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Exploration

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François Thiery

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Le gong miniature de la clepsydre résonna doucement, et Miguel entrouvrit les yeux. Machinalement, il écrasa une petite araignée qui se promenait sur le bois blanc de sa couchette puis il se redressa. L’horloge hydraulique indiquait soixante-seize heures et trente minutes. Miguel se leva et s’étira.
Il se dirigea vers le hublot. La brume était toujours épaisse, mais peut-être un peu moins qu’hier. Selon ses calculs, cela devrait être pour aujourd’hui, demain au pus tard. Il actionna son petit radiateur à batterie, posa sa théière dessus et entreprit de s’habiller, puis sortit sur le pont.
La masse rassurante du dirigeable emplit presque tout son champ de vision. Semblable à un énorme œuf beige, ses hélices de queue tournant doucement, il avançait dans la brume. Miguel se dirigea vers le pont arrière, vérifia les cordages et les indications du moteur électrique, des baromètres du ballon. Tout allait bien. Dans la brume épaisse et froide, il devinait les contours des montagnes de Catatumbo. Le silence était presque total. Miguel retourna dans sa cabine, prit son petit-déjeuner habituel - thé vert tiède et rations militaire - puis consulta de nouveau les cartes dont il disposait. Celles d’avant. D’avant l’éruption solaire du siècle denier, qui avait annihilé tout appareil électronique. Qui avait replongé l’humanité dans une quasi-préhistoire. Les conséquences avaient été nombreuses et terribles, mais Miguel n’était concerné que par une toute petite partie d’entre elles : le repérage dans l’espace. Miguel était cartographe, depuis son enfance il en avait rêvé, et il était devenu un des meilleurs. Il se souvenait du cours d’un de ses professeurs d’université, qui avait connu le temps d’avant. Celui où les hommes, grâce à des machines fabuleuses appelées satellites, avaient dressé une cartographie du monde incroyablement détaillée, stockée dans des mémoires électroniques, accessibles à tous.
Puis il y eut l’éruption solaire. Un vent de particules chargées à haute énergie, qui frappa la Terre de plein fouet, annihilant tout appareil électronique. Des avions s’étaient écrasés comme des pierres, des réseaux électriques entiers s’étaient éteints, des véhicules électriques s’étaient arrêtes, des bases de données avaient été effacées comme par une gomme géante. Et d’un coup l’homme ne sut plus où il était.
Il avait fallu replonger dans des archives poussiéreuses, des caisses de paperasses oubliées, des fonds documentaires dispersés et incomplets. Miguel, solitaire et méthodique, y avait excellé. A tel point qu’il n’avait eu aucune difficulté pour obtenir un financement gouvernemental pour cette mission : cartographier à nouveau les monts de la région de Catatumbo.
Les motivations de la mission étaient doubles : continuer à cartographier à nouveau le monde, et redécouvrir des traces d’anciens gisements de charbons autrefois abandonnés. Cette zone posait problème pour deux raisons : elle était déjà mal cartographiée autrefois, en raison d’interminables orages qui gênaient l’analyse satellite, et aussi de son éloignement de toute population urbaine. Les indiens qui vivaient non loin de Caracas, d’où Miguel était partis, l’avaient regardé d’un air étrange, mi-hautain mi-compassionnel. Miguel avait entendu dire que depuis l’éruption, leur civilisation prospérait. Mais l’ethnologie ne l’intéressait pas.
D’après ce qu’il avait glané des rapports de diverses expéditions dans la région, les orages autrefois incessants avaient brusquement disparu, et ce, d’après les récits des Indiens, peu après l’éruption solaire. Les climatologues y voyaient un phénomène intéressant, une anomalie à explorer. Par contre, l’accumulation d’humidité continuait, et la région était recouverte d’une brume permanente. Les anciennes cartes, imprécises, laissaient à penser qu’il existait un plateau rocheux au centre de la zone montagneuse, et Miguel comptait bien s’y poser. L’approche des montagnes l’avait inquiété au début, mais il s’était vite rendu compte que l’absence totale de vent rendait le pilotage incroyablement facile. Et plus il avançait, moins la brume état dense. D’après un collègue du laboratoire, vu l’altitude du plateau central, il devrait être dégagé de la brume au moins quelques heures par jour. Miguel comptait dessus.
Les heures s’écoulèrent jusqu’au début de l’après-midi. Cette fois, Miguel en était certain, la brume s’éclaircissait. Le soleil perçait légèrement. Curieusement, il lui semblait percevoir, de loin en loin, des lumières bleutées. Un reflet sur un lac peut-être ? Et puis, en fin d’après- midi, d’un coup, le dirigeable creva le mur de brume. Miguel reste un instant le souffle coupé.
C’était comme entrer d’un coup dans une cathédrale de coton. Un véritable dôme intérieur d’air pur se trouvait dans la brume. La luminosité bleutée éclairait un petit lac, lisse comme un miroir. On devinait des traces d’occupation humaines autour, jusqu’au bord du plateau, des chevalements rouillés, des bâtisses recouvertes de végétation. Revenu de son ébahissement, Miguel contempla ce ciel étrange, blanchâtre, parcouru de curieux éclairs bleutés et silencieux. L’atmosphère, à l’odeur d’ozone, était irréelle.
Miguel déclencha la procédure d’atterrissage. Lentement, il posa le dirigeable sur une zone dégagée, probablement artificielle à l’origine, peut-être une piste d’hélicoptère. Il était envahi de ruines rouillées et couvertes de plantes depuis peut-être un siècle. Miguel n’en revenait pas. Absorbé par sa contemplation, il se rendit soudain compte que la luminosité déclinait rapidement.
Il vérifia les amarres du dirigeable, et se prépara pour la nuit. Sa mission s’annonçait bien. L’excitation retombée, il grignota rapidement une ration et s’endormit comme une masse.
***
Le gong miniature de la clepsydre résonna doucement, et Miguel entrouvrit les yeux. Machinalement, il écrasa une petite araignée qui se promenait sur le bois blanc de sa couchette puis il se redressa. L’horloge hydraulique indiquait soixante-seize heures et trente minutes. Miguel se leva et s’étira.
Il se dirigea vers le hublot. La brume était toujours épaisse, mais peut-être un peu moins qu’hier. Selon ses calculs, cela devrait être pour aujourd’hui, demain au pus tard. Il actionna son petit radiateur à batterie, posa sa théière dessus et entreprit de s’habiller, puis sortit sur le pont.
La masse rassurante du dirigeable emplit presque tout son champ de vision. Semblable à un énorme œuf beige, ses hélices de queue tournant doucement, il avançait dans la brume. Miguel se dirigea vers le pont arrière, vérifia les cordages et les indications du moteur électrique, des baromètres du ballon. Tout allait bien. Tout allait bien.

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Richard Laurence · il y a
Encore un grand bravo pour ce texte !

Il y a, dans cette finale, des textes de moins bonne qualité, mais le système de votes est ce qu'il est et cela fait partie du jeu... Ce système est un bon système parce qu'il récompense les gens qui votent et font des commentaires sur les textes mais il a aussi un effet pervers : il ne reflète pas réellement les goûts du public.

Je vous invite donc à venir prolonger le plaisir en participant à la "sélection du public" du Festival Off, sur le forum : http://short-edition.com/fr/forum/la-fabrique/imaginarius-2017-le-festival-off

Que la fête continue et longue vie au prix Imaginarius !

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Richard Laurence · il y a
Un très beau texte !
Si vous souhaitez un commentaire précis et argumenté, n'hésitez pas à demander et, de même, ne vous gênez pas pour venir commenter, critiquer ou même détester ma "Frontière de brumes"...

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Patricia Burny-Deleau · il y a
Une éclaircie qui ne viendra jamais, noyée dans la brume. J'ai bien aimé le gong de la clepsydre !
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Maour · il y a
Mes votes! Je reviendrai vous lire :)
J'espère que vous aimerez ma version du Petit Poucet.
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-veritable-histoire-du-petit-poucet
Amitiés

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Leméditant · il y a
Un récit prenant qui nous emporte vers un temps affranchi de notre temps humain. Très agréable à lire.
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Jean Calbrix · il y a
Bien imaginés, ce cataclysme qui enraye toute l'infrastructure de notre société, les nouvelles prospections avec les moyens du bord et cette chute terrifiante sur le blocage du temps à une seule journée perpétuellement recommencée. Bravo, François ! Vous avez mes cinq votes.
J'ai un sonnet tragique que je vous invite à lire si vous avez le temps : http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/Mumba

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Topscher Nelly · il y a
Mes votes.
Mon.univers si vous le souhaitez :http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/de-lautre-cote-31

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Atoutva · il y a
C'est peut-être cela, l'éternité, une histoire sans fin. Du suspens joliment écrit.
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Cess · il y a
Beaucoup de poésie même si on aimerait en savoir davantage sur la fin...
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Béatrice Gloda · il y a
Une éternelle journée......
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