2
min

C'était pas pour du beurre !

Image de Joëlle Brethes

Joëlle Brethes

2640 lectures

479

FINALISTE
Sélection Public

Super, le final de Céline !
En répét', son cri tenait du couinement d’un chat à qui on écrase la queue, et ça nous faisait rigoler. Mais là, pour cette première, chapeau ! Tout était parfait : le regard, l’ouverture de la bouche...
Un long frémissement a parcouru la foule tandis que sa longue et ample robe de soie froufroutait en accompagnant un superbe mouvement giratoire... On aurait presque dit un ralenti de cinéma.
Et quand Fred, brandissant son couteau rougi, a lancé sa dernière tirade : « Tu ne nuiras plus à personne, chienne ! », toute la salle s’est levée comme un seul homme. Ça hurlait, ça sifflait, ça applaudissait. On n’avait jamais vu ça, nous autres.
Le rideau est tombé sur la scène, et nous, dans les bras les uns des autres.
Quand le rideau s’est relevé pour le salut final, Céline est restée par terre. Les copains ont d’abord pensé qu’elle prolongeait son jeu de scène, la cabotine, et ils l’ont laissée brouter la poussière. Mais au troisième rappel, quand elle n'a pas bougé lorsque Fred lui a balancé sa grolle dans les côtelettes en lui disant : « arrête ton char, Ben Hur », c'est devenu évident qu’il y avait un os. Surtout avec la tache qui s'élargissait sous elle ! On l'a retournée.
— Merde ! qu’il a dit, Fred, en tâtant la poitrine de la copine, c’est pas de la grenadine, ça !
Il a porté son index à sa bouche, a fait la tronche et a regardé le couteau qu’il n’avait pas lâché depuis la fin de la scène. C’était pas non plus de la grenadine qui se figeait sur sa lame.
— C’est pas possible, c’est pas possible ! qu’il arrêtait pas de répéter, Fred.
Le régisseur est passé de l'autre côté du rideau pour demander s’il y avait un médecin dans la salle. Y'en avait un. Un grand dépendeur d'andouille. Il a rappliqué avec un de ses potes bedonnant qui, comme par hasard, travaillait au quai des Orfèvres. Il leur a pas fallu longtemps pour déclarer que Céline était bien morte, et que le couteau de scène était responsable de l’accident.
— Accident, accident, c’est vite dit ! qu’il a protesté, le copain du toubib. Et il a escamoté le couteau dans un sachet sorti comme par magie d'une de ses poches. Comme au cinéma.
Fred a eu beau jurer qu’il n’y était pour rien, qu’il faisait toujours le même geste, avec le même objet à lame rétractile, et qu’il ne s’était jamais rien passé avant, il a dû suivre le gars de la PJ. D’autres pandores, en uniforme, ceux là, n’ont pas tardé à sortir de tous les côtés. Ils n’avaient pas l’air commodes et c'était flippant.
On avait tous des têtes d'enterrement.
Enfin presque tous. Pas Duval, le directeur du théâtre. Il se frottait les mains en coulisses, le salaud ! Pour lui, c'était tout bénéf' ! Rien à rembourser puisque les spectateurs avaient vu la pièce en entier, et une pub gratos dans les journaux du lendemain. Les spectateurs se bousculeraient pour voir notre spectacle d'amateurs programmé les quatre vendredis suivants. Il devait aussi bicher, le Duval, en songeant que sa fille, Éva, remplacerait Céline au pied levé ! Éva, c'était la souffleuse ; elle connaissait la pièce par cœur et « a-do-rait » le rôle de notre copine.
On s'est tous fait cuisiner. Mais on n’avait rien remarqué de suspect, nous autres. On a aussi juré que le Fred, c’était un chouette gars qui s'entendait bien avec tout le monde, et qu'il n’avait pas pu zigouiller Céline, vu que dans le civil, ils étaient pacsés.
— Tiens tiens ! qu'il a lâché, le barbouze : une love story qui se termine mal ? ! C'est à creuser, ça !

J'espère que Fred, sera vite mis hors de cause. Ça m’embêterait qu’ils s’acharnent sur lui ; d'abord parce que je l'aime bien, Fred ! Il est simple, chaleureux et franc du collier. Pas comme Céline, sa pétasse prétentieuse qui nous gonflait en bâclant les répétitions : « Je m'économise », qu'elle disait. « Je donnerai toute la mesure de mon talent quand je serai en situation devant un vrai public ! »
Je reconnais qu'elle avait raison. Elle l'a donné la mesure de son talent ! Mais faut dire que je l'ai un peu aidée en trafiquant le couteau.
Au fait, je me demande si Éva...

PRIX

Image de Eté 2016
479

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Joëlle Brethes
Joëlle Brethes  Commentaire de l'auteur · il y a
Merci à ceux qui, malgré l'ancienneté de ce texte, viennent le lire et me font savoir qu'ils l'ont aimé…
Je précise que j'ai participé à plusieurs troupes de théâtre amateur en Tunisie (coucou, Faouzi :) comme à La Réunion (Coucou, Céline :) coucou, Justine ! :)… Je me contente maintenant d'en écrire…

·
Image de Sylvie Talant
Sylvie Talant · il y a
En allant dans ta bibliothèque je viens de tomber sur ce parfait polar, très bien écrit et le titre a tout de suite fait tilt et c'est pourquoi j'étais curieuse de ton TTC : parce qu'hier nous donnions notre représentation au sein de la troupe de théâtre amateur que j'ai intégrée cette année et la réplique finale d'un des personnages de l'une des saynètes était : "Je suis venue pour du beurre".
·
Image de Joëlle Brethes
Joëlle Brethes · il y a
Quelle heureuse coïncidence ! :)
Je ne savais pas (ou j'ai oublié) que tu appartenais à une troupe de théâtre amateur : ça a été mon cas plusieurs années de suite quand j'étais jeune :) On a joué un peu de tout et j'ai adoré !...
J'ai d'ailleurs complété ce plaisir de jouer des pièces par celui d'en écrire… ;)
Merci d'être passée et… à + j'espère.

·
Image de Sylvie Talant
Sylvie Talant · il y a
que depuis cette année, mais l'expérience m'a plu et j'espère récidiver l'an prochain. J'en parlerai un jour en forum. Mais nous étions douze et nous jouions des saynètes. Cela n'exigeait pas un effort démesuré de mémoire, surtout que dans les deux saynètes que j'avais choisies il y avait plus à lire qu'à mémoriser.Je ne sais pas si j'arriverais à m'en tirer avec une vraie pièce, à moins de faire la soubrette qui sonne la cloche du déjeuner...
·
Image de Joëlle Brethes
Joëlle Brethes · il y a
Hihihi… Quand il était ado, mon mari a fait du théâtre et, après lui avoir retiré l'unique et courte tirade qu'on lui avait confié, on l'a rétrogradé au rôle muet de hallebardier (c'est lui qui me l'a dit ! ;)
Bref, la soubrette est plus talentueuse car elle se fait entendre ! ;) ;) )

·
Image de Pherton Casimir
Pherton Casimir · il y a
Felicitations! J'aime beaucoup ce texte... Je vous invite à lire et à supporter mon texte.https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-beaute-dun-reve
Merci !

·
Image de Joëlle Brethes
Joëlle Brethes · il y a
Merci, Casimir. Bonne soirée :)
·
Image de RAC
RAC · il y a
Un récit tranchant que je suis ravie d'avoir découvert ! Un petite côté Agatha Simenon vachement sympa ! Bravo !
·
Image de Joëlle Brethes
Joëlle Brethes · il y a
Merci de ne pas vous être détourné avec horreur de ce récit sanguinolant… et mieux encore, de l'avoir trouvé sympa. Vous étonnerai-je si je vous dis que cet avis n'est pas partagé par les proches de Céline ? ;) ;) ;)
·
Image de RAC
RAC · il y a
HIHIHI ! Z'ont pas d'humour !
·
Image de Pilatom Remicasse
Pilatom Remicasse · il y a
Mon vote pour ce texte très dur ...
·
Image de Joëlle Brethes
Joëlle Brethes · il y a
J'admets que je n'ai pas fait dans la dentelle et j'espère ne pas vous avoir traumatisée ;)
Merci, en tout cas et… bon Week-end :)

·
Image de Charieau
Charieau · il y a
terrifiant! mais bien écrit. un brin cynique sur la fin, pas mal.
·
Image de Joëlle Brethes
Joëlle Brethes · il y a
Merci beaucoup, Charieau :) A très bientôt sur votre page !
·
Image de Daniel Nallade
Daniel Nallade · il y a
J'aime !
·
Image de Joëlle Brethes
Joëlle Brethes · il y a
Un peu violent : pôôôvre Céline ! ;) Une copine de théâtre m'a d'ailleurs dit que j'étais un monstre d'avoir imaginé une telle situation, et elle se félicite d'avoir abandonné la troupe à laquelle nous appartenions toutes les deux ;) ;) ;) …
Ceci dit : merciiii !

·
Image de Lilytop
Lilytop · il y a
J'aime, à vous le repéter, votre écriture, votre style. Lorqu'on arrive au bout du texte on en voudrait d'autres !!!
Et merci pour votre encouragement de "d'mots en paroles".

·
Image de Joëlle Brethes
Joëlle Brethes · il y a
Que ce commentaire est doux à mes yeux !… ;) ;) ;) Merci, Lilytop
·
Image de La  luciole
La luciole · il y a
bravo, c'est raconté avec beaucoup d'humour. J'aime beaucoup le médecin : "Un grand dépendeur d'andouille" et que dire de la fin :) mon vote évidemment :)
·
Image de Joëlle Brethes
Joëlle Brethes · il y a
Merci beaucoup, chère Luciole… Ce texte est un de ceux que j'ai adoré écrire et c'est, avec les "Bracelets" le seul vieux texte libre que j'ai laissé sur ma page ! … Bonne fin de dimanche…
Bises. :)

·
Image de Amphicyon
Amphicyon · il y a
ouh là tu t'es inspirée de ton expérience sur les planches pour mettre Céline entre quatre de celles-ci ! cette Céline quelle morgue, d'ailleurs elle y a finit la pauvre ! Mais dis-moi , Céline, la vraie, elle va bien quand même ? ;-) C'est un belle pièce ... et Céline était un bon morceau) ;-)
·
Image de Joëlle Brethes
Joëlle Brethes · il y a
Hihihi… pas maaaaaal ton "morgue/ morgue" !
Concernant mon inspiration, je t'avoue qu'en plus de mes passages sur les planches j'ai des parents dans la police… Un petit mix de tous ces ingrédients et hop, le texte est sorti tout seul comme un grand ;)
La vraie Céline (car il y en a eu une, comme tu l'as lu dans le commentaire de l'auteur ci-dessus) était talentueuse , d'excellente compagnie, et elle va bien, merci pour elle. Je ne sais d'ailleurs pas pourquoi son nom m'est venu en tête… Je cours de ce pas interroger Freud ! ;)
Merciiiii d'être passé !
Tu participeras à la matinale dimanche ?
Bises et bonne année ! :)

·

Vous aimerez aussi !

Du même auteur

TRÈS TRÈS COURTS

C'est en plongeant pour la X-ième fois au ralenti, dans le vide, que Léo eut un sursaut d'indignation. Il ne supportait plus, mais plus du tout ce songe stressant qui chaque fois le précipitait...

Du même thème

TRÈS TRÈS COURTS

Bringuebalé par les secousses du métro qui fonce à vive allure dans la pénombre des boyaux de la ville, j'essaie de rester concentré sur le contenu de mon livre, sans succès. Le regard ombrageux...