Du beau bois lisse

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Je n'ai qu'une source d'inspiration : le souffle de vie, et je chante du matin au soir le cantique du coeur qui bat ! Je crois en la sainte trinité : la matière, le mouvement et l'amour qui les  [+]

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C’est du beau bois, du beau bois lisse verni avec des poignées de cuivre. Même à quatre, il paraît lourd. Il nous écrase, nous fait transpirer. Devant moi les épaules larges du cousin.
Il n’a rien dit, pas un mot durant la veillée. Il est resté assis, une heure sur une chaise, à regarder ma mère. J’ai vu quelques larmes couler, il les a essuyées, s’est mouché, a détourné le regard, baissé les yeux. Recroquevillé sur sa chaise, il semble toujours avoir seize ans. Déjà large et puissant, protecteur, nous partagions le pain, les carrés de chocolat à croquer, le sirop que ma mère nous préparait pour notre quatre-heures.
C’est le cousin qui a refermé la porte de la chambre laissant les croque-morts la mettre en bière. Il fut le dernier à la voir. Je revois sa main qui a doucement tiré sur la porte, a remonté la poignée. Une demi-seconde avant de se retourner.
On avait laissé la porte d’entrée ouverte. Je n’étais plus chez moi. La maison était pleine de monde, bruyante. Elle restait froide malgré la foule. Les amis, la famille, les voisins qui entrent et qui sortent, qui chuchotent. Des mines de circonstances, pas un sourire, sauf moi. Des sourires de politesse. Un mécanisme musculaire qui se répète. Incontrôlable. La maison s’est vidée, elle est restée sale. Au sol, les marques des pas.
Puis tous les quatre, nous avons descendu les escaliers. Il fallait le serrer fort, éviter qu’il nous échappe. Nous avons quitté la maison pour que le corps de ma mère prenne son dernier chemin.
Dès la première flamme, nous avons senti la chaleur. Le crématorium s’est réchauffé, silencieusement. Ensuite nous avons attendu dehors qu’on nous porte les cendres. Il y avait ma sœur. C’est ma grande sœur mais elle est plus petite. Alors je l’ai serrée contre moi. Juste quelques secondes, nous n’avions pas l’habitude.
Les uns après les autres, tous, ils sont venus. La voisine, la copine de ma mère. Sans mari, sans enfant, encore belle, elle m’a presque étouffé, m’a gardé dans ses bras sans rien dire. J’avais encore son odeur dans mon nez quand un homme que je ne connaissais pas m’a serré la main fermement, sans rien dire lui non plus, sans même me regarder dans les yeux. Il n’y arrivait pas. Puis le cousin m’a attrapé par les épaules et m’a secoué un peu. Je crois qu’il voulait me réveiller. Un oncle ensuite s’est voulu rassurant : « Tu peux compter sur moi. » Il était raide, il est resté quelques secondes sans bouger puis a laissé sa place au suivant. Puis à une suivante, puis à des mains, des bouches, des voix, des gens et d’autres encore.
Quand ils sont tous partis, ma sœur et moi avons calé l’urne sur la plage arrière de sa voiture. Dans le rétroviseur, parfois, j’apercevais l’urne qui bougeait. Nous ne pleurions pas.

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