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Dans les brumes du futur

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Paul Thery

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Dans les brumes du futur

Éternité de l’homme, illusion ! Chimère !
Mensonge de l’amour et de l’orgueil humain !
Il n’a point eu d’hier, ce fantôme éphémère,
Il lui faut un demain !
Louise Ackermann (1813-1890)


Le passé est dans les brumes, c’est un fait. Mais alors, que dire du futur ? Pierre de Beaupré était perplexe. Il se remémorait la dernière réunion du cercle spirite Malone, et les perspectives qu’avait ouvertes le dernier intervenant : une promesse de révélations sur le devenir de l’âme après la mort, mais aussi sur notre avenir commun, avant l’échéance fatale. Cet esprit des sphères supérieures jouait habituellement le rôle d’intercesseur entre les vivants et les morts. Parmi ces derniers, ceux qui avaient quitté la vie brutalement erraient dans des limbes grisâtres, sans relief, ignorant tout de leur condition présente et future, n’étant délivrés que des douleurs physiques. Leur souffrance morale entretenait un climat d’angoisse diffuse qui déteignait sur les adeptes du spiritisme. Et pourtant, chaque semaine, pas un des membres du petit cercle ne manquait à l’appel. Une séance était vraiment réussie quand l’un de ces esprits errants était « attrapé », rassuré sur son sort, et suffisamment armé moralement pour accéder aux sphères supérieures et à la vie céleste à laquelle il pouvait prétendre, plus conforme à l’imagerie religieuse traditionnelle, quoique...
Pierre de Beaupré avait été grand reporter au Moyen-Orient. Il avait couvert des guerres et des situations de crise. Il avait vu des gens mourir autour de lui, et lui-même avait échappé de peu à un attentat. En vieillissant, il avait éliminé tout le superflu imposé par la vie moderne et s’était recentré sur les fondamentaux. Il ne lisait plus que de la poésie, de la philosophie, et quelques textes encore lisibles des grands mystiques. L’idée même de l’au-delà, de la vie future, était un thème récurrent de ses lectures et de ses réflexions. Il avait contacté plusieurs années auparavant le cercle de Frederick Malone en vue d’écrire un article sur le spiritisme. Il n’avait jamais écrit cet article, et faisait à présent partie de ses plus ardents défenseurs. Il rencontrait occasionnellement ses anciens collègues qui le tenaient au courant de l’état du monde, informations complémentaires souvent plus inquiétantes que celles colportées par les médias. Extrémisme religieux, attentats aveugles contre des civils, réactivation de la menace nucléaire... Sans se sentir pour autant à l’abri, il était heureux d’avoir la possibilité de faire un pas de côté, et de regarder le monde poursuivre sans lui sa course folle.
Pour le moment, il se dirigeait à pied vers l’appartement de la rue Camille Flammarion où avait lieu la séance hebdomadaire du cercle Malone. L’antique ascenseur le déposa en cahotant sur le palier du troisième étage où un domestique le débarrassa de son manteau. Frederick Malone était un anglais expatrié, un rentier, qui consacrait l’essentiel de son temps à sa librairie spécialisée dans l’occultisme, occupation qui n’aurait pas suffi à lui assurer un revenu décent. Son principal fait d’arme était d’avoir mis la main sur un médium exceptionnel. Ce Jean-Paul Sentier avait un physique des plus quelconques : une taille moyenne, un visage et un corps envahis par la graisse, une calvitie précoce, une dentition catastrophique. Il exerçait la profession de cariste, et son vocabulaire était des plus limités. Cette précision est importante, car, lors de ses transes, il lui arrivait de s’exprimer de façon recherchée. C’était là un des critères qui avaient convaincu Pierre de l’authenticité de son pouvoir médiumnique. A coté de cela, Jean-Paul sentier était quelqu’un dont l’honnêteté ne pouvait être mise en doute. Contrairement aux charlatans, il n’avait jamais cherché à monnayer son talent.
Quand Pierre fut assis, Malone se leva pour éteindre l’éclairage électrique, et la séance commença. Le médium était confortablement installé dans un fauteuil club, faisant face aux spectateurs assis face à lui sur trois rangées de chaises. Son visage, déjà rougeaud au naturel, prenait des teintes cuivrées à la lumière des bougies allumées au quatre coins de la pièce. Au bout de quelques minutes, une brume semblable au fog londonien envahit l’espace. Jean-Paul Sentier sembla s’assoupir. Son menton allait rejoindre sa poitrine, quand, soudain, il se redressa et se mit à parler. Il s’exprimait d’une voix ferme, plus grave d’une octave que son timbre habituel. L’esprit des hautes sphères se manifestait à nouveau. Malone espérait qu’il apporterait des précisions sur ses propos sibyllins de la semaine passée, mais il laissa vite la place à un jeune homme, un boxeur, décédé brutalement lors d’un combat sur le ring. La mâchoire du médium sembla se projeter en avant, et ses traits se durcirent :
- Où suis-je ? Pourquoi c’est tout noir ?
- Que vous rappelez-vous exactement ?
- Je combattais contre un poids moyen, un teigneux, j’en ai pris plein la tête. J’ai entendu l’arbitre compter jusqu’à cinq, j’étais au tapis, je crois que je me suis évanoui, et après... je ne me souviens plus de rien. Où est ce fils de p... ? Il me doit une revanche !
- Vous ne vous êtes jamais relevé. Vous êtes mort à la suite de ce combat, dans l’ambulance qui vous conduisait à l’hôpital. On vous a prélevé le cœur et les reins...
- Mort, moi ? Qu’est-ce que vous racontez ? Je me sens en forme comme jamais. J’aimerais seulement sortir de là... Dites-moi où est la sortie, ou je vais m’énerver...
La tête du médium retomba lourdement sur sa poitrine ; la communication était rompue. L’esprit des hautes sphères repris alors le contact. Pierre en profita pour lui poser la question qui le taraudait :
- Vous nous avez expliqué la semaine dernière que les esprits des défunts, progressant de sphère en sphère, retrouvaient les âmes de leurs ainés, et qu’au bout du voyage ils se fondaient ensemble dans le concept de Dieu. Et les vivants ? Quel avenir voyez-vous pour l’humanité ?
- Je ne préfère pas répondre à cette question... Mais nous nous y préparons.
- Nous allons tous mourir ? Ce n’est pas une révélation ! Chacun de nous devra s’y résigner, quand son heure sera venue.
- Oui, mais c’est imminent. Vous mourrez tous bientôt... Et tous en même temps.
Pierre fut ébranlé par cette révélation. Il ne répondit rien. Un autre esprit inquiet s’exprimait déjà à travers le médium. Il n’écoutait plus. Il se leva et quitta la salle. Il avait besoin d’air, il avait besoin de marcher. Il ne savait plus qui croire, ni que faire.

Dehors, plus aucune trace du brouillard qui s’était imposé lors de cette ultime séance de spiritisme. Il régnait une atmosphère de début de printemps. Le soleil perçait les nuages, les arbres étaient couverts de bourgeons prêts à éclater, et des moineaux se poursuivaient en piaillant à même le sol. Pour la première fois depuis bien longtemps, Pierre regarda autour de lui, et ce qu’il vit l’enchanta. Le doute commençait à germer dans son esprit. Et s’il se trompait ? De quel droit les morts se mêlaient-ils du sort des vivants ? Étaient-ils jaloux de notre condition ? Il s’attabla à la terrasse d’un café et commanda un crème qu’il dégusta lentement, profitant de chaque gorgée, en regardant la foule déambuler sur le trottoir avec insouciance...

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Muirgheal James · il y a
Découvert trop tard dommage !
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Guy Bellinger · il y a
Pourquoi me réveiller au souffle du printemps, interrogeait dolent le Werther de Massenet. Eh bien, grâce à vous, Paul, il a sa réponse...
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Anne Marie Menras · il y a
Le moindre brin de soleil, les bourgeons, les petits oiseaux qui chantent, l'homme succombe à la magie du printemps, et oublie tous les soucis qui le préoccupaient l'instant d'avant. De l'ombre à la lumière. On a l'impression de sortir d'une salle de cinéma...
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Richard Laurence · il y a
Encore un grand bravo pour ce texte !

Il y a, dans cette finale, des textes de moins bonne qualité, mais le système de votes est ce qu'il est et cela fait partie du jeu... Ce système est un bon système parce qu'il récompense les gens qui votent et font des commentaires sur les textes mais il a aussi un effet pervers : il ne reflète pas réellement les goûts du public.

Je vous invite donc à venir prolonger le plaisir en participant à la "sélection du public" du Festival Off, sur le forum : http://short-edition.com/fr/forum/la-fabrique/imaginarius-2017-le-festival-off

Que la fête continue et longue vie au prix Imaginarius !

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Laurence GDN · il y a
Etrange récit ! Très bien écrit. Avec un bel encouragement à profiter de la vie ! J'aime beaucoup !
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Paul Thery · il y a
Merci !
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Pat · il y a
Un très beau texte qui suscite bien des questions métaphysiques.
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Paul Thery · il y a
Merci !
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Paul Thery · il y a
Même avec une chute qui terrasse il serait resté dans l'érèbe et la nuit !
Tant pis, je continuerai à jouer aux osselets avec les divinités chthoniennes de second ordre...
Merci pour votre vote, je vais faire un tour chez vous.

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Bertrand Gille · il y a
J'aime bien ce thème et cette histoire, je reste cependant un peu sur ma faim car j'attendais une chute qui me terrasse, quelque chose que je ne pouvais imaginer et au lieu de cela, la chute (au sens dramatique) n'est pas là et l'on fini sur une note d'insouciance qui me laisse perplexe.

Du coup, de façon amusante, je n'arrive pas à savoir si cela me plait ou me si cela me déçoit... grrr ;)
J'hésite entre prolonger l'histoire en imagination et me dire que vous m'avez ainsi bien eu puisque j'entrevois déjà plusieurs pistes possibles ou alors me dire que non, il n'y a juste rien et que les morts se trompe (point barre) ce qui du coup me laisse abandonné sans la fin que j'attendais!
(pas de fin et je reste sur ma faim... allez comprendre... ) ;)

Alors soyons clairs, vous m'avez rendu fou en me laissant ainsi perdu. Et j'en conclue que oui, vous m'avez bien eu... +5 pour vous !

Savez-vous que parfois pour se remettre d'une séance de spiritisme, il est bon d'aller se promener? Permettez-moi de vous proposer un chemin :
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/promenades-1
Je serai ravi d'y lire vos retours, bons ou mauvais, pourvu qu'ils soient bienveillants :)

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Yann Olivier · il y a
J'aime. Je vote. 5 voix.
Je suis aussi en compétition avec une brume brumeuse ... :
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/ainsi-soit-il-2

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Paul Thery · il y a
Merci Yann. j'entrai à mon tour dans la brume brumeuse, et j'aimai bien.
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Stéphane Sogsine · il y a
C'est un texte étonnant et assez fascinant
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Paul Thery · il y a
Merci ! Le dodow a su également me fasciner, comme il a fasciné Turenne
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