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La corneille et le Corbeau

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Brune Hilde

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FINALISTE
Sélection Public

J’ai sautillé jusqu’à dix-sept ans.

Plus précisément, j’ai sautillé jusqu’à dix-sept ans, deux mois et quatre jours. J’allais de mon lit à la salle de bains, de la maison à l’école, de l’école à l’Hôtel de mon père en sautillant. J’avais cette certitude enfantine que le bonheur ne me quitterait jamais, trop habitué à sautiller, à s’endormir et à se réveiller avec moi. Dans mon quartier on m’appelait la Corneille, à cause du noir luisant de ma chevelure que ma mère entretenait à force de soins interminables et de pénibles séances de coiffage, mais aussi parce que, comme les corneilles, je ne savais pas me déplacer autrement qu’en sautillant.

Tous les soirs, en sortant du lycée, je passais par l’Hôtel de mon père. Un hôtel vieillot, fier et fatigué, comme lui. Il l’avait baptisé Hôtel de Paris. Il était convaincu que ce nom attirait tous les motards français qui s’arrêtaient dans la ville pour une dernière nuit confortable avant d’aller vaincre le désert. Pour définitivement ferrer le client, il avait fait peindre deux tours Eiffel de chaque côté de la porte. Deux tours Eiffel aussi dorées et de mauvais goût que le coffre à bijoux de ma mère. Les clients lui assuraient que c’était magnifique et mon père, lui, les croyait.

C’est le soir de mes dix-sept ans, deux mois et quatre jours que je l’ai vu la première fois.

Il était glorieusement accoudé au bar, avec cette assurance de quinquagénaire, en conversation avec mon père. Je me souviens avoir pensé qu’il n’avait vraiment pas eu de chance, d’être né avec des cheveux aussi orange, même si ils étaient parfaitement assortis aux petites tâches qu’il avait partout sur le corps. J’ai filé à la cuisine, pour embrasser le vieux Saïd. Et je vous assure que j’ai senti son regard agrippé à mes fesses que j’avais hautes et insolentes.

Le lendemain, il était encore là, le surlendemain aussi. Alors j’ai arrêté de passer à l’hôtel. Son regard était si gluant que même sous la douche, je n’arrivais pas à m’en débarrasser.

Et puis un soir, mes parents l’ont invité à dîner. Je l’ai vu arriver à travers mes rideaux, avec sa démarche de corbeau, prudent et aux aguets. J’ai vainement tenté de me soustraire à ce repas. Mais ce nouvel ami français, n’était pas comme les autres. Il avait su charmer mes parents, avec son Riad récemment acquis, sa moto qui n’irait jamais dans le désert et son 4X4 dont toute la ville parlait. L’attirail du parfait chasseur qui ne pouvait rentrer bredouille.

Mon père voyait en lui l’assurance pour moi d’une vie dorée et paisible, loin de notre poussière sèche et ocre. Moi, je ne voyais que son sourire de prédateur et l’érection qu’il avait du mal à dissimuler pendant l’apéritif. Aussi, je ne fus pas surprise lorsque mon père m’annonça que Thierry, c’était son prénom, était policier, et qu’il était venu pour demander ma main. A cet instant, ma mère, complice malgré elle, baissa les paupières comme pour me demander pardon et repartit à la cuisine avec un plateau aussi vide que son cœur. Je me précipitai derrière elle, ouvris le tiroir et sortis le couperet de boucher. Il voulait ma main, j’allais la lui donner. Je crois qu’elle a hurlé quand elle m’a vu abattre le couperet sur mon poignet gauche.

Ils m’ont rafistolé ma main, mais elle ne fonctionne plus très bien. Je croise parfois le français, au bras d’une trop jeune fille de ma ville. Elle a l’air triste, elle traîne derrière elle tous ses rêves avortés de princesse, de Paris, de parfums et de paillettes. Elle traine aussi une petite fille, qui sautille comme une corneille qui n’a pas encore rencontré le corbeau.

PRIX

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Brune Hilde  Commentaire de l'auteur · il y a
Merci à vous tous d'avoir accompagné ma Corneille en finale!
Bien entendu, cette petite histoire est une fiction sortie de ma tête.
Dans la vraie vie, ces mariages forcés ne se terminent pas toujours aussi bien!

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Zutalor! · il y a
1.334 voix sans démarchage ? Mais, pour ton adorable petite Ceylanaise, c'est vachement bien...
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Marie · il y a
Chère Brune, j'ai mis du temps à venir lire ce texte malgré quelques recommandations avisées parce que je n'ai pas suivi ce prix et que je reviens tout juste à peine sur le site. Bravo et merci pour ce texte si juste qui nous donne à percevoir toute une atmosphère et se révèle cruellement saisissant à la fin. Oh, le prix d'une liberté !
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Brune Hilde · il y a
Merci Marie, ravie de te revoir ici! Bonne année!
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Marie · il y a
Pfff, je réalise que je suis venue voter directement pour la finale ! Bonne chance à ce très beau texte !
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Wall-E · il y a
Oui, Brune, je vote à nouveau pour vous en finale car je considère votre histoire comme étant la meilleure de celles figurant actuellement en lice. Le couperet m'a particulièrement marqué et j'ai su d'emblée que ce TTC se retrouverait, par la force des choses, dans cette finale épique. Du reste, je m'étais promis de voter pour elle, et je tiens aujourd'hui à honorer ma promesse. Je tiens à préciser que je voterai uniquement pour votre nouvelle, car je considère que vous êtes la grande gagnante de ce concours.
Cordialement,
Wall-E (alias Stéphane)

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Brune Hilde · il y a
Merci Stéphane. Je suis particulièrement touchée
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Wall-E · il y a
Je vous en prie...
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Jean Calbrix · il y a
Bonjour Brune Hilde ! Je relis avec plaisir votre terrible TTC pile poil dans le thème !
Je profite de mon passage pour vous inviter à lire ma nouvelle " Spectacle nocturne" si vous avez un peu de temps : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/spectacle-nocture
Bonne journée à vous.

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Cathy Grejacz · il y a
Découverte tardive !!!
Mais excellente

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JACB · il y a
Brune, j'aurais bien aimé que votre corneille porte en son bec un macaron...ce sera j'en suis sûre pour une autre fable.
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Thara · il y a
J'aime la tournure de votre texte, ses petites phrases pétillantes qui surgissent au détour de votre texte aux sonorités graves...
+ 4 voix !

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Brune Hilde · il y a
merci Thara!
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Mona13 · il y a
bravo pour cette finale ! Votre oeuvre est sans aucun doute celle que je préfère, j'aime tout: l'histoire bien sûr, mais aussi et surtout le style !
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Brune Hilde · il y a
Merci Mona!
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Antoine Finck · il y a
Je vote à nouveau !
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Brune Hilde · il y a
Glop glop glop!
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Christian Pluche · il y a
Confirmé Brune !
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Brune Hilde · il y a
merci Christian!
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Lydia Le Fur · il y a
Bonsoir Brune, une histoire toute guillerette à l'image de votre corneille. Je sautille de joie à l'idée de vous donner mes voix. ;-) Bonne chance !
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Brune Hilde · il y a
Merci Lydia!
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LYS ELEDHWEN · il y a
Un texte magnifique ou tout est dit et dépeint avec finesse et réalisme...et des phrases bien trouvées comme 'et repartit à la cuisine avec un plateau aussi vide que son cœur' et la chute "Elle traine aussi une petite fille, qui sautille comme une corneille qui n’a pas encore rencontré le corbeau." je vote avec plaisir en vous donnant toutes mes voix !!!!
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Brune Hilde · il y a
Merci Lys!
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