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Des paysages sans paysans ?

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Pierre vient de fermer à clé la porte de sa maison, adossée à la montagne. Mais ce n’est pas pour se rendre à une réunion professionnelle ou aller surveiller l’état d’une vache dans le pré voisin ou dans l’étable. Cette fois, c’est définitif, il ne reviendra pas. Pierre a été paysan, agriculteur, éleveur, exploitant agricole, choisissez le mot que vous voulez. Lui, il aime bien le mot paysan : le paysan, c’est le gars du pays, celui qui fait partie du paysage aussi. Mais à une époque, c’était mal vu. Il fallait dire exploitant agricole, ça faisait plus professionnel. Aujourd’hui, le mot paysan est redevenu à la mode... mais sans doute pas le métier.

Il se retourne et jette un coup d’œil résigné sur ce qui a été son cadre de vie. Le grand hangar où était rangé le matériel agricole : vide. Les tracteurs, les remorques et tout le reste du matériel ont été vendus. L’étable : désertée. Il y règne aujourd’hui un silence pesant. Une vingtaine de vaches ont passé là tous les hivers tandis que l’été, elles montaient dans les alpages.

C’est dans ce bâtiment que Pierre ressent le plus de tristesse : c’est là qu’était toute sa vie. Dans l’agriculture, les rythmes de l’activité professionnelle imposent souvent ceux de la vie personnelle, surtout si on est éleveur. Quand une vache était sur le point de vêler, Pierre restait sur le qui-vive, et il n’était pas rare qu’il passe une partie de la nuit auprès de la vache, de sa vache. Quel bonheur lorsque le vêlage s’était bien passé ! Le veau qu’on aide à sortir, et puis la vache qui lèche son veau, le petit qui se dresse maladroitement sur ses pattes.

Les citadins ne savent pas ce que vivent les éleveurs, la relation qu’ils établissent avec leurs bêtes. Bien sûr, lorsqu’une vache a fait son temps, il faut l’envoyer à l’abattoir. Bien sûr, les veaux, on les vend. Bien sûr, il y a des objectifs de rentabilité, il ne peut pas le nier. Mais ses vaches, il les connaissait toutes : leurs particularités, leur caractère, celles qui étaient plutôt tranquilles, celles qui s’énervaient facilement, celles dont il fallait parfois se méfier car elles donnaient un coup de tête en passant... Aujourd’hui, il peut le dire : il les aimait. Il repense à la « ferme-usine » qu’il avait visitée il y a quelques années, dans le Nord : plusieurs centaines de vaches alignées, comme des numéros, comme des machines à produire. Non, Pierre est certain qu’il n’aurait jamais supporté de considérer les vaches de cette manière. Ici, on est en montagne, ce n’est pas du tout pareil. Il est sûr que ses vaches n’étaient pas malheureuses avec lui, que ce soit dans l’étable ou en alpages.

Les gens de la ville, les touristes, veulent bien acheter des produits estampillés « fermiers », du lait « de la région », du fromage fabriqué « à la ferme » : c’est plus authentique, disent-ils. Mais qu’a-t-on fait pour nous soutenir, nous, les petits paysans ? C’est cela qui désole Pierre alors qu’il quitte ce qui a été sa ferme.

Pierre est amer. Il n’a que 55 ans, il aurait pu travailler encore quelques années, puis voir la ferme reprise par son fils ou sa fille : le scénario idéal, celui dont il avait rêvé. Mais ce rêve, cela faisait longtemps qu’il l’avait abandonné. Comme ses collègues, il connaissait les difficultés du métier, ses incertitudes, le lait trop peu payé, la traite matin et soir... Ils n’étaient plus que quelques éleveurs, à la fin, et la grande entreprise qui collectait le lait avait fini par jeter l’éponge : cela coûtait trop cher d’envoyer un camion pour venir chercher plusieurs fois par semaine le lait des petites fermes éparpillées dans la région, trop de kilomètres parcourus pour de trop petits volumes à collecter, pas assez rentable.

Alors sa vie change. Il va s’installer dans une petite maison à La Mure. Au moins, il restera quand même dans son pays, la Matheysine : une région qui s’est tellement transformée ! Il se souvient, quand il était enfant, des puits de mine en activité. Son père était paysan-mineur : il travaillait beaucoup à la mine et un peu sur la ferme, c’était sa mère qui faisait tourner la maison et, souvent, la ferme. Lui, Pierre, a choisi de reprendre le métier d’éleveur. Si la mine avait continué, peut-être aurait-il été lui aussi paysan-mineur. Mais la mine a fermé. Alors il a agrandi l’exploitation et s’est spécialisé dans la production laitière : à l’époque, c’était porteur, ça semblait pouvoir mener loin.

Sa vie change, mais le paysage aussi. Moi qui viens de revenir dans ma région d’origine après plusieurs années passées à l’étranger, je suis sidérée par ce que je vois. L’agriculture est toujours présente, il y a encore cette mosaïque de champs colorés, en cette fin de printemps. Mais il manque de la vie, il manque les vaches. Quand je suis venue voir Pierre et que je l’ai trouvé en train de quitter sa ferme, j’en ai eu le cœur serré. J’ai bavardé un peu avec lui ; il était soulagé, je crois, de pouvoir me raconter tout ce qu’il avait en tête. Il a conclu : un paysage sans paysans, tu imagines ? Ce n’est pas possible. Nous, on fait partie du paysage, il faut bien qu’il y ait des paysans dans les champs, des vaches dans les prés. Sinon, le paysage n’a plus d’intérêt !

Maintenant, les paysans il n’y en a presque plus. Et je sais ce que cela veut dire. Bientôt, sur les coteaux, les prairies auront été embroussaillées, la forêt aura repris le dessus. Car les paysans restants préfèrent cultiver les terres en vallée. Leurs exploitations sont plus grandes et ils n’ont plus le temps d’aller sur les coteaux tailler les haies, couper du bois ou faucher des prairies inaccessibles. Et il n’y a plus de vaches ni de moutons pour les entretenir, ces coteaux pentus sur lesquels les machines passent difficilement. On pourra toujours penser : si j’avais su ! Mais bientôt ce sera trop tard. On aura des paysages sans paysans... ou presque.

(Souhaitons que ce scénario pessimiste ne se produise pas...)

PRIX

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Hervé Mazoyer · il y a
Je ne peux plus voter pour ce texte c est tres dommage...la France est LE pays de l agriculture et voir beaucoup de ses fils deperir en essayant de vivre en nous nourrissant c est honteux...tres beau texte...
Sans aucune obligation vous pouvez venir lire le péril vert et aussi le ridicule ne tue plus tous deux en compétition sur ma page. Tres amicalement.

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Françoise Mornas · il y a
Merci en tout cas de votre lecture et de votre commentaire... ce qui m'aura donné l'occasion d'aller découvrir vos textes.
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Jusyfa · il y a
Les Français sont de tout coeur avec le monde paysan, dommage, il n'en est pas de même pour les décideurs !
Bonne chance pour la finale.

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Françoise Mornas · il y a
Merci à vous !
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Miraje · il y a
Un constat poignant d'une réalité qui nous échappe.
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Françoise Mornas · il y a
Merci à vous !
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Dolotarasse · il y a
Un texte touchant sur les difficultés du monde paysan.
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Françoise Mornas · il y a
Merci à vous. Une partie du monde paysan est en effet en grande difficulté et il ne faut pas l'oublier !
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Christian Guillerme · il y a
Très belle évocation d'un monde qui malheureusement s'étiole de plus en plus. Bravo !
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Françoise Mornas · il y a
Merci, pour moi et pour le monde paysan...
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Maggydm · il y a
A croire que vous connaissez mes cousins vivant sur le plateau. Exploitant agricole, comme si changer le nom le rendait plus facile. Et oui ils les aiment leur vache. Je les ai vu pleurer après leur perte abattage du troupeau car soupçon de vache folle qui s'est avéré négatif, aprés cet orage où effrayées elles se sont jetées su haut de la falaise... Merci pour eux, merci pour ce texte. Mon soutien.
Si vous souhaitez découvrir ma page,... Bonne fin de journée

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Françoise Mornas · il y a
Merci de votre soutien et de votre commentaire qui me touche. Je ne sais pas si je connais vos cousins, mais je connais le monde agricole, entre autres dans l'Isère. Et ce que j'ai écrit cherche à refléter de façon générale des réalités connues par certains agriculteurs, des réalités qui ne sont pas toujours connues. J'irai découvrir votre page.
J'ai aussi un autre texte en lice dans le prix Short Paysages, à découvrir si vous souhaitez : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/je-te-regarde-isere

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Loodmer · il y a
Il va falloir finir par payer les paysans en tant que paysagistes. Je ne vote qu'en libre, mais ♥♥♥
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Françoise Mornas · il y a
Merci ! L'idéal serait que les agriculteurs puissent vivre dignement de leur métier, tout en entretenant le paysage grâce à leur activité...
je me permet de vous inviter à une lecture au bord de l'Isère : http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/je-te-regarde-isere

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Diane Sakakini-Châtillon · il y a
Nostalgie réaliste, joli texte Françoise merci! Vous avez mes voix!
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Françoise Mornas · il y a
Merci à vous !
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Elena Hristova · il y a
les paysages peuvent bien survivre sans les paysans, mais est-ce que les paysans peuvent survivre sans les paysages?
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Françoise Mornas · il y a
Merci de votre vote ! Certes les paysages survivront sans les paysans, par contre ce ne seront plus les mêmes paysages.
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Françoise Mornas · il y a
Merci Silvie de votre vote généreux et de votre commentaire. Ce texte essaie en effet de donner un témoignage de situations que connaissent certains paysans.
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