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Espiègle, sensible et têtue, je me sens surtout observatrice d'une époque à la fois trouble et passionnante. J'écris aussi sous le pseudonyme de Mayana LAUREN. Je viens de publier "Ma Vie Avec  [+]

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Les virées de Marco en mobylette étaient toujours les mêmes. Bureau de tabac, station-service, épicerie isolée, Marco avait pris ses habitudes, et braqué les petits commerces des contreforts béarnais avec une régularité et un amateurisme qui ne feraient jamais de lui un gangster de haut vol. Le point d’orgue de ses pétarades avec Love Me Tender, sa légendaire mobylette bleue de Motobécane qui ne comptait plus les kilomètres, avait été son douzième hold up, celui de trop. Pris dans l’euphorie d’une course folle (soixante-dix kilomètres heure pied au plancher, tout est relatif...) qui avait miraculeusement tenu la police en échec, Marco s’en était allé braquer une boulangerie du fin fond de la vallée d’Ossau sans même vérifier s’il aurait assez d’essence pour couvrir sa fuite... En rade au milieu de nulle part, il s’était fait cueillir avec une telle facilité que les gendarmes lancés à ses trousses l’avaient presque pris pour un affront. Tous ses sursis ayant sauté, « il avait mangé ferme » comme il disait.

Mais aujourd’hui, lui et sa précieuse bécane tenaient leur revanche. Grâce à Tony.

Dès sa sortie du ballon, Marco avait retrouvé Love Me Tender et enfourché sa cylindrée de 49,933 centimètres cubes (Marco aimait la précision, surtout en matière de mobylette) pour un road trip endiablé : du château de Pau jusqu’au fort du Portalet en passant par l’église Saint-Girons de Monein, le piètre braqueur s’était reconverti en aficionado des hauts lieux culturels béarnais et pétaradait à tout-va, on the road avec Love Me Tender, direction la belle vie !

La visite du château de Morlanne était l’ultime rendez-vous que Marco avait pris avec le patrimoine culturel des Pyrénées-Atlantiques. Deux mois déjà qu’il écumait le département, la tête farcie de dates, noms de rois et autres événements historiques qui lui parlaient autant que l’étude du phoque nain en haute Patagonie. Mais Tony avait bien insisté sur ce point : il devait noyer le poisson et être absolument certain de ne pas être surveillé. Et puis, après cinq ans de placard, il n’avait pas l’intention de goûter à nouveau à l’univers carcéral de sitôt.

— ...et c’est aux alentours de 1370 que Gaston Fébus rachète le titre de seigneur de Morlanne...

Une visite commentée débutait tandis que Marco remontait la grande allée contournant les fossés. Dressée sur une butte entourée de douves, l’imposante forteresse de briques semblait le toiser, lui, la petite frappe qui avait toujours tout raté.

What a wonderful place, honey darling!

Le couple anglais qui contemplait l’entrée arracha à Marco un léger sourire. « Si on m’avait dit que je croiserais ici les sosies de Charles et Camilla... » songea-t-il en dépassant le petit groupe. Les deux tourtereaux semblaient d’ailleurs faire l’objet de moqueries de la part des autres visiteurs. Une jeune étudiante prenait des notes en les zieutant l’air amusé. Un autre couple ironisait ouvertement en se lançant des « my soucre d’orge d’amuuuur » des plus discrets...

Marco gardait son cap. Il arriva comme Tony le lui avait indiqué, devant l’entrée du public. Le magot était enterré sous le pont qui enjambait les deux fossés et reliait le château aux jardins à la française qui s’étendaient à l’ouest. Sous la deuxième pile. Cette partie des douves était depuis longtemps asséchée. Quelques pierres devaient toujours masquer le trou que Tony avait fait pour enfouir le butin de plusieurs braquages – des gros, ceux-là, du genre qui avaient à l’époque défrayé la chronique – bien au chaud sous l’œil protecteur du Sieur Fébus. C’était pas vraiment un altruiste, Tony. Juste un taulard en sursis. Avec ce qu’il devait à des grosses légumes du milieu, même en prison, il avait compris qu’il avait intérêt à honorer ses dettes s’il ne voulait pas finir entre quatre planches de sapinette. Il avait hérité de Marco comme codétenu et avait conclu avec lui un pacte simple : Marco sortait bientôt, il irait récupérer le fric, rendrait la part due par Tony aux intéressés, et garderait le reste, en remerciement du service rendu. Au point où il en était, Tony n’avait plus grand-chose à perdre et était prêt à risquer le tout pour le tout pour sauver sa peau. Et puis Marco semblait suffisamment couillon pour ne pas avoir l’idée de garder tout le pactole pour lui. Un type qui baptise sa mobylette Love Me Tender et qui croit qu’Elvis a été enlevé par les extraterrestres ne peut pas être foncièrement mauvais...

— ...vous pouvez voir que la cour du château forme un hexagone régulier...

Le couple railleur poursuivait lourdement ses moqueries à l’encontre des candides British :
Oh my God! Look at the garden! A paon with des fleurs, what an idée !
Pas de doute, les visiteurs étaient d’humeur badine.
Pas moyen d’être tranquille, mais Marco avait repéré l’endroit. Il reviendrait à la nuit tombée et aurait tout le loisir de creuser en paix.

*

Sur les coups de quatre heures du matin, après avoir sué sang et eau armé d’une pioche et d’une lampe frontale, Marco toucha enfin au but. Il ouvrit le sac plastique et eut le temps d’apercevoir plusieurs liasses de billets. L’espace d’une seconde. Ensuite, tout alla très vite. Il vit une armada sortir de nulle part et fondre sur lui. Lorsqu’on le releva, solidement menotté, il vit deux policiers assis sur le talus, visiblement épuisés, ceux-là même dont Marco s’était moqué quelques heures plus tôt tant ils incarnaient à merveille la Perfide Albion :
— On peut dire qu’il nous aura fait voir du pays, le bougre ! Pau, Navarrenx, le Portalet, Monein, Nay, Orthez, Morlanne ! J’en pouvais plus de ces déguisements ridicules ! J’ai bien cru que le coup des Anglais serait le coup de trop, avec mon accent pourri... et cette andouille de Léo qui se foutait de nous avec Marjorie, ils auraient pu nous griller !

Marco leva un regard stupéfait, éclairé par sa lampe frontale, sur Léo et Marjorie, les policiers qui se tenaient devant lui et qui avaient quant à eux excellé dans le rôle du couple railleur :
— Eh bien my dear, what a wonderful arrestation !

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