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Copains comme cochons

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Jessica Lefevre

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Comme beaucoup, je ne me souviens pas du jour de ma naissance. Noir total. Si je ne suis tout de même pas doté d'une mémoire de poisson rouge, la mienne reste assez limitée et ne remonte pas aussi loin dans le temps. C'est Tom qui m'avait raconté les détails de mon arrivée dans la famille que nous formons, non pas unie par les liens du sang mais par notre race, qui nous distingue des autres. Ces derniers nous méprisent pour ce que nous sommes dans notre essence et n'hésitent pas à nous couvrir, à l'occasion (elle se répète souvent) des pires insultes. À leurs yeux, nous sommes ces gros lards fainéants qui ne passons le plus clair de notre temps qu'à bouffer (les restes que l'on daigne nous donner) et à engraisser à vue d'œil sans vraiment nous tracasser de quoi que ce soit d'autre. Il est vrai qu'en proportion de leur temps de travail dans les champs, leur dur labeur et leurs horaires bien souvent contraignants, je dois bien admettre que nous n'en faisons pas lourd. Nous sommes confinés dans cette espace réduit d'où ne pouvons voir au dehors qu'à travers des barrières en bois impossibles à franchir. La ferme est tenue par un homme rougeaud qui ne lésine pas sur les moyens, ceux de se faire respecter et d'appliquer ces règles qu'il a lui-même édictées. Quiconque ose lui résister ou tente un semblant de révolte est réduit au silence, bien souvent pour de bon. D'après les dires de Tom, nombreux sont ceux d'entre nous qui, par le passé, avaient essayé de s'échapper de cet enfer agricole et qui n'étaient jamais revenus. Non pas parce qu'ils avaient réussi leur mission périlleuse d'évasion mais bien parce que le fermier (un homme malin comme un singe à qui l'on ne la faisait décidément pas) les avait retrouvés à temps et s'était occupé de leur cas. Définitivement. Il faut dire que tels des esclaves (ce que nous sommes en quelque sorte bien que nous soyons au 21e siècle), nous faisons partie intégrante d'un énorme registre tenu de façon ultra-précise et minutieuse dans lequel sont consignés nos numéros d'identification, les mêmes marqués au fer rouge sur notre peau. Chacun d'entre nous en possède un différent, tatoué dans un endroit délicat qui ne nous permet pas d'échapper à toute forme de contrôle imposé par notre geôlier. C'est un peu comme si notre corps ne nous appartenait plus vraiment, nous sommes le pilier inférieur de la chaîne et dès lors voués à travailler et à produire pour ce que le fermier appelle la grande consommation. C'est un terme grossier auquel je suis étranger et aucunement familier. Tom a bien essayé de me l'expliquer comme il le pouvait mais je n'en ai pas vraiment compris le sens profond. Il s'agit apparemment d'un concept. Produire plus pour consommer plus pour satisfaire ces humains zinzins alors que nous, nous sommes juste bons à manger leurs restes, ces déchets dont ils ne veulent plus. Manger de la merde afin de produire de la merde. Encore et encore. À l'infini. J'avais entendu Josiane et Isabelle cancaner dans la cour pas plus tard qu'hier après-midi, leur gros cul plumeux était à l'image de leurs ragots: fumeux. Elles se plaignaient à nouveau de leurs conditions de détention et, même si je ne pouvais pas leur donner entièrement tort, je trouvais qu'elles exagéraient un poil car c'étaient bien les seules que le fermier n'emmerdait jamais. Tant qu'elles étaient fertiles et remplissaient leur boite de douze quotidiennement, elles pouvaient dormir sur leurs deux oreilles et n'avaient rien à craindre (mis à part le grand méchant loup qui rodait de temps à autre dans les environs). Un peu avant Pâques, nous avions constaté la disparition de Jacques, doux comme un agneau, ainsi que celle de ses deux frères. Tom m'avait paru très nerveux et m'avait déclaré sur un ton solennel que la fin était proche. Nous étions sans aucun doute les prochains sur la liste. J'avais éclaté de rire, un rire gras de cochon, mais j'étais quand même tracassé car la plupart du temps il avait raison et ses hypothèses se vérifiaient souvent par l'affirmative dans les jours qui suivaient. La raffle avait eu lieu un matin de septembre. Un camion nous avait embarqués, Tom, moi et la plupart d'entre nous. Nos bourreaux avaient fait preuve de très peu d'humanité à notre égard, ils nous avaient ligotés les uns aux autres avant de nous assommer d'un coup de matraque. Dans mon semi-coma, j'avais reconnu le cri aigu de Tom, en souffrance, et j'avais ouvert les yeux au moment où un individu en blouse blanche des pieds à la tête l'avait suspendu à une esse de boucher avant de lui trancher la gorge avec un petit rictus satisfait. Lorsque ce fut mon tour, j'avais fermé les yeux pour ne pas voir mon propre sang refléter les détails de mon agonie et j'avais pensé à Tom et à nous deux, copains comme cochons jusqu'à l'abattoir. Une amitié mise à mort pour quelques tranches de bacon et des saucisses qui raviraient les papilles d'un autre type de gros porcs, celui du genre humain, indifférent à la surconsommation et à la cause animale.
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Image de Emmanuel Demoulin
Emmanuel Demoulin · il y a
Toujours aussi bon de te lire. Toujours la plume adéquate :)
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