La pluie contre la vitre

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Caviardosophe à mes heures perdues... Je prends soin de mon ikigaï le reste du temps. « Aimer la littérature, c'est être persuadé qu'il y a toujours une phrase écrite qui vous redonnera le  [+]

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Il s’est assis plutôt brusquement. Je dis « il », mais je n’ai pas ouvert les yeux. Je garde la tête appuyée contre la vitre. Je dis « il » à cause de sa carrure, peut-être de son souffle fort et de l’odeur de cigarillo qui se dégage de ses vêtements. Il remue. Un frottement se fait entendre puis des clics, des chtacs, des tocs… Le voilà qui pianote ; s’il est un son qui m’énerve, c’est bien celui du clavier d’ordinateur sur lequel les doigts… s’énervent. Je cherche d’autres sons pour me distraire de mon agacement.
« Chérie, ferme le vasistas de la chambre avant de sortir, j’ai oublié et il pleut. C’est bon ? Tu es réveillée ? Tu te lèves, je ne te rappelle pas. Et pars à l’heure, d’accord ? Je t’aime ma puce. Bisous. À ce soir. »
Ils sont tous au téléphone pour ne surtout pas avoir à parler à leur voisin, leur voisine de fauteuil. Et moi, je ferme les yeux. Pour la même raison.
Et la pluie contre la vitre pianote en stéréo. J’aime la pluie.

Le RER est au milieu de son parcours, je n’ai pas entendu la voix robotisée de la femme qui annonce chaque station, deux fois de suite. J’ai dû m’assoupir. Et une odeur de narcisse a remplacé celle du cigarillo. Quel est le nom de ce parfum déjà ? Il me rappelle une collègue de bureau. Ma mémoire part en voyage à ses côtés, dans sa 2CV bordeaux et noir, cadeau de son père, à laquelle elle tenait comme à la prunelle de ses yeux. Dieu que j’étais jeune alors. Ma vie à la campagne me revient par bouffées de souvenirs et d’images floues. Mon corps, soumis au balancement de la rame, s’éloigne de ma jeunesse, ma vie avance en mouvement pendulaire, de la maison au travail, du travail à la maison… Où en suis-je à présent ? Depuis combien de temps ne suis-je pas allée me promener en forêt ? Depuis combien de temps ne me suis-je pas retrouvée ?

La voix dit : « Châtelet-les-Halles… Châtelet-les-Halles. » Deux fois, pour que tout le monde comprenne bien et ait le temps de sortir de son demi-sommeil. Je me suis ratée ce matin : j’aurais dû descendre à la station d’avant. La poisse ! Je vais être en retard. Ma voisine est très brune, son parfum lui va bien. Elle a la tête baissée sur son livre, mais semble plus somnoler que lire. Le livre s’intitule Et un jour, tout recommencer
C’est compliqué. Je me promets d'y penser.
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Napoléon Turc · il y a
Un transport en commun pas commun du tout !
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Renise Charles · il y a
Merci à vous.
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JLK · il y a
Ils ont bien du mérite quand même,
Tous ces gens qui vont au turbin,
Vaille que vaille,
Matin après matin,
Dans les transports en communs...

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Ombrage lafanelle · il y a
Très beau ce texte. Entendre la vie des autres tandis que l'on a le nez collé sur le paysage. J'aime beaucoup le récit et votre plume qui nous berce
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Renise Charles · il y a
Merci de votre commentaire, Ombrage.

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