Histoire de Joseph Vadrieux

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Portraitiste et appropriateur culturel de 18 ans. Galeriste de portraits que je brosse au fil de mes "Histoires de...". Poète certainement pas, poésiste peut-être... Bienvenue ! [Peu d'activité  [+]

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Image de Moins de 18 ans

Les pneus du véhicule crissent sur le goudron abîmé de la commune de Montferrat. Village semblable peut-être à beaucoup d’autres de ce pays isérois, il apparaît pourtant au conducteur comme un joyau hors du temps, perdu dans ces hauteurs qui semblaient infinies, masquées par une brume épaisse.

On ne fait pas ça en ville, se murmure-t-il intérieurement – silence dans le silence, comme par peur de troubler l’étrange atmosphère qui règne là. S’il avait pris la peine de s’aventurer au-delà de Vaise, dans les seuls Monts-d’Or, il aurait sans doute été moins impressionné. Mais il n’avait jamais quitté Lyon que pour les banlieues orientales de Villeurbanne ou de Vaulx-en-Velin, estimant qu’on y trouvait bien assez d’action pour devoir aller en chercher ailleurs. Il faisait son travail de manière tout à fait satisfaisante, et avait même été promu, comme l’indiquait le badge qu’il tournoyait dans sa main sans se résoudre à descendre. Ce même badge apprenait à qui le lisait qu'il s'appelait Joseph Vadrieux, et qu’il résidait rue de Marseille – la photographie, récente, était celle d’un homme qui venait de passer la trentaine, chose confirmée, au-dessous, par sa date de naissance. Cette promotion l’avait conduit à être appelé à l’aide par Grenoble pour une affaire, sordide au possible, d’aléatoires meurtres en série, suivis de viols, mutilations et autres pratiques qu’il sera préférable de passer sous silence et donc à s’aventurer hors de la ville puis de la métropole.

*
On ne fait pas ça en ville…, se souffle-t-il comme pour se rassurer. Et, de fait, on n'était pas en ville ici : tout n'est qu'éternel paysage, encore, toujours. Les paysages, défi lancé à l'esprit et à l'entendement humains, estimait Joseph ; reflet de ce que nous taisons. Témoins de tous nos vices et de toutes nos peines, qu'à leur tour ils taisent, accumulant ce savoir pour n'en jamais rien faire.
Vadrieux, à l’aise d’aucune manière dès lors que l’on quittait quelque chose d’urbanisé, tenait bien le lac de Paladru en contrebas comme le paroxysme de toute cette nature hostile. Car il n’avait pas l’excuse du fleuve, le lac. Il n’est pas perpétuellement en mouvement. Il reste immobile, conservant tout, et dans son eau croupissent les chevaliers-paysans de l’an Mil, les victimes du damné seigneur de Maurenne, et probablement quelques vieilles qui tardaient à mourir, des amants trop peu discrets et d’innombrables secrets de famille, qui, à nouveau, resteraient murés dans un silence loin d’être éloquent.
*

Il aurait pourtant été plus facile de faire parler les hêtres ou Paladru plutôt que la famille André, de laquelle le fils était le principal suspect de l’enquête. Cette moustache, ce grain de beauté, ces difformités consanguines l’avaient fait entrer dans la cuisine sans lui proposer de s’asseoir et maintenant le dévisageaient, attendant ou non qu’un mot dépasse les lèvres de Joseph Vadrieux. Au dehors, le vent se lève et caresse les invisibles crêtes, et de doux il devient violent jusqu’à les faire hurler. Il aimerait bien hurler lui aussi, les forcer à parler, à dire quelque chose, à innocenter leur enfant, leur frère d’ailleurs absent. Mais rien ne sort, il reste aussi plat que les flots du lac, là-bas.
Là-bas. Cette région n’était qu’une grande unité silencieuse, en vient-il à penser, Vadrieux. Des gens qui ne s’exprimaient que par des cris, de la haine, de la hargne sauvage – celle-là même qui l’avait accueilli ici, dans les seuls rochers embrumés. On ne faisait pas les choses comme ça, en ville. On parlait de bon cœur, et quand il n’y était pas on forçait un peu la main puis on y arrivait. Pas de gouaille chaleureuse devant cette toile cirée à carreaux rouges et blancs – et eut-il dû les menacer qu’ils n’auraient pas cessé de se taire. En ville, la nature comme l’esprit étaient à la disposition de qui les demandait. On savait où les trouver. Ici le paysage est tonitruant dans son mutisme et nulle part dans son ubiquité – et l’âme, animale dans ses vêtements et sa maison. Celui des deux qui parle n’est pas celui que l’on croit ; et les collines et leur flore, les prés et leur faune lui chuchotent de s’en aller.

Mais enfin Joseph Vadrieux se lance, explique la situation, déplore qu’il en ait à venir jusqu’à leur domicile, résume l’affaire en omettant bien sûr les sordides détails qui le font vomir, et demande à voir leur fils. Pour toute réponse, une trompe de Monsieur Seguin dans la nature – ou dans sa tête – lui intimant de partir tant qu’il le peut encore. Il reste.
Celle qui semble être leur fille l’invite à la suivre d’un mouvement de la tête semblable à ceux des arbres qui oscillent, en bas, vers le lac et ses secrets. Lentement il la suit, et avec lui les regards de ses parents.


Puis la chute. Il dégringole, l’escalier n’est pas sûr, il est le caillou lancé par l’enfant au bord de la route qui le mènera à la plage de Paladru ; les côtes des montagnes connaissent ce jeu – celles de Joseph Vadrieux moins.

Les ombres menaçantes qui s’agglutinent dans l'embrasure de la porte d'où il a glissé et le regardent encore, comme autant de chauve-souris suspendues, dans l’au-dehors, aux toits et aux cimes des arbres, le laissent alors aux mains de leur fils qui saura s’occuper de lui. Ce qui n’aura pas été mangé sera lesté et déposé au milieu du lac.


Non vraiment, ce n’est pas comme cela que l’on fait les choses en ville.

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