2
min

Déraison d’y croire

Image de Stéphane Damois

Stéphane Damois

10 lectures

1

Miroir, oh mon splendide miroir, dis-moi que je suis la plus belle, dis-moi que je suis le plus beau, que j’ai plein d’argent sur mon compte bancaire, plus de chaînes que mon voisin mais surtout dis-moi que je suis unique, que je n’ai absolument rien à voir avec l’autre alors que nous nous ressemblons comme deux gouttes d’eau.

Sur une place publique de l’hexagone.
Un bloc de 3 cubes en plexiglas trône fièrement devant les yeux interloqués des passants qui en raccrochent leur téléphone pour pouvoir filmer la scène et la partager ensuite sur les réseaux sociaux.
Est-ce une performance artistique, une sculpture néo-contemporaine, une esquisse de projet de nouvelle émission de télé-réalité, nul ne le sait.
Les quidams s’interrogent en constatant que dans chaque cube il y a un occupant.
Trois cases occupées par trois corps.

Le premier, dans la case numéro 1, s’agite dans tous les sens en vociférant des propos inaudibles.
La structure est insonorisée et tout aussi inébranlable aux coups de poings assénés contre les parois par celui qui semble n’être qu’un aliéné.
Tout le monde le voit sans vraiment regarder ne remarquant pas la colère et l’amertume qu’il a sur les mains, colère engrangée au fil des années d’une existence marquée par les privations, les sacrifices et les concessions.
Toujours baisser la tête, marcher au pas en essayant de faire le moins de vagues possibles, suivre l’ordre établi pour avoir dans la gorge cette fausse impression d’être accepté.
Etre accepté avec ses forces et ses faiblesses, devenir en quelque sorte le dindon de la farce.
Cacher, calmer, calfeutrer sa révolte dans le tabac comme l’alcool et pouvoir s’endormir à l’aide d’artifices.
La vie est une chienne mais c’est lui qui est promené en laisse, ce qui le fout en rogne.

Le deuxième, dans la case numéro 3, paraît éberlué et ébranlé ne comprenant pas ce que diable il peut bien foutre là.
Il a pourtant réussi sa vie, créant des sociétés en veux-tu en voilà qui ont généré de considérables bénéfices.
Divorcé, ses gosses ne veulent plus entendre parler de lui et ses boites sont devenues ses béquilles, ce que bien sûr il refuse d’admettre.
Il a une villa, une résidence secondaire, plusieurs voitures et un parachute doré qui l’attend dans les îles.
Du bonheur à l’état pur dans les factures empilées et les possessions matérielles.
Du sexe tarifé, de la cocaïne à l’occasion, l’hiver dans les alpes suisses et l’été à Saint-Trop’, une vie comme il en avait toujours rêvé.

Le troisième, au milieu dans la case numéro 2, contemple ses colocataires avec détachement et se moque pas mal d’être le chimpanzé en cage d’un zoo à heure de grande affluence.
Ni il ne s’agite dans tous les sens, ni il ne hurle aux loups.
Fataliste et résigné, il tolère sa situation prêt à s’en accommoder à deux doigts de poser un joli rideau sur la paroi.
Tel Candide, il voit le monde avec de grands yeux remplis de confiance en la nature humaine.
Il trouve des circonstances atténuantes aux pires abominations et veut tirer le meilleur de chacun quitte à être envoyé à l’abattoir tel un vulgaire mouton.
Il accepte son sort qui pourtant lui crache à la gueule en ricanant.
Mais lui salue le public dans un grand sourire acceptant même de poser pour des selfies.

Tout va si vite, trop vite.
Soudain la structure se volatilise dans une indifférence généralisée nourrie d’applaudissements.
Personne ne se parle pour autant.
De bulles hermétiques en grands espaces, chacun s’est jeté frénétiquement dans la première option.
Chacun peut alors passer à autre chose, vaquer à ses occupations, retourner à sa routine.
Chacun est blasé sur ce chemin balisé.

Mort alitée : Nous sommes tous de passage sur terre et sous la pluie nous sommes tous mouillés.
Personne n’est innocent... aux mains pleines.
Choisir de ne rien choisir procure, hélas, toujours cette fâcheuse sensation d’avoir fait un choix.

Thèmes

Image de Très très courts
1

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lire la charte

Pour poster des commentaires,