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Noreen R · il y a
Avec plaisir !
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RAC · il y a
Bravo pour le choix des prénoms, ça donne encore du relief à cette histoire fantasque ! Si seulement ça pouvait marcher pour de vrai ! LOL ! A+ chez vous ou chez moi...
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Françoise Mornas · il y a
Merci ! C'est vrai qu'un château Pétrus un peu vieilli, ça prend de la valeur :)
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Joëlle Brethes · il y a
Une terrible vengeance dont nul n'est exempté… Belle écriture pour un beau texte tout à fait dans la thématique du concours.
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Françoise Mornas · il y a
Merci Joëlle !
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Zouzou · il y a
La rancune peut causer des dégâts dans une famille ...en effet !
Je concours , en plus soft.'.

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Françoise Mornas · il y a
Merci Zouzou. Je vais de ce pas lire votre texte.
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Daniel Nallade · il y a
Mes voix pour ce bon texte !
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Françoise Mornas · il y a
Merci Daniel !
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Cristo · il y a
Bravo une horrible vengeance : la mort en héritage. L'histoire est de plus scientifiquement plausible et en deux temps : retour dans le passé pour tous à l'époque ou Pétronille était jeune puis voyage de Pétronille seule dans un vaisseau spatial à très très grande vitesse puis retour sur terre. Elle retrouvera ses descendants bien plus vieux.
il faudra que les notaires, le fisc et les caisses de retraites envisagent cette situation ...
En attendant mes 5 voix .
Pour moi pas de mort donc pas d'héritage, en dehors de l'amour bien sûr : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-mort-un-point-cest-tout

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Françoise Mornas · il y a
Votre analyse scientifique est passionnante et pourrait donner lieu à une autre nouvelle ! Merci de votre soutien. J'irai sans faute découvrir votre page.
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Doria Lescure · il y a
voilà un récit bien construit, parfaitement dans le thème et qui fait un petit clin d’œil au portrait de Dorian Gray. Ces photos envoutées donnent le frisson attendu et pour ce bon moment de lecture, voici mes voix.
je me suis également essayée à cet exercice et, chère Françoise, vous êtes la bienvenue sur mes lignes.

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Françoise Mornas · il y a
Merci Doria ! Je m'en vais passer sur votre page.
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Sandrine Michel · il y a
Un très bonne intrigue et une idée originale
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Françoise Mornas · il y a
Merci à vous Sandrine.
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Chateaubriante · il y a
une idée très originale
la cupidité ne paie pas

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Françoise Mornas · il y a
Merci Chateaubriante !
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coquelicot Coquelicot · il y a
voilà une personne que l'on souhaite vraiment pas avoir comme aïeule
mon vote

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Françoise Mornas · il y a
Merci Coquelicot ! Certaines aieules peuvent être terribles...
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