Bouleversement: journal d’une timide jeune femme

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6 septembre 2019
— Êtes-vous mariée ?
C'est par cette question incongrue, posée à brûle-pourpoint, que, ce matin au labo, mon directeur de recherche m'a accueillie.
Devant la négative, il m'a traité de « reste de femme » et, très fier de sa saillie, s'est plongé dans son travail.
Cela m'a déstabilisée.
Comment, moi qui suis d'une timidité maladive, toute petite et chétive, dotée d'une poitrine trop plate, moi qui suis toujours cachée derrière une tonne de cheveux, comment pourrais-je développer une relation amoureuse.
Mes anciennes copines de lycée sont toutes mariées, à 30 ans, elles sont depuis longtemps mamans, coiffeuses, caissières et... obèses.
Je trouve qu'avec mes diplômes supérieurs, mon salaire élevé et mon appartement, je ne m'en sors pas trop mal.
J'occupe ici un poste à responsabilités et ma carrière est de loin ma priorité.
L'amour est donc le dernier de mes soucis, mon expérience en la matière se résumant à la lecture des « Sœurs Brontë ».

10 septembre 2019.
Le directeur nous a réunis à la première heure, le labo était en émoi.
À côté de lui se tenait un jeune homme : le nouveau collaborateur que tout le monde attendait, il arrivait précédé d'une solide réputation. Malgré son jeune âge, il est reconnu dans le milieu comme une sommité.
Le chef a évoqué pour nous sa personnalité et ses travaux, il a rougi.
Il va travailler avec moi en étroite collaboration. Le patron devant le labo a fait mon panégyrique et m'a confié ce nouveau qu'il a présenté comme mon bras droit.
J'ai rougi.
Le nouveau paraît timide et affiche en permanence un sourire gêné, mais son regard est droit et ses mouvements sûrs.
Il n'est pas très beau : brun, maigre et tout pâle. Il a ce physique d'homme fragile qui m'a toujours attendrie.

11 septembre 2019.
Il était à l'heure, en tenue. C'est bien la ponctualité !
Il a poliment salué tout le monde et s'est présenté à moi.
Nous avons défini ensemble le champ de nos travaux. Il sait travailler en équipe, m'a interrogé sur mes collaborateurs et sur les tâches qu'il pouvait leur confier, il a pris des notes.
Après cette efficace prise de contact, il a aménagé son bureau avec méticulosité et sans transition, s'est mis au travail.
Pour ne pas se laisser distraire, il a coupé mail et téléphone et s'est lancé dans une série de calculs que je lui avais demandé de vérifier.
Très concentré, consciencieux et motivé, il ne s'est octroyé une pause que lorsque ces mesures ont été terminées, il en a alors profité pour échanger avec les collègues et vérifier ainsi ses intuitions.
À la cantine, il n'a pas hésité à se mêler aux autres, mais j'ai bien vu que, fin psychologue, il a évité la collègue particulièrement bavarde qui n'arrête pas de pérorer.

19 septembre 2019.
La semaine s'annonce bien. Après la réunion technique de fin de journée, il m'a dit son âge.
— Ah, tu as un an de plus que moi.
La discussion s'est animée :
— Tu aimes la poésie ?
— Oui.
— Mon rêve, c'est de plus tard voyager en Europe.
— Moi aussi, ai-je répondu.
Lors du passage obligatoire à la douche, j'ai entendu à travers la cloison « la bavarde » qui annonçait aux autres que le nouveau avait craqué pour moi.
Qu'est ce qu'elle ne va pas imaginer celle-là ?

21 septembre 2019.
On a échangé nos numéros de portable.
Ce week-end, pendant de longues heures, on a partagé de terribles banalités, ma conversation, plate au possible, était ponctuée de « lol ».
Au labo, je n'ai évidemment pas osé lui parler « en vrai ».
Je me suis contentée de sourire, je suis trop timide et puis... nous étions pris par le travail.
Je crois que je suis tombée amoureuse de lui et qu'il partage mes sentiments.
N'a-t-il pas posé sa blouse sur le porte-manteaux à côté de la mienne ?
Pendant la journée, je ne l'ai même pas regardé de peur qu'il ne devine mes sentiments.
Quand je le croisais, mon cœur palpitait et je faisais semblant de ne pas le voir.

24 septembre 2019.
Ce matin, Chen m'a fait la bise !
Quand il s'est avancé vers moi, j'ai tremblé de tout mon être.
Afin de prévenir toute contamination par les produits que nous manipulons, masques, gants, chaussures de protection et combinaisons font partie de notre tenue de travail.
Je vous laisse imaginer la scène : ce premier baiser a plutôt été un contact furtif de son masque contre ma visière.
— Ça va Mei ? m'a-t-il lancé.
Je me suis liquéfiée.

Quatre jours plus tard.
Il est entré dans la pièce une rose à la main, c'était tellement romantique.
— Mei, a-t-il dit !
Il n'a rien rajouté, j'ai compris.
Je me suis jetée dans ses bras, nous nous sommes longuement serrés.
Submergée par l'émotion, je me suis écartée, peut-être un peu trop brusquement, renversant au passage un échantillon terriblement pathogène.
Désespérément, j'ai tenté de m'en saisir.
Horrifiés, nous avons vu l'éprouvette tomber comme au ralenti.

28 septembre 2019 : institut de virologie de Wuhan.
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Lange Rostre · il y a
Toute cette pandémie à cause d'un coup de foudre !! Vraiment, l'amour mène à tout !...:)
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Jean Paul · il y a
Le prix Nobel de médecine Luc Montagnier qui a défendu la thèse d'un virus fabriqué en laboratoire n’avait pas envisagé cette option.
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Brigitte Bardou · il y a
Je le savais, je le savais et voilà la confirmation !
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Jean Paul · il y a
Vous en avez maintenant la preuve irréfutable.
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Maito et Mikeline · il y a
Ah ben voilà ! On peut définitivement écarter la piste de ce pauvre pangolin injustement accusé. Un petit air de Pandemia, non ?
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Jean Paul · il y a
Je ne connaissais pas "Pandemia" ; les critiques de "Babelio" et votre évocation m'ont donné envie de le lire, merci.
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Long John Loodmer · il y a
Une piste amoureuse improbable pour cette saloperie
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Jean Paul · il y a
Improbable?
Pourtant ces informations m’ont été données comme sûres par un homme qui a vu l’homme qui a vu...

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christine A · il y a
Ah voilà donc comment ce fichu virus est sorti du laboratoire.....! J'ai beaucoup aimé votre texte.
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Jean Paul · il y a
Maintenant vous savez tout, merci pour votre lecture.
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Randolph B. · il y a
Un texte qui m'a beaucoup plu en première lecture. Je l'apprécie encore plus aujourd'hui !
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Jean Paul · il y a
Merci beaucoup Randolph , j'apprécie .
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Eva Dayer · il y a
J'ai vraiment aimé, à la fois la romance entre deux personnages qui se ressemblent, et enfin ! la raison du point de départ de la pandémie.
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Jean Paul · il y a
Ces deux êtres, longtemps obnubilés par leurs études et leur réussite professionnelle, découvrent les sentiments amoureux et les petits inconvénients qui en découlent: palpitations , mains moites, maladresse…
Petites choses, dégâts immenses.

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Marie Guzman · il y a
j'avais adoré
ma com a disparu
je réitère n'en déplaise aux pirates du mauvais côté du rideau
réabonnement et tout et tout ^^ bravo pour cette version de l'histoire en tout cas

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Jean Paul · il y a
Merci pour tout pour tout.
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Joëlle Brethes · il y a
Oups... J'espère que vous avez également transmis cette pièce à conviction à qui de droit ! ;) ;) ;)
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Jean Paul · il y a
L'OMS est sur le coup mais chuuuut!

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