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Histoire de famille

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Sangdragon

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L’empereur a été battu à Waterloo trois ans plus tôt. Des troupes anglaises, russes, prussiennes et autrichiennes se sont installées en France. L’Autriche occupe une bande qui va de Troyes à Marseille, et qui englobe la plus grande partie du département actuel de l’Isère, créé le 4 mars 1790 à partir d’une partie de l’ancienne province du Dauphiné.
***
Trois hommes avancent péniblement dans la forêt. L’officier montre l’ombre d’une bâtisse que l’on devine entre les hêtres et les buissons d’aubépines couverts de boules rouges, aux deux soldats qui l’accompagnent. Ils s’approchent, en longeant la rivière, et découvrent la grande roue à aubes du moulin de Golley. Un ingénieux dispositif achemine l’eau de l’Ambroz à travers un tuyau surélevé jusqu’en haut de la roue à aubes qui tourne lentement.
L’officier échange quelques mots avec les deux soldats qui guenillent derrière lui, le fusil en bandoulière, fatigués par des années passées loin de chez eux. Des arrapans, les capitules de grande bardane, s’accrochent aux fanfreluches de leurs uniformes blancs tachés. Leurs guêtres noires sont couvertes de boue. Ce sont des Autrichiens, mal équipés pour ce début d’hiver 1818, et que la bise frigorifie.
Ils finissent de traverser les plants de fougère épaisse entrecoupés de bruyères et de grandes ronces qui s’ingénient à leur compliquer la marche, et parviennent à un petit chemin, les mains piquées de sang et les uniformes déchirés. Devant le moulin, deux saules vanniers, aux troncs torturés, sont taillés en têtard et attendent le retour du printemps pour produire les longues tiges qui seront utilisées pour confectionner des paniers.
Les trois hommes se dirigent vers la porte de la maison. L’officier ouvre sans frapper. Ils pénètrent directement dans une cuisine mal éclairée par une petite fenêtre au rebord encombré de petits pots, et d’une soucoupe sur laquelle sont disposés une croix et un petit cœur en argent. Une odeur de fricassée de pommes de terre leur assaille les narines. Une grande poêle fume doucement sur un fourneau en fonte. Ce sont des criques qui cuisent là. La femme qui cuisinait se retourne à leur entrée. Elle est petite, tordue par l’arthrose, vêtue d’une jupe noire, d’un caraco de lainage, et d’un tablier de toile d’un blanc passé.
Dans la demi-lumière, son visage ridé sous un simple bonnet de piqué dévoile son âge.
L’officier se frise une moustache, qu’il a fort belle et fort pointue. D’un geste élégant, il enlève son tricorne.
— Ponchour Madâme.
Elle toise les intrus qui viennent de pénétrer chez elle. L’éclair de colère qui passe dans son regard est masqué par le manque de lumière.
— Quoi c’est t’y qui veulent les bacalats ?
Les soldats échangent un regard. En trois ans de cohabitation, ils ont appris un peu des façons de s’exprimer des paysans de cette partie de l’Isère. Leur officier, n’a pas cette chance. Ses fréquentations de la petite bourgeoisie l’empêchent de comprendre qu’ils viennent de se faire traiter d’idiots.
— Fous êtes seule ?
— Mon fils et ses matrus sont à la battue pour brûler des loups. Y vont bientôt rentrer.
— Nous zommes épuisés par une longue marche, auriez-vous l’ambilidé de nous donner un peu d’eau ?
Sans se retourner, la vieille montre la porte
— Passez derrière, y’a un puits à côté du gabot.
L’homme tend la tête. Devant le regard étonné de leur officier, les soldats traduisent.
— Die Frau sagt, dass es draußen neben dem pool einen Brunnen gibt
Le soldat s‘incline, et se fends d‘un sourire.
— Berci Madâme
Ils sortent. La vieille marmonne entre ces dents.
— Trois lieues qu’ils marchent le long d’une rivière sans y trouver de l’eau...
Dehors, les soldats se dirigent vers le puits. C’est un simple trou dans le sol, au contour à peine marqué d’une rangée de pierre. Un soldat attrape un lourd seau posé sur le rebord, et se met en quête d’une corde. L’officier s’avance avec l’autre homme. Ils se penchent. L’obscurité cache l’eau au fond. Du bout de la chaussure, il fait rouler un caillou dedans. Il se passe plusieurs secondes avant qu’un plouf ne remonte en écho.
— es ist tief
L’autre soldat revient au moment où, d’une paire de coups de fourche, la vieille, sortie derrière eux pousse l’officier et son camarade dans le puits. Embringué par la corde, il n’a pas le temps de réagir. Elle fait deux pas vers lui et lui plante la pointe de son outil dans le ventre. Il recule, arrache la fourche et désarme son agresseur. La blessure est douloureuse et profonde. Il se rue maladroitement sur la grand-mère qui l’esquive de justesse, et il se retrouve face au puits. Il sent une poussée dans son dos, tente vainement de battre des bras pour reprendre son équilibre avant de basculer en avant en poussant un hurlement.
***
Le garçon d’une douzaine d’années est sagement assis dans le canapé. Dans sa tête, il voit les gestes de la grand-mère, entend les hurlements des hommes en train de tomber et de se noyer. Il boit un peu d’antésite dans le verre que lui a donné sa vieille tante qui termine de raconter son histoire.
— Et c’est pour ça que nos ancêtres ont été obligés de quitter la ferme familiale en Isère, et de partir à Lyon. Tout ça s’est passé juste avant que la Savoie ne soit donnée à la France.
La femme, petite, ridée, tordue par l’arthrose se lève en vacillant un peu, et ramène les verres vide à la cuisine. Le calendrier fixé au mur par une punaise affiche mai 1972. Par la fenêtre qui perce le mur au cinquième étage, le garçon a un aperçu sur les autres barres d’immeuble de la cité. Mais sa tête est occupée par des paysages de prairies, de montagne, de bois touffus, peuplés de soldats autrichiens qui marchent, assoiffés, avant de parvenir à une ferme isolée et de se faire jeter dans un puits par une grand-mère qui ressemble à sa tante...

PRIX

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Marie · il y a
Je découvre ce texte avec un grand plaisir !
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Sybilline · il y a
un beau souvenir familial
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Sangdragon · il y a
:-)
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Sybilline · il y a
ça y est j'ai 3 voix !
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Jean Calbrix · il y a
Un beau TTC narrant une histoire ancienne en Isère. Un grand plaisir de lecture. Bravo, Sangdragon ! Vous avez mes cinq votes.
Vous avez soutenu mon sonnet Mumba et je vous en remercie. Il est désormais en finale. Le soutiendrez-vous de nouveau ? https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/mumba Bonne journée à vous !

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Sangdragon · il y a
merci !
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Thomas d'Arcadie · il y a
Un coup de cœur ! Bravo !
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Sangdragon · il y a
C'est toujours mieux qu'un coup de fourche !
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Thomas d'Arcadie · il y a
Très certainement !
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Kiki · il y a
mes trois voix. Bon texte
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Sangdragon · il y a
Merci
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Papidragon · il y a
super histoire de famille.
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Anne Marie Menras · il y a
J'ai adoré votre histoire très bien documentée nous rappelant l'occupation de l'Isère par l'Autriche, la description de cette vieille femme armée d'une fourche se défaisant des soldats ennemis en les jetant dans le puits m'a réjouie. Mes 3 voix. Je vous invite à lire mon Lac de la Muzelle, beaucoup plus calme, en lice pour le prix Short Paysages. http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/lac-de-la-muzelle
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Sangdragon · il y a
merci
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Alain d'Issy · il y a
Récit truculent, très agréable à lire - bravo
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Polarbear5 · il y a
Très bien! Continue ainsi
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Natacha Skeald · il y a
geniale comme tjr ;-)))))))
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