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Fantasy

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Sangdragon

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14 février 1938, 6h30 du matin.
Henri presse le pas, et essaie de rester sur les talons d’Ainu en essayant de ne pas faire trop de bruit. L’aube proche a déjà effacé les étoiles du ciel. Une branche craque. La natte blonde, tressée en épi de blé, fouette l’air au moment où la fille se retourne d’un coup pour lui jette un regard noir. Elle s’arrête un bref instant et murmure, doigt levé :
— Ce n’est pas le moment, on est presque arrivés !
Un long nuage de buée accompagne ses paroles. Le garçon frissonne, malgré son épais manteau de laine. L’humidité de l’air s’est condensée autour des petites branches. Le froid a terminé le travail, et les deux jeunes gens avancent au milieu d’arbres enrobés de glace.
La fille se retourne, et repart. Henri la suit. Elle avance souplement, sans déplacer la moindre brindille, sans faire bouger la moindre branche sur son passage. Bien sur, elle est habillée comme un garçon, comme d’habitude, avec un pantalon de toile épaisse et la canadienne des chasseurs alpins, en peau de mouton retournée, qu’il lui avait donné de retour de son service militaire. Il a besoin de toute la vigueur de ses vingt-six ans pour suivre son amie. Elle porte un sac à dos énorme, qu’elle n’a pas voulu lui laisser prendre en prétextant que ce n’était pas lourd.
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C’était toute excitée, – mais est ce qu’il l’avait déjà vu calme ? – qu’elle était venue le voir la veille au soir.
— Il faut que je te montre quelque chose.
Prudemment, il avait hoché la tête, n’essayant même pas d’imaginer quelle idée folle avait germé dans la tête de la jeune fille...
Elle avait retiré son manteau, s’était affalée sur son lit, et croisé les bras derrière la tête, exposant ses formes sous son gros pull de laine un peu serré pour elle. Il avait détourné la tête en rougissant. À dix-neuf ans, Ainu ne se rendait pas compte de l’effet qu’elle produisait sur les garçons, et encore moins sur Henri, qui l’avait en adoration depuis qu’il l’avait vu naître, lorsqu’il avait sept ans.
— Rejoint moi au moulin à 6 heures demain matin, tu verras, c’est magique.
Elle s’était levée d’un bond, et avait disparu dans un courant d’air, lui faisant à peine un petit geste de la main.
Il n’avait pas dormi de la nuit. Pas question de faire sonner un réveil qui aurait alerté toute la maisonnée. Plus que son père et sa mère, il n’aurait voulu pour rien au monde alerter ses trois frères aînés, ni sa grande sœur, qui l’auraient torturé jusqu’à lui faire avouer où il allait. Et surtout avec qui.
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Et maintenant, à peine une demi-heure avant le lever du soleil, ils contournent l’étang à pied.
Ainu se glisse entre deux chênes verts aux troncs torturés, et s’allonge sur la digue de pierre blanche, derrière un gros bouquet de roseaux. Son blouson lui remonte sur les fesses. Il profite un bref instant du spectacle avant de la rejoindre, vaguement honteux. Elle enlève son sac à dos et en sort une couverture.
— Aide-moi !
Ils s’installent sous le gros tissu de laine.
Sur leur droite, ils voient la bâtisse carrée du moulin d’Ancône. et sa roue à aubes qui tourne lentement.
En face d’eux, les eaux de l’étang frissonnent sous une petite bise, et au fond à gauche, une ferme semble se recroqueviller dans le froid. Un peu de glace s’est formée juste en bordure de l’étang.
Ils restent allongés, un long moment, accoudés côté à côte, mêlant la buée de leurs respirations. Sous la couverture, il fait chaud. Ainu s’est serrée contre lui. À nouveau ses pensées dérivent vers des images qui le font rougir.
Le ciel s’éclaircit maintenant, la bise effiloche un petit groupe de nuages qui se teintent de rose sous les rayons du soleil naissant.
— Là !
Henri sort de sa somnolence en sursaut, et regarde ce qu’elle montre de son doigt tendu.
Juste à côté du moulin, un animal sort du bois, à peine visible dans le gris de l’aube. Il jette un regard lent de droite à gauche, survole leur cachette sans s’y attarder, puis s’avance jusqu’à l’eau, et tends le cou pour boire.
Juste derrière lui, un autre mouvement se produit. Un deuxième animal sort, plus petit, plus gracile.
La lumière augmente maintenant régulièrement. La robe des bêtes s’éclaircit jusqu’à devenir blanche.
Henri est fasciné et murmure :
— Des chevaux ?
— Chut.
Il se tait. Les deux animaux boivent de concert, en se chamaillant du museau.
Le garçon sent son nez le chatouiller. Avant qu’il n’ait pu se retenir, il éternue.
Les bêtes tournent leur tête. Le mâle souffle, recule un peu, et pousse la femelle vers l’abri des arbres.
Au moment de rentrer dans le sous-bois, elles tournent la tête vers leur cachette, et s’arrêtent.
Sur leurs fronts, leurs cornes uniques, droites, et longues jettent un éclat sous le soleil naissant.
Ainu se lève lentement, sans geste brusque. Henri l’imite, et lui prends la main sans réfléchir. Au lieu de s’enfuir, les animaux s’arrêtent, leur jettent un long regard, secouent leurs crinières blanches ensemble. Le mâle pousse un long hennissement avant de s’enfoncer dans la forêt d’un pas tranquille, à la suite de sa compagne. Les fourrés se referment sur eux.
La fille se tourne vers Henri. Ses yeux noirs, légèrement bridés plongent dans le bleu des siens. La vue du garçon s’obscurcit, son cœur s’emballe, il s’avance, et l’embrasse. Mieux que de se laisser faire, elle répond à son étreinte.
Ils finissent par se séparer. Henri recule, rougit, bafouille, s’excuse...
Ainu lui sourit et lui reprends la main.
— Ne t’inquiète pas, elles font toujours cet effet.
— Qu’est-ce que c’est. Je n’ai jamais rien vu de pareil.
Les yeux sombres d’Ainu semblent parcourus d’une pluie d’étoiles
— Des licornes...
À ce moment, le soleil finit de se dégager des collines. La lumière envahit l’étang, et un rayon flamboyant vient leur réchauffer les joues, et s’attarde sur leurs mains emmêlées pendant qu’ils repartent vers la route.

PRIX

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Kiki · il y a
bien vu, malgré le monde qui l'entoure tu as joliment mené à bout ton écrit. Bravo. J'ai aimé
Je vous invite à lire le poème les cuves de Sassenage. Je vous emmènerais dans les entrailles de cette terre racontée; Merci d'avance

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Sangdragon · il y a
merci
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Ame · il y a
C'est un beau récit. Bravo
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Wolf Gorbatchèv Oscar · il y a
j'aime l'histoire et les descriptions...
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Gina Bernier · il y a
J'ai manqué votre texte qui est beau et romantique, cela se passait en 1938. Cette scène pourrait se reproduire aujourd'hui,la description du paysage ,ce jeune homme timide, cette demoiselle hardie et conquérante...Il y aurait juste pour les deux licornes, animaux fabuleux...Mais avec un peu d'imagination cela pourrait se reproduire surtout quand il y a de l'amour dans l'air....J'ai vu votre nom dans un commentaire de Patricia.
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Sangdragon · il y a
Merci, et au plaisir de vous revoir sur un autre texte...
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Jfjs · il y a
Mais oui des L.... (pour en pas divulgâcher), on les suit c'est superbe
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Zouzou · il y a
+ 5 pour ce beau conte !
Sur ma page , quelques haïkus si vous les aimez...

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Sangdragon · il y a
vivi, j'y passe régulièrement, et je réfléchit à essayer ...
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Utilisateur désactivé · il y a
Belle histoire d'un éveil amoureux
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Yasmina Sénane · il y a
Texte original qui correspond bien à votre pseudo.
Serez-vous séduit par "Entre les persiennes" en lice pour ce prix ?

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Chantal Noel · il y a
J'aime bien les licornes.
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Topscher Nelly · il y a
Un éveil à l'amour très plaisant à lire.Mes voix
Mon texte si vous le souhaitez :http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/je-te-promets-6

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