Come Prima

il y a
3 min
22
lectures
1

Un quart de siècle, banlieue de Varsovie  [+]

Je dois vous parler de Monsieur Mariani. Ce pauvre septuagénaire est atteint du syndrome d’enfermement depuis bientôt dix ans.
Les médecins sont formels, il est très improbable que son état s’améliore. Je l’ai pourtant surpris, lors d’un exercice de rééducation, il luttait. J’ai vu son majeur se soulever. J’ai encore espoir. Je sais qu’un jour nous y arriverons ensemble.
Pauvre Monsieur Mariani, son ancienne aide-soignante a eu un accident – une histoire sordide – sur une vieille route de campagne. Le genre d’évènement qui doit lui rappeler de mauvais souvenir, lui qui avait déjà perdu son infirmier lors de sa première année.

Ce bon vieux Mariani, l’Italien, comme je me plais à l’appeler. Rassurez-moi, ‘Mariani’ c’est bien italien ? J’espère en tout cas, car cela fait trois jours que je lui passe « Come Prima », alors que les derniers rayons du soleil viennent irradier sa chambre.

La mélodie me rappelle les paysages transalpins. Je l’imagine, dans sa jeunesse, sur une terrasse en Toscane. Ses deux yeux bleus si perçants qui détaillent le paysage autour de lui. Des plaines verdoyantes à perte de vue, quelques champs de vigne, peut-être un enfant qui court après son ombre.
Allons bon, heureusement qu’il ne peut pas lire dans mes pensées, il me prendrait pour un fou. 
Mais un fou qui lui veut du bien ! L’accompagner dans la dernière ligne droite, la dernière course. Et je sais qu’il s’accroche, qu’il ne perd pas espoir. Surtout lorsque ses yeux roulent vers le moniteur et cette ligne verte qui reproduit à l’identique le même ballet constipé, depuis maintenant une décennie.

Mais dans son malheur, il a au moins cette vue sur la Méditerranée, on ne pourrait pas rêver mieux ! Et je sais qu’il aime regarder la mer. Je vois dans ces yeux toute la vie qui s’agite, ces vagues qui s’échouent au bord de ses iris. J’en vois même l’écume le soir, lorsque je surprends une larme sur sa joue. 
Je ne dis rien, je ne fais rien. Difficile d’imaginer la réaction qu’il aurait si je m’approchais avec un mouchoir. Je crois que les hommes comme lui n’aiment pas pleurer.
Hier, je lui ai fait accrocher un tableau que j’ai trouvé chez un antiquaire du coin. C’est un berger qui veille sur son troupeau, en rase campagne. Il l’a l’œil aguerri, et tendre. Si tendre, on pourrait croire qu’il s’agit de ses propres enfants.
Ah, tiens, le voilà qui fait des caprices maintenant, il me demande de baisser le store de la fenêtre, en pleine journée !

Sacré Monsieur Mariani. Trop vieux pour avoir des amis, trop jeune pour les rejoindre. Je crois qu’il est bien tombé avec moi. Il me permet d’exorciser un mal trop peu évoqué, celui de n’avoir jamais connu mes grands-parents. C’est un peu égoïste, je sais, mais c’est pour lui rendre service.

*

Une décennie que je cherche la sortie. Cette vie ne vaut pas mieux qu’une incarcération en bonne et dû forme. J’ai bien quelques anciennes connaissances qui sont passées maitres dans l’art de l’évasion. Mais encore faut-il leur indiquer l’emplacement de ma cellule, et ça je n’en suis pas sûr.
Est-ce ce lit d’hôpital, dans lequel mon existence est figée ? Est-ce mon corps, dans lequel j’ai été fait prisonnier ? Ou ma propre tête ? Dans laquelle j’ai enfermé pendant des années d’atroces souvenirs.
Je me demande souvent si c’était là la volonté du Tout-Puissant lui-même ? Je ne vois pas d’autre explication. Un Seigneur ne devrait pas avoir à mourir de la sorte.
Je vois bien le petit nouveau qui essaye de me faire remonter la pente. J’ai presque réussi à lui faire un doigt d’honneur pendant la rééducation.

Qu’est-ce qu’il m’insupporte. Je crois qu’il va finir comme les autres. En plus il me prend pour un rital. Moi, l’ancien patron de la pègre corse. Bien sûr qu’il ne me connaît pas. J’étais une ombre parmi les ombres. Mais croyez-moi, j’en ai du sang sur les mains. J’en ai même le corps recouvert.
Il y a bien longtemps que j’ai perdu le compte. Le nombre de gorges que j’ai tranchées, d’artères que j’ai sectionnées, sur d’étranges terrains vagues de Porto Veccio. Je me rappelle même un été où il y avait cette chanson de Dalida, une reprise du morceau que ce jeune me fait écouter tous les soirs.

Allons bon, heureusement qu’il ne peut pas lire dans mes pensées, il me prendrait pour un fou. 
Et un fou qui lui veut du mal ! Je sens la mort au bout de mes ongles, alors que mon regard fatigué s’échappe vers le moniteur. Est-ce qu’en l’écrasant contre l’aide-soignant, il finirait par perdre son satané sourire ?

Le pauvre. Il ne connaît rien de ma vie. Il ne sait pas que mes ennemies ont fait exprès de m’interner sur le continent. Avec une vue sur mon ancien pays. Tel est mon cercle infernal, ma punition divine. Je devine mes terres à l’horizon, et c’est sans doute à cet instant que je veux le plus mourir.

Ou alors, c’est quand mes yeux se posent sur cet atroce tableau que l’autre mulizzò m’a apporté. On y voit un berger qui ressemble plus à un clochard qu’à autre chose. En plus il a l’œil lubrique, on dirait qu’il veut s’enfiler tous ses moutons.
Il me reste le signal. Car des anciennes connaissances, j’en ai encore plein. Abaisser un rideau, fermer les volets, il suffisait de le faire en pleine journée. Je crois que c’est la seule chose qui me maintient en vie, encore aujourd’hui. Puisque je n’ai plus le droit de faire partie de ce monde, ni de le quitter, alors je veux le voir bruler. Et ce n’est pas l’aide-soignant qui va m’en empêcher.

Ce sale petit con. Il est trop jeune pour me reconnaitre et trop vieux pour que je lui accorde un peu de patience. Je vais lui dire d’abaisser le store. C’est un peu lâche, c’est vrai, mais c’est pour lui rendre service.
1

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,

Vous aimerez aussi !