La Mer Rouge

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"To see a World in a Grain of Sand And a Heaven in a Wild Flower Hold Infinity in the palm of your hand And Eternity in an hour." William Blake  [+]

Image de Été 2021
Juin 2028
61°31'35" Nord, 6°52'37" Ouest

Cette année 2028 promet d'être exceptionnelle, une année de records à battre et de trophées à remporter. Une année de renaissance qui fera oublier les dix années blanches qui viennent de s'écouler. Le Grindadráp, sport national, véritable source d'excitation une fois par an pour cette population insulaire, va enfin reprendre après une décennie de disette.
Sur la plage étroite de Fámjin, entourée de falaises abruptes, une cinquantaine d'hommes attendent patiemment en fixant l'entrée du fjord. Les repérages faits en mer par les pêcheurs confirment le retour des globicéphales : une concentration inhabituelle de delphinidés qui se déplacent à grande vitesse droit sur le fjord de Fámjin. Le banc – repéré puis encerclé par des rabatteurs – est guidé vers la grève d'autant plus facilement que les globicéphales ont l'habitude de suivre les embarcations des hommes en nageant à leurs proues, justifiant ainsi leurs noms de baleines pilotes, sans savoir ô combien la confiance qu'ils placent en l'humain est erronée. Le banc finira sa course dans les eaux peu profondes du fjord, sur la berge duquel ils viendront s'échouer.
Sur cette plage, comme sur les 23 autres sites d'échouage réglementés, les hommes attendent armés de leurs crochets et couteaux acérés. La routine séculaire leur fera enfoncer l'acier recourbé dans l'évent du globicéphale échoué pour le hisser sur la grève, et le coutelas trouvera la colonne vertébrale pour la sectionner avant de fouiller les entrailles pour le dépeçage de ces proies faciles. Les mammifères marins échoués seront tous sans exception abattus, jeunes et femelles pleines, dans une hystérie collective où se mêleront les encouragements des hommes à tuer encore et les cris des dauphins agonisant parfois de longues minutes.
Huit cents victimes en 2018. Puis plus rien pendant dix ans. Massacres d'autant plus inutiles que les Féroïens – préférant les triples hamburgers – ne consomment presque plus cette viande hautement contaminée par le mercure qui, depuis longtemps intoxique lentement et insidieusement les habitants de l'archipel Danois quand ils ne sont encore que des fœtus. Mais au nom de la sacro-sainte tradition, massacrer ensemble est un acte de cohésion sociale, d'un autre âge.
Du fond du fjord où brille l'acier mortel, les bouchers en manque pensent voir la mer s'enfler telle la vague d'un mascaret, comme soulevée par une masse considérable qui se dirige enfin vers eux. Les anciens trouvent inhabituel ce gonflement exceptionnel : autrefois les proies faciles venaient au sacrifice sans faire grossir la mer : elles doivent cette année être dix fois plus nombreuses. Les plus jeunes hommes ne remarquent rien et comme enivrés par le flot de sang anticipé du massacre annuel tant attendu qui va littéralement teindre la mer en rouge, poussent des hurlements hystériques trahissant leur fébrilité et leur surexcitation à l'idée d'ôter la vie si facilement. En première ligne, à l'abattage, on ne trouve que des hommes ; en deuxième ligne, femmes, enfants, vieillards pourront participer au dépeçage.
Dans le fjord de Fámjin, les 50 hommes se sont avancés d'une dizaine de mètres dans les eaux peu profondes pour aller à la rencontre de leurs victimes. À 100 mètres, le mascaret d'un mètre de haut parait animé d'une force inhabituelle. Les hommes attendent le choc, les pieds bien ancrés dans les galets, leurs crochets levés au-dessus de leurs têtes.
Arrivé à 20 mètres du rivage, le banc compact de globicéphales se scinde en deux groupes presque symétriques qui font demi-tour et repartent vers le large, créant au centre de leur formation une ouverture béante précédée par la vague d'un mini tsunami. Plus un seul dauphin en vue et soudain le cauchemar se met en mouvement : des dizaines de caudales noires gigantesques fendent l'eau vers les hommes stupéfaits. Une centaine d'orques se sont invités au massacre du siècle. Les rôles viennent de s'inverser : en quelques secondes les chasseurs trop avancés dans le fjord deviennent les proies des grands prédateurs déchaînés. Les hommes sont atrocement mutilés, coupés en deux par ces terribles mâchoires – qui n'hésitent pas à s'attaquer à des baleineaux de deux tonnes – décapités par de terribles coups de queues, écrasés sous des tonnes de muscles propulsées dans les airs et qui retombent telles des enclumes mortelles.
Comme chaque année, l'eau du Fjord devient rouge. La mer est écarlate mais pour une fois ce n'est pas le sang des globicéphales qui sert de terrible teinture. Puis un grand silence. Plus aucun bruit sur le champ de bataille où ne flottent que des restes méconnaissables de mammifères humains. Même les Féroïens restés sur la berge, coincés entre l'eau et la falaise, femmes, enfants, vieillards ont tous été pourchassés et exterminés par des orques furieux qui n'ont pas hésité à se jeter sur la petite plage pour happer ces proies faciles tétanisées par cette scène surréaliste et apocalyptique, tels des phoques pourchassés et tués par des épaulards venus s'échouer délibérément sur la plage, là où on ne les attendait pas.
Les orques rebroussent chemin dans une mer de sang. Plus aucun éclat d'acier menaçant pour éclairer ce tableau de mort totale qu'est devenu Fámjin. Ils rejoignent les globicéphales à l'entrée du fjord en ayant eu bien soin au passage de pulvériser les quatre bateaux des pêcheurs-rabatteurs et d'exterminer leurs équipages. Ils reprennent leur avancée rapide et méthodique. Ils se dirigent maintenant vers Bøur, le second des 23 fjords où le Grindadráp, la mise à mort des baleines est autorisée et où des hommes brandissant des crochets et des coutelas, avancés dans les eaux peu profondes attendent avec frénésie l'arrivée de leurs proies.
« Que le sang du renouveau colore à tout jamais l'eau de nos fjords », chantent-ils à l'unisson.
Les orques ont décidé de satisfaire les hommes en exauçant leur vœu.
Ce soir, dans l'archipel, la mer sera uniformément rouge.
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Ozias Eleke · il y a
Un renversement de rôle époustouflant... Bravo !
Je vous prie de lire https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/les-prieres-de-madou

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Thalie Gnidine · il y a
Ooooooh comme cela me plaît, ce renversement des rôles...
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Charis Stebard · il y a
C'est la bête qui prend du poil de l'homme !
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Arsene Eloga · il y a
Quelle aventure
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Granydu57 Ww · il y a
Une lecture qui me laisse sans voix. Un scénario plausible. Un titre énigmatique ?
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Charis Stebard · il y a
Merci pour votre commentaire. Quand le plus grand des prédateurs terrestres devient la proie !
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Françoise Desvigne · il y a
Bel écrit, j'aime :-)
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Charis Stebard · il y a
Merci pour votre commentaire
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Didier Poussin · il y a
Revanche de la mer
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Charis Stebard · il y a
La "mer nourricière" qui montre ses dents !
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Pascal Y. Bossman · il y a
La vengeance est un concept plutôt étranger au règne animal. Pourtant, lorsque l'homme va trop loin ...
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Charis Stebard · il y a
Sans aucune idée de vengeance, les orques, qui sont les plus grands prédateurs après l'homme ont juste changé de terrain de chasse.
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Ginette Flora Amouma · il y a
Une terrible vengeance qui vient du fond des âges .
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JAC B · il y a
Terrible cette fiction mais bien mise en scène avec un titre et « une ouverture béante précédée par la vague d'un mini tsunami » qui évoque peut-être Le passage de la mer Rouge du récit biblique, je n’ai pas pu m’empêcher d’y penser. C’est sanglant mais bien orchestré avec une écriture expressive pour décrire les offensives. Bonne continuation Charis.
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Charis Stebard · il y a
Merci pour vos commentaires sympas. Vous y avez vu justement une "vague" allusion à un passage vers une autre "mer promise".

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