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De l'autre côté

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keepwalking

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En compétition

Il avait passé toute sa vie sur sa barque, entre les deux rives, à faire traverser tous ceux qui lui demandaient de passer de l’autre côté. Jean-François n’avait jamais choisi grand chose dans la vie, ni beaucoup appris, mais avait su accepter le lot d’inattendus qu’apportait chaque journée avec cette résignation tranquille qui marque les âmes inébranlables. Il s’était retrouvé là, sur sa grande barque, occupé à poser ses filets à travers le chenal et puis, sans jamais avoir compris ni pourquoi ni comment, on venait maintenant de loin le héler au bout des cales pour lui demander, moyennant quelques pièces, de passer de l’autre côté. Il était devenu le passeur du Bas de la Rivière. Le hasard n’avait pas placé Jean-François n’importe où, car elle est belle cette Rivière comme on aime à l’appeler dans les deux pays riverains : un petit fleuve côtier qui s’étire entre la ville voisine, encaissée au fond de la vallée et la large baie bien connue des oiseaux migrateurs qui s’ouvre sur la mer. Le lieu-dit du Bas de la Rivière marque l’endroit singulier où les eaux fluviales apprennent à devenir marines ; où les eaux venues du large se résignent à remonter vers les terres. Jean François aimait ce lieu indéfinissable de transition entre terre et mer et aussi de manière plus grave, il en était bien conscient, la Rivière marquant la limite entre les pays de Léon et de Trégor, il était aussi devenu un passeur de frontière.
La seule chose qui fascinait Jean-François depuis l’enfance, c’était la marée. Il vivait désormais avec elle mais sans jamais oser lui parler. Il se soumettait chaque jour aux rythmes que la marée lui imposait, par respect mais aussi un peu par crainte : ne jouait-elle pas mystérieusement avec le vent, les saisons, et même la lune disait-on ? Nul n’avait jamais su d’où remontaient les eaux qu’elle ramenait chaque jour, ni jusqu’où redescendaient celles qu’elle emportait au large. La marée en savait certainement plus que lui sur les mystères du monde et peut être aussi sur les secrets des âmes, et pour Jean-François, cela forçait le silence.
Ce jour-là, la marée était montée jusqu’à une heure avancée de l’après midi. Jean-François avait passé toute la journée sur sa barque, entre les deux rives, à relever ses filets qui étaient demeurés vides et personne ne l’avait appelé. Il n’aimait pas ces grands calmes où le temps lui-même semble suspendu et qui laissent la marée travailler seule. Il fut presque soulagé d’entendre, dans un demi-sommeil, les cris qui l’appelaient et d’apercevoir sur le quai le petit groupe coloré qui agitait les bras en sa direction. On s’approchait de l’étale et il ne fallait pas tarder pour passer avant la renverse.
Ce furent les deux petites filles qui, poursuivies par leur mère, se précipitèrent les premières se blottir sur le petit banc à l’avant de la barque en gloussant, surexcitées mais vite inquiétées par les oscillations du bateau qu’elles avaient provoquées. Leurs deux petites robes à fleurs jaunes et orangées étaient comme deux rayons de soleil qui émanaient du fond de la vieille barque qui, elle, ne brillait plus depuis longtemps. Jean-François leur sourit ; elles tournaient le dos à la rive opposée, ne se préoccupant que de ce qui se passait sur le bateau. Un jeune couple, se cramponnant des deux mains, prit place ensuite maladroitement sur le banc central ; Jean-François fut frappé par la gravité de leurs visages qui, côte à côte, restaient fixés en direction de l’autre rive. Personne ne parle au milieu du chenal. Chacun retient son souffle à l’écoute du petit grincement rassurant que Jean-François à chaque mouvement d’aviron, court, puissant et précis, inflige aux vieilles dames de nage. La traversée n’est jamais rectiligne ; la barque semble toujours emportée par le courant et Jean-François ne relève jamais les yeux, interdisant qu’on y puise le moindre réconfort. On se tait lors du passage.
Les passagers avaient débarqué avec soulagement et riaient encore mais il était temps d’aller remonter les filets avant que le jusant ne devienne trop fort. C’est au moment où Jean-François s’apprêtait à larguer sa vieille aussière qu’il l’avait reconnue : immobile au bord du quai, assise sur un baluchon mal ficelé, un foulard gris cachant mal son visage fripé, elle l’attendait.
Louise avait fini par rejoindre le paysage familier de Jean-François. Il apercevait sa silhouette légèrement voûtée à chaque fois qu’elle venait au débarcadère troquer ses quelques légumes contre un peu de poisson. Il avait remarqué surtout que la vieille femme passait de longs moments immobile, à le regarder manœuvrer et à contempler l’autre rive. Ce que Jean-François ignorait encore, c’est que Louise était née et avait passé toute sa jeunesse solitaire de l’autre côté de la Rivière. Elle était venue rejoindre soixante ans plus tôt, dans le pays d’en face, un mari qui l’avait très vite abandonnée à un veuvage misérable auquel elle s’était finalement résignée. Ce jour-là, alors que la marée montait encore et sans comprendre pourquoi, elle avait éprouvé le désir irrépressible de repasser l’eau et de revoir son pays d’origine. Elle savait qu’elle pouvait faire confiance à Jean-François.
La traversée fut plus rapide que celle de l’après-midi ; le chenal s’était rétréci mais les courants portant maintenant vers le large étaient beaucoup plus forts. Jean-François avait du mal à conserver son cap vers la cale que Louise fixait intensément de ses yeux clairs. La grande barque accosta avec un craquement aussi sinistre qu’inhabituel et Jean-François se sentit mal à l’aise, sans vraiment comprendre pourquoi. Mais en voyant le petit saut de fillette avec lequel Louise débarqua sur la rive de son enfance, il lui sourit.
La nuit fut habitée par un grand vent venu du large. C’est en redescendant le lendemain matin que Jean-François apprit que Louise avait passé pendant la nuit. Il en était persuadé : la marée de la veille était venue la chercher.

PRIX

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En compétition

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CLASSEMENT Très très courts

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Ginette Vijaya · il y a
Un récit où le vent du large se dispute à d'autres sentiments comme si la fin était annoncée . Comme si le passeur celtique n'était pas loin .
La traversée a de l’importance pour certaines âmes .
Très beau texte tout en vagues et flots où les sentiments naviguent aussi au gré de la marée .

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keepwalking · il y a
Évocations très "aquatiques" en effet des différents passages que nous réserve la vie....la marée en demeurant le souffle ... Merci d'avoir aimé ce petit passage mais qui n'est pas le dernier, rassurez-vous !
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Zutalor! · il y a
La marée... Et face à elle, comme un roc, votre personnage pêcheur-passeur tient bien la mer. Compliments.
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keepwalking · il y a
Ce pêcheur-passeur exerce en effet bien des fonctions, imperturbable, buriné et averti de ce que lui prépare une prochaine 'marée'....une belle âme de breton, quoi !
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Marie Quinio · il y a
Belle touche poétique, la vie au gré de l'eau, et le passage de l'autre côté de la rive pour Louise
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keepwalking · il y a
Pour Louise, et pour tant d’autres ... il y a dans nos pays deux marées par jour !
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Alain de La Roche · il y a
Belle description de la rencontre, rivière bras de mer (l'endroit doit être couvert de vase).
Jean-François est un véritable passeur... passeur d'âme.
Mon vote.

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Alain de La Roche · il y a
On est pas loin du Léguer et de Lannion. Non ?
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keepwalking · il y a
Encore un plus à l’ouest...la Rivière de Morlaix, au lieu dit ‘le Bas de la Rivière’ au pied de la belle demeure du corsaire Cornic dont la sœur est une de mes ancêtres.
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Mod · il y a
On se laisse emporter... par la barque et par votre écriture.
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keepwalking · il y a
Les courants peuvent porter ... et transporter très loin, en effet ... à condition de leur faire confiance !
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Marie Kléber · il y a
Un texte poétique et fluide dans lequel on se laisse porter jusqu'à la fin, presque légère.
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keepwalking · il y a
Merci de vous être laissée porter...ne débarquez pas trop vite !
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Chantal Noel · il y a
Un passage sur l'autre rive. J'ai beaucoup aimé.
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keepwalking · il y a
J'ai toujours aimé passer d'un rivage à l'autre...et je vous en réserve quelques autres !
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Marie-Françoise · il y a
Très très beau texte je me suis laissée embarquer par votre histoire qui coulait parfaitement voici mes voix. Je vs invite à lire La danse des sept voiles en lice merci
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keepwalking · il y a
Glaçante, cette danse ! pourtant exécutée devant une flambée réconfortante ! Merci pour vos voix mais surtout d'avoir embarqué !
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le serrurier · il y a
Un ton paisible et des mots fort justes pour seulement évoquer ce qui passe: le temps, la rivière, les gens, la vie ....sans qu'on s'en aperçoive vraiment.
Sauf...lorsque c'est passé! Belle justesse pour évoquer le carrefour des flux au Bas de la Rivière. A une autre fois!

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keepwalking · il y a
Les flux du Bas de la Rivière peuvent porter très loin...en effet!
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MCV · il y a
Passer, trépasser... Après tout ce n'est jamais qu'une lutte contre le flux.
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keepwalking · il y a
C'est vrai...se méfier de la renverse surtout ...
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