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L'ombre de Monsieur de Sabin

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Joan

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LAURÉAT
Sélection Jury

Le manoir de Vauchêne est un splendide bâtiment granitique posé au milieu de la lande bretonne et distant d’environ six kilomètres du premier village. Depuis longtemps celui-­ci à la réputation d’être hanté par le spectre d’un vieil homme qui apparaîtrait régulièrement avant de s’évanouir soudainement entre les murs de cette demeure. C’est ce que de nombreux domestiques ont affirmé autrefois.
Comment s’étonner alors de l’incroyable histoire qu’aurait vécue ici mon aïeul, Charles-­Grégoire de Villeneuve et sa femme prénommée Antonine. Une histoire commencée pendant la Révolution française, ou juste après…

Le manoir était resté abandonné plusieurs années après la disparition de son ancien propriétaire, un certain Pierre-­Denys de Sabin, arrêté durant la Terreur.
Triste sort que celui de Monsieur de Sabin. On dit que toute sa vie ce dernier avait eu la passion de la mécanique, et qu’une fois le Roi l’avait convié à Versailles pour qu’il fît devant la Cour la démonstration de sa dernière invention. Il avait remporté un grand succès, paraît-­il, avant d’en connaître d’autres, puis il était tombé dans l’oubli. Qu’importe, Monsieur de Sabin ne recherchait pas la gloire ; seule la conception de ses inventions l’intéressait et il pouvait rester des jours entiers enfermé dans son cabinet d’études, occupé à ses expériences.
La fin de son existence avait été marquée par la mort subite de sa femme. Anéanti par son chagrin, il avait délaissé des années durant ses travaux.
Il était déjà âgé lorsqu’un beau matin il s’était rendu à nouveau dans son cabinet, saisi par une exaltation soudaine et travaillant nuit et jour à un mystérieux projet.
C’était là qu’un midi des révolutionnaires armés étaient venus l’arrêter. Accusé de s’être rendu ennemi du peuple en entretenant des liens avec la monarchie, le pauvre homme fut jeté au cachot à l’âge de soixante-­douze ans.

Le mystérieux projet, mon aïeul eut l’occasion de le découvrir pour la première fois lors de sa visite du manoir dont il se porta acquéreur un peu plus tard. Le vendeur lui avait montré brièvement la « machine » comme il l’avait appelée alors, ne lui accordant semble-­t‑il aucun intérêt. Pour Monsieur de Villeneuve il en alla tout autrement, aussitôt subjugué par ce qu’il vit. La machine en question était composée d’une sorte d’ossature en bois et de lanières en cuir fixées en certains endroits. Bien que l’ensemble fasse penser à un mannequin à l’état d’ébauche, il était néanmoins difficile de deviner à quoi elle devait ressembler plus tard.

Fasciné par l’objet il arrivait à Monsieur de Villeneuve de passer du temps dans le cabinet où il l’avait conservé pour pouvoir l’admirer, regrettant seulement que son auteur n’ait eu le temps d’achever son œuvre. Cependant il finit par constater que quelque chose changeait subtilement au fil du temps : la machine semblait se transformer.
C’était là une observation surprenante. Comment une machine abandonnée depuis des années pouvait-­elle se modifier toute seule ? Soupçonnant l’un de ses domestiques à l’origine de cette supercherie, il entreprit de monter la garde discrètement près du cabinet la nuit venue afin de prendre sur le fait l’insolent. Mais Monsieur de Villeneuve n’allait pas être au bout de ses surprises…

Car c’est ici que commence la prodigieuse histoire.
J’entends encore la voix de mon père évoquant ce secret familial : « Notre ancêtre a tout consigné dans ce livret, me dit-­il un jour, en me tendant un carnet aux pages couvertes d’une écriture ancienne et soignée. Tu peux le lire si tu le souhaites. Mais je te mets en garde, ne fais jamais allusion à tout ceci. Notre nom ne doit pas devenir un sujet de moquerie… »
Comment qualifier ce que je lus par la suite. Un épisode… surnaturel ? Fantastique ? Je présume qu’il existe sur cette Terre des mystères encore plus fascinants, bien que celui-­ci en soit un bel exemple.
Mais venons-­en rapidement aux faits, maintenant.

Cela se passe généralement la nuit. Toutes les nuits l’inventeur est là, enfermé dans son cabinet au rez-­de-chaussée du manoir. Que fait-­il ? Il travaille. Les heures filent sans qu’il relève le nez de son ouvrage. Parfois, les propriétaires des lieux s’aventurent jusqu’à lui. Ils restent discrètement dans l’ombre de la porte entrebâillée, silencieux, immobiles pour ne pas être remarqués.
Au milieu du désordre qui règne à l’intérieur de la pièce baignant dans une atmosphère surnaturelle, le vieil homme s’active. Obsédé par son rêve et, dans la fièvre de la création, il construit son abominable machine comme la nomme Antonine de Villeneuve, qui n’est plus loin de croire que le Diable a pris possession de cette demeure.
— Allons-­nous-en. Cette situation va me rendre folle, murmure-­t‑elle en tirant son mari par le bras.
Monsieur de Villeneuve, qui ne ressent presque plus de crainte à la vue du vieillard, la laisse remonter seule à la chambre à coucher, préférant, lui, rester pour continuer à épier le vieux fantôme. Malgré la position inconfortable, il reste debout durant des heures, coincé derrière la porte, les yeux rivés sur la silhouette qui tournicote sans cesse autour de l’objet. Il est fasciné par les vieilles mains qui façonnent sans répit leur ouvrage, fasciné par ce vieux bonhomme qui construit inlassablement, nuit après nuit, son rêve.
Sa machine commence à avoir belle allure. Concentré, le geste précis, appliqué, il défait, refait, rajoute, enlève, réajuste tantôt un cylindre, tantôt un soufflet, un piston, fait jouer une articulation pour voir si tout va bien. Il consulte fréquemment du regard l’horloge, seul repère au milieu de cette nuit hors du temps qui lui donnera le signal du départ. Toujours avant l’aube, bien entendu. Disparaissant comme il est venu. Soudainement, et toujours sans le moindre bruit. Les plans, les croquis, les études sont roulés sur la grande table. Dans cet ordre revenu par magie, on ne décèlerait rien de l’étrange scène qui s’est jouée là durant la nuit.

Et puis un matin apparait enfin le miracle. L’affreuse machine a laissé place à un admirable automate.
— Regardez ce qu’il a laissé, souffle Monsieur de Villeneuve à son épouse.
Ils regardent devant eux, subjugués, envoûtés, l’automate féminin trônant au milieu de la pièce. Le buste penché légèrement en avant, s’apprêtant à boire une tasse de chocolat qu’elle tient au bout de sa main fine et blanche, la femme leur adresse un regard énigmatique.
Ils relèvent surtout la ressemblance entre les traits de l’automate et ceux d’un petit portrait au pastel conservé dans l’une des pièces du manoir. Il ne fait aucun doute que Monsieur de Sabin a prêté les traits de son épouse à l’automate.
— Comme il a dû l’aimer pour vouloir la faire revivre l’espace de quelques instants à travers cet automate, dit Antonine la larme à l’œil.
— Et si nous invitions nos amis à souper demain ? dit-­elle. Nous pourrions leur faire la surprise…
Et le lendemain soir… Une merveille, un enchantement, un chef-­d’œuvre, disent les invités.

Deux siècles plus tard rien n’a changé si ce n’est les convives. Chaque année, lorsque notre famille se réunit au grand complet à Vauchêne, il n’est pas rare que le cousin Pierre (l’actuel propriétaire et descendant de Monsieur de Villeneuve) nous offre le spectacle attendu et nous fasse remonter le temps en actionnant le mécanisme caché dans le dos de l’automate. Avec quel plaisir nous revoyons alors Madame de Sabin absorbant avec délicatesse son breuvage avant de reposer sa tasse puis, tourner son visage vers nous en ouvrant ses lèvres pour nous adresser un mot mystérieux…
C’est un moment délicieux, plein d’excitation, y compris pour les enfants. Cette invention désuète, dépassée aujourd’hui par le moindre petit robot-­jouet moderne, provoque toujours une explosion de joie chez eux.
Oserais-­je l’avouer, il m’arrive parfois pendant cette séance de regarder vers un coin du grand salon dans l’espoir d’apercevoir fugitivement Monsieur de Sabin en train de sourire.

Peut-­être est-­il là, qui sait, heureux de voir que son invention produit toujours son effet malgré le temps qui passe…

PRIX

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Julep · il y a
Bien écrit et joli. Plutôt rare sur ce site! Bravo...
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Joan · il y a
Merci Julep !
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Elisabeth Marchand · il y a
Que voilà une jolie histoire qui sait captiver son lecteur... Je me réjouis par avance de vos nouveaux écrits ! Amitiés.
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Joan · il y a
Que voilà un commentaire qui me fait très plaisir, Elisabeth. A bientôt pour une future nouvelle. Amicalement.
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Chantal Noel · il y a
Félicitations pour ce joli prix du jury ! J'aime beaucoup le charme désuet de cet automate buvant son chocolat.
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Joan · il y a
Merci Chantal !
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Sylvie Talant · il y a
Félicitations pour cette invention charmante qui traverse le temps et le prix bien mérité . Quel est-il ? Voyage en Montgolfière ou abonnement à diverses sorties de la région Loire ? Une invitation à la remise des prix j'imagine ? C'est la semaine prochaine...
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Joan · il y a
Merci Sylvie. Pour repondre à votre question le prix se compose de livres et panier gastronomique. Je n'ai pas entendu d'invitation.
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Joëlle Brethes · il y a
Texte charmant… Félicitations ! :)
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Joan · il y a
Merci beaucoup Joëlle pour votre intérêt.
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Jeanne · il y a
Félicitations Joan pour ce prix du Jury qui me fait découvrir un récit charmant, rencontrer Monsieur de Sabin, un vieillard tourmenté, une ombre, un fantôme qui erre en sa maison, un joli manoir enchanté, revient la nuit dans son cabinet de curiosités finaliser son projet, poursuivre son œuvre inachevée, ressusciter le passé, créer un merveilleux automate au féminin, un portrait vivant, un hommage vibrant en mémoire de sa chère femme disparue. Un objet fin et délicat, sujet d’admiration, d’émerveillement des petits et grands enfants, une attraction joliment animée qui illustre parfaitement la citation Objet inanimés, avez-donc une âme qui s’attache à notre âme et la force d’aimer ?
L’amour, la passion sont intemporels qui traversent le temps, les ans et les saisons sans prendre une ride.

Un automate qui n’aurait certainement pas déplu à Léonard qui en avait composé un grand nombre, exposait divers modèles, disposait de toute une collection afin d’amuser, épater, éblouir la galerie. Pour un premier texte, une première composition, c’est réussi, c’est un coup de maître, un coup d’éclat, un coup de génie, histoire de rester dans le thème, une première fois c’est toujours important. Bienvenue sur le site.

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Joan · il y a
Merci Jeanne, je vous tire mon chapeau pour cette analyse. Pour le coup de génie, par contre, restons modeste (comme ce cher Monsieur de Sabin…).
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Félicitations !
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Joan · il y a
Merci Patricia.
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Evaarya · il y a
Bravo pour ce prix 😊
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Joan · il y a
Merci Evaarya !
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Chantal Sourire · il y a
Bravo pour ce prix !
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Joan · il y a
Merci Chantal pour votre attention.
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Pherton Casimir · il y a
Compliments! Un prix bien mérité !
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Joan · il y a
Merci Pherton !
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