La nuit de l'astronaute

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En compétition

Ma plume m'accompagne partout… Parfois, elle me boude, quelquefois - mais très rarement - elle fugue carrément, mais jamais elle ne se lasse de ma compagnie... Tant mieux car je ne pourrai vivre  [+]

Image de Été 2020

Tu ressembles presque à une jeune fille fraîchement sortie de l’université. Sur la photo officielle de la NASA prise en 2006, tu poses avec les six autres membres d’équipage de la navette Discovery à la veille de son lancement. Revêtue de ta combinaison spatiale orange, tu souris, radieuse.


Tu peux sourire, Lisa, car tu accèdes enfin à ton rêve… À l’aube de la quarantaine, pilote et ingénieure en aéronautique et astronautique, tu as déjà derrière toi un parcours exceptionnel et un CV impressionnant. Devenue officier de l’US Navy puis recrutée en 1996 par la NASA, il te faudra une dizaine d’années seulement pour entrer dans le Saint des Saints en étant sélectionnée pour suivre le programme d’entraînement des astronautes.


Tu étais une candidate exceptionnelle, a dit de toi George Abbey, le directeur du centre spatial Johnson. Quand on sait comment le centre spatial entraîne à coups de tests physiques et psychologiques impitoyables ses champions qui n’ont pas droit à l’erreur, c’est une palme d’or qui t’est décernée.


La mission se déroule parfaitement bien. Au terme d’un séjour de treize jours dans l’espace la navette retourne sur Terre et à l’arrivée c’est un tonnerre d’applaudissements pour votre équipage qui a réussi brillamment sa mission. Tu sors de la navette Discovery, bras en l’air pour saluer, le sourire toujours aussi radieux… car tu le sais : tu viens d’entrer maintenant dans l’histoire de la conquête spatiale américaine — ton nom, Lisa Nowak, s’inscrit dans l’épopée des astronautes.


La nation fête ses héros. Pour toi c’est l’euphorie, l’évolution d’une carrière qui n’a pas fini de décoller. Il ne peut en être autrement.
Sauf que.
Sauf que le sacre va être de courte durée. En à peine quelques mois, toi, l’astronaute féminine qui a fait rêver des millions d’Américains, tu vas saborder ta vie de façon irrémédiable. Car, six mois seulement après ton retour des étoiles, l’Amérique, stupéfaite, va découvrir qu’un héros, une héroïne, ça peut cacher une face sombre…


Février 2007. Il est trois heures du matin quand une femme arrivant d’un vol de Houston (Texas) accélère le pas vers son véhicule garé sur le parking sombre et désert de l’aéroport d’Orlando (Floride). Depuis qu’elle a récupéré sa valise, elle a eu l’impression d’être suivie et elle s’engouffre dans sa voiture en prenant soin de verrouiller les portières. Elle s’apprête à démarrer lorsqu’une inconnue frappe à sa vitre pour lui demander de l’aide. Son ami n’est pas venu la chercher et elle voudrait partir. La conductrice refuse, mais voyant l’autre fondre en larmes elle consent à baisser sa vitre de quelques centimètres. Geste fatal dont profite l’inconnue en brandissant une bombe pour asperger son visage de gaz lacrymogène. À moitié aveugle la conductrice parvient néanmoins à prendre la fuite et alerter le gardien puis la police…


L’inconnue c’était toi, Lisa. Quelques heures plus tard, on apprendra ton arrestation en Floride. Ton visage défait apparait sur toutes les chaînes de télévision. Méconnaissable. Tu venais d’effectuer 1500 kilomètres d’une traite en voiture depuis Houston pour te rendre à l’aéroport où tu attendais l’atterrissage de ta victime, Colleen Shipman, capitaine de l’US Air Force, que tu soupçonnais d’entretenir une liaison avec l’homme dont tu étais éprise, William Oefelein, un autre astronaute de la NASA. Il parait que tu avais intercepté des courriels annonçant l’heure et le lieu de l’arrivée de cette dernière.


Tu avais préparé ton voyage aussi minutieusement qu’un plan de vol spatial. À quoi pensais-tu durant les 1500 kilomètres parcourus ? Comment ce coup de folie a-t-il pu aller si loin, toi qui faisais partie de l’élite de l’agence spatiale entraînée intensivement à conserver son sang-froid en n’importe quelle circonstance ? Et que se serait-il passé si tu avais réussi à neutraliser ta victime ?


Lors de ta comparution immédiate, tu as affirmé que tu voulais simplement avoir une explication avec Colleen Shipman. Cela n’a pas dû convaincre le procureur qui a estimé que les armes retrouvées dans ta voiture (fusil et pistolet, entre autres) constituaient des preuves suffisantes pour t’inculper de tentative d’enlèvement et de tentative de meurtre sur Colleen Shipman.


Les retours sur Terre sont éprouvants, disent les experts. Licenciée par la NASA peu de temps après, retombée dans l’anonymat, tu mènes dorénavant une vie modeste dans la zone suburbaine d’une grande ville…
Aujourd’hui Colleen et William Oefelein vivent en Alaska.


Je pense à toi, Lisa, qui a ruiné ta fabuleuse carrière pour une histoire de cœur.
Je pense à toi, Lisa, dont le nom n’évoque plus maintenant, pour tes millions d’anciens admirateurs, que ce sordide fait divers ; de ton exploit ils ont tout oublié.
Et je me demande ce qui habite désormais tes rêves, si tu pleures en repensant aux beaux jours, si quelquefois, la nuit, il t’arrive encore de contempler les étoiles…

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JACB · il y a
Je découvre l'histoire de cette femme grace à toi Joan. Paraît-il qu'en chacun de nous lévite une part d'ombre, la mettre en lumière peut être une cruelle prise de risques. J'aime bien la fin de cette histoire qui renvoie aux étoiles le destin avorté. Bonne chance Joan.
Merci d'être venue à la rencontre de "La belle Isabelle".

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Joan · il y a
Merci pour ta visite, JACB, toujours un plaisir.
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Tnomreg Germont · il y a
J'adore ! Je n'aime ni le cœur ni la cervelle en cuisine, mais mon cœur l'emporte tout le temps sur la raison
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Joan · il y a
Merci Tnomreg.
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Napoléon Turc · il y a
Ne pas confondre décoller et déconner !
Le style va bien avec le sujet. :-)

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Joan · il y a
Ta visite me fait très plaisir.
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Keith Simmonds · il y a
Mon soutien pour cette œuvre bien conçue, bien écrite. originale et profonde et qui fait méditer sur la psychologie féminine, Joan !
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Joan · il y a
Merci Keith.
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François Personne · il y a
Votre étude clinique d'un fait divers somme toute banal laisserait presque indifférent le lecteur tellement habitué au ronron des chaines d'infos en continu qu'il n'y prête plus vraiment d'intérêt. Mais la personnalité de votre héroïne malgré elle et votre empathie communicative font de cette nouvelle un trésor de sensibilité... Que d'interrogations laisse-t-elle en suspens! Et surtout quel sentiment déchirant d'un sublime gâchis!... Vous avez raison, personnellement, je ne connaissais pas cette triste histoire comme beaucoup je le pense. Merci d'avoir comblé cette lacune, et de quelle fort belle manière!!!
Un gros M... Pour la suite de votre aventure.
Passez une très agréable journée.

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Joan · il y a
Un commentaire qui fait très plaisir, merci François.
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François Personne · il y a
A votre service avec d'autant plus de sincérité que je n'ai rien à "vendre"... ;-)))
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Corinei · il y a
L'our rend aveugle
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Joan · il y a
... l'on en perd ses lettres :-)
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Fleur A. · il y a
Quand la Passion prend le pas sur la raison...
Je suis en lice avec évasion à chamrousse pour le prix Isère 2020

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Joan · il y a
Merci pour votre visite, Fleur. A bientôt sur votre page.
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Norsk · il y a
Etrange fait divers... Je ne connaissais pas...
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Joan · il y a
Merci Norsk.
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Mireille Bosq · il y a
Le fait d'être une femme cosmonaute ne détruit ni les sentiments ni les passions. Je ne pense pas que de ce comportement inattendu on puisse se permettre de tirer des généralités sur ceux relevant de la psychologie féminine en général.

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