Charlie One-Leg

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"Je coupe. Une mèche après l’autre. L'eau oxygénée maintenant. Blond platine au final. Jean Seberg dans « A bout de souffle ». J’aimerais être aussi belle. J’ai juste les cheveux courts"  [+]

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Le capitaine Charlie One-Leg se tenait sur le gaillard d’arrière de La Boudeuse, un trois-mâts carré naviguant entre Saint-Vincent et Grenade. La main droite posée sur une écoute tandis que le crochet qui prolongeait son avant-bras gauche pendait le long de sa cuisse. Il réajusta sa position, car le pilon de bois remplaçant sa jambe droite meurtrissait ses chairs. D’un geste brusque, il planta son croc métallique sur le bastingage afin de permettre à sa main valide de remettre en place l’œil de verre sur le point de s’échapper de son orbite. En haut du grand mât, le drapeau noir orné de la tête de mort claquait au vent.
À bord de La Boudeuse aucun des marins ne connaissait la véritable histoire de Charlie One-Leg. Tous avaient entendu les récits du capitaine, ses plus belles prises et comment il avait perdu au combat les parties manquantes de son anatomie : mais cela n’était qu’affabulations et mensonges. La réalité était toute autre, sa jambe fut amputée par erreur par un chirurgien amateur saoul comme un cochon... La fin de sa main ne fut pas plus glorieuse, pendant qu’il jouait avec son pistolet, le coup partit alors qu’il bouchait le canon de son index... Quand à son œil, la perte survint peu de temps après la pose du crochet, une guêpe tournoyait autour de sa tête, c’est en voulant la chasser qu’il s’énucléât...

Piètre marin mais habile conteur, Charlie One-Leg avait un certain talent pour embellir la réalité. Sa légende prit forme après qu’une épidémie de scorbut ait décimé la quasi-totalité de l’équipage du navire sur lequel il naviguait. Il put regagner le port de Libertalia grâce à la volonté des équipiers encore valides, ceux-ci épuisés et fiévreux, moururent en apercevant la terre. Il fut l’unique survivant et fit croire, après avoir jeté par-dessus-bord les derniers cadavres, qu’il avait ramené en solitaire le trois-mâts à bon port. Sa légende était née. Seul maître à bord, il devint capitaine de La Boudeuse. Plus personne n’étant présent pour témoigner de ses humiliantes mutilations, il les transforma en blessures de guerre et put ainsi faire croire à son courage et à sa science de la navigation.
Après ces péripéties, il reprit la mer avec un nouvel équipage. Le lieutenant qu’il avait embarqué donnait toute satisfaction, il vouait une admiration sans bornes à son capitaine et s’acquittait avec succès des manœuvres compliquées que réclamait la conduite d’un trois-mâts.

La Boudeuse venait juste de doubler la petite île de Mayreau quand apparut de l’autre côté de la langue de terre la silhouette menaçante d’un autre navire. Alerté par la vigie, le capitaine se précipita contre le bastingage pour constater avec effroi que le bâtiment de guerre qui entamait la manœuvre pour leur couper la route n’était autre que Le Magnanime, un 74 canons français. Le sang de Charlie One-Leg ne fit qu’un tour, il monta aussi vite que son pilon le lui permettait sur la dunette et il commença à hurler ses ordres :
— Abattez les caillebottis ! Pendez Henri dans les pruniers ! Souquez les béchamelles ! Troussez les vilbrequins ! Endossez les bigorneaux !
Si l’on se référait aux usages en cours dans la marine à voile, tout cela ne voulait strictement rien dire. Heureusement que le lieutenant veillait au grain, il « traduisait » à sa façon les ordres du capitaine et les chuchotait à l’oreille de son enseigne qui les transmettait à son tour discrètement aux matelots.
À bord du Magnanime, la perplexité envahissait le poste de commandement. Le capitaine Emmanuel-Auguste Cahideuc Dubois de La Motte avait de longue date appris à lire sur les lèvres de ses contemporains, il en tirait un avantage significatif lors des batailles navales. Il observait attentivement ses adversaires à l’aide d’une puissante longue vue et il était ainsi informé au plus tôt des manœuvres tentées par ses ennemis. Il voyait clairement Charlie One-Leg mugir ses ordres à gorge déployée.
L’œil vissé à l’oculaire, Dubois de la Motte exprimait son désarroi :
— Tudieu ! Ce polisson d’anglais vocifère comme un putois, c’est à n’y rien comprendre. Que je sois damné si ce paltoquet entend quelque chose à la navigation. Parez-vous à virer tribord monsieur, nous allons le cueillir sous nos canons et l’envoyer par le fond. Non, virez plutôt bâbord. Mais que dit ce bougre ? Tribord... non bâbord... Non attendez...

Quand Charlie One-Leg s’écria sans vraiment savoir pourquoi : « Paré à virer bâbord ! », un sourire orna le bas du visage du capitaine français, il avait enfin son « coup d’avance », il hurla immédiatement « Paré à virer tribord ! ». La confusion créée à bord du Magnanime par les différents ordres et contre-ordres successifs provoqua un instant de panique, les matelots se croisaient sur le pont, s’entrechoquaient, se tamponnaient, s’emmêlaient dans les écoutes. Le lourd vaisseau se retrouva un court instant en panne vent de bout, ses voiles pendant mollement. En face de lui, le lieutenant de La Boudeuse avait pris le parti de virer tribord. Il allait croiser le Magnanime, quasiment arrêté, présentant sa proue aux canons de La Boudeuse. Le navire des pirates profitant de cet avantage fit feu à bout portant de toutes ses pièces.
À bord du Magnanime, c’était la consternation, les premiers boulets avaient détruit le gaillard d’avant. Le mât de misaine coupé à mi-hauteur pendait entre ses haubans. Accouru à la proue de son bâtiment, le capitaine de La Motte ne quittait pas des yeux Charlie One-Leg. Il le vit installer un mousquet sur sa fourquine, placer sa main valide sous le corps de l’arme, viser avec soin et enfin appuyer sur la détente à l’aide de son crochet.
Sa dernière pensée fut qu’un tel tir était rigoureusement impossible à cette distance. Sa tête en explosant comme un fruit trop mûr lui prouva sur-le-champ le contraire. Charlie One-Leg lâcha alors le plus tonitruant « À l’abordage ! » jamais entendu dans toutes les Caraïbes.

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