Éloge de Marcel Maréchal

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Short Bio : né oui, mort pas encore  [+]

Image de Été 2020

Marcel Maréchal a rejoint le paradis des poètes : Molière, Shakespeare et les autres lui ont fait un drink de bienvenue en lui tapant sur l’épaule, adoubant ce compagnon de route. Les médias ont couvert avec des mots justes et sympathiques sa disparition, mais il me semble que ses tout débuts à Lyon ont été oubliés. Je voudrais tenter de combler ce trou dans la couverture.
C’est à Lyon, rue des Marronniers près de la Grande Poste – une petite rue célèbre pour ses Bouchons –, dans une remise qui puait la pisse de chat (à Lyon on rajoute toujours « de chat » après pisse pour cacher certaines pratiques masculines inavouables autour des tables bourgeoises), que Marcel Maréchal implanta au début des années soixante l’improbable théâtre du Cothurne ; il avait 20 ans ! Une dizaine de bancs, voilà la salle ; des tréteaux et un couvre-lit (ou quelque chose d’équivalent) pour servir de rideau, et voilà la scène. Faisons une digression pour relever qu’en créant plus tard les « Tréteaux » il n’a fait que mettre en scène de vieux souvenirs… Marcel était jeune et pas encore beau (et il ne l’a jamais été) ; il emmenait sa troupe composée de déjanté(e)s comme lui sur les traces de Molière, Goldoni, Beckett, Brecht, Ionesco et de quelques autres du même tonneau. Ionesco était son meilleur auteur, la remise convenant bien à La Leçon, Les Chaises, Rhinocéros… Beckett avec Godot ou Oh ! les beaux jours était aussi chez lui, d’autant qu’il y avait peu à ajouter au décor naturel : quelques cartons tenus par des bouts de ficelle, un peu de vieilles fripes accommodées par les acteurs, et la salle faisait le reste, le cul au dur sur les bancs rugueux et branlants. À Villeurbanne Planchon était installé confortablement pour donner à bouffer aux intellos ; Place de la Comédie un théâtre plus tradi rendait les honneurs aux bonnes familles lyonnaises de souche ; l’Opéra complétait l’offre avec des opérettes sans surprises pour la même clientèle bourgeoise qui fredonnait Carmen en sortant devant le Quadrille de Bartholdi au milieu de la Place Tolozan ; un peu plus loin, rue Mercières, des putes offraient leurs services à des esseulés qui voulaient prolonger un peu leur soirée.
En rupture avec ceux-là, Marcel Maréchal faisait un théâtre d’essai, assez proche de l’underground dans cette remise crasseuse, pour un public jeune et désargenté qui s’envoyait du Ionesco pour presque pas un rond, avant de s’envoyer en l’air dans les petits hôtels miteux de Perrache. Autour de lui de jeunes femmes très agréables aux lignes souples et volumes fermes, que l’on pouvait caresser du regard en achetant son billet sur une caisse instable, assuraient le ménage après avoir été Célimène, Daisy, Rosette, Mirandolina ou Winnie. Il y avait là une joie d’être là… et nulle part ailleurs, que l’on doit à cet inventeur de bonheur qu’était Marcel — avec le théâtre, par le théâtre, pour le théâtre (les latinistes peuvent traduire).
Anecdotes : un soir il dut arrêter la représentation, la terre répandue sur la scène (ambiance campagnarde avec volaille et brouette) ayant produit une épaisse poussière qui empêchait les acteurs de parler et les spectateurs de voir… On toussait, acteurs et spectateurs hilarants toussaient de conserve (la remise n’était sans doute pas aux normes !). Et après avoir arrosé la scène avec un arrosoir emprunté probablement dans un estaminet proche, le spectacle reprit sous les applaudissements. Marcel, abandonnant les grands textes donnait aussi dans des « one man shows » (je fais un anachronisme langagier car le mot n’avait pas encore traversé l’Atlantique) avec des sketchs dont il était l’auteur ; et l’on peut se souvenir de son apparition en militaire en tenue de para rose, portant un ensemble hétéroclite de décorations dont (je m’en souviens) une pince à escargots — alors que la guerre d’Algérie était à son point haut, et quelques explosions se produisaient à Lyon même. Ambiance surréaliste !
Monsieur Maréchal, merci pour tout… le Rond-Point, la Criée, les Tréteaux… mais plus encore pour le Cothurne où l’on pouvait aussi embrasser sa copine sur les bancs de bois avec l’approbation des voisins.
Et bon vent là-haut !

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Camille Berry · il y a
Je vous remercie de tout cœur pour cet hommage à un homme de théâtre, je vous remercie aussi pour Jean-Baptiste, William, Eugène et les autres... Ah! Comme cela fait du bien...!!!
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Mireille Bosq · il y a
Grande habituée du festival d'Avignon ( en déshérence cette année), ce n'est pas à Lyon que j'ai assisté à ses mises en scène mais dans notre ville et sa mort, comme celle d'un autre grand il y a peu, Patrice Chéreau, nous laisse un grand vide au coeur.
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Alice Merveille · il y a
Magnifique cet éloge... à l'image du "grand bonhomme" que fut Marcel Maréchal... bravo et merci !
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Paul Marie · il y a
un bel eloge instructif !
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Fred Panassac · il y a
Un joli texte.
Vous nous faites partager votre passion du théâtre, j’ai appris des choses et ne me suis pas ennuyée, en lisant cet éloge funèbre d’un personnage de grand talent dans sa spécialité. On voyage agréablement dans le temps et dans un art populaire.

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Chantal Sourire · il y a
Un bel hommage !
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Daniel Grygiel Swistak · il y a
Bravo
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Keith Simmonds · il y a
Je suis ravi d'ouvrir le bal pour cette œuvre qui évoque si poétiquement la mémoire de Marcel Maréchal ! Une invitation à venir vous dépayser dans mon “Dépaysement au Royaume des Animaux” qui est en lice pour le Prix Short Paysages – Isère 2020. Merci d’avance !
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/depaysement-au-royaume-des-animaux

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