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Kegeruniku

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Elle tournoie sur elle-même, dans son petit tutu rose, ma ballerine ; et cette douce mélodie me berce encore, comme chaque nuit depuis maintenant tant d'années, depuis ce soir où elle a sauvé mon sommeil.

Après la mort de papa, ma mère se souvint de mon existence. Je crois qu'elle se sentait terriblement seule suite à sa disparition, alors elle se rapprocha de moi.
Soudainement, alors qu'elle ne m'avait jamais accordé beaucoup d'attention, elle passait ses journées à mes côtés, me coiffant, m'habillant, me faisant belle, comme si j'étais une petite poupée... entre mes anglaises, mon teint pâle, mes petites robes et mes souliers vernis, je ressemblais trait pour trait à un poupon ; cela aurait fait plaisir à papa, lui qui m'appelait toujours ainsi.
Je détestais qu'on me traite comme ces satanées poupées qu'on articule, qu'on manipule avec plus ou moins de délicatesse pour leur faire faire tout ce que l'on veut!
Enfin, ça semblait lui faire plaisir, alors je la laissais faire, c'était sans doute mieux comme ça, parce que lorsqu'elle ne s'occupait pas de moi, je l'entendais pleurer dans sa chambre.
Même de nuit, je l'entendais pleurer. Elle ne dormait plus, elle qui auparavant se distinguait par son sommeil si profond.
Tard dans la nuit, elle passait dans ma chambre, s'asseyait sur mon lit et me caressait les cheveux en répétant qu'elle m'aimait. J'avais horreur de ces moments.
Avant de partir, elle m'embrassait sur le front en me disant "Eh bien, toi non plus tu n'arrives plus à dormir hein ?"
J'avais tellement envie de lui dire que mes insomnies n'étaient pas aussi récentes que les siennes, mais, peut être pour ne pas la blesser, par crainte de sa réaction, je me taisais. Elle oscillait déjà entre la non-vie et la mort, je ne voulais pas ajouter à son tracas. Elle était devenue si frêle et si fragile, cela l'aurait sûrement achevée. D'ailleurs, cela l'a sûrement achevée.
Je n'ai jamais rien dit, mais, pour mon plus grand bonheur, elle est tombée sur mon journal intime.

"Comme toujours, maman dort profondément, j'aimerais vraiment avoir une boîte à musique comme la sienne et dormir si profondément que même ses caresses n'y pourraient rien.
Maman dort, papa veille, et moi, je fais office de somnifère.
Souvent, tard dans la nuit, il passe dans ma chambre, s'assied sur mon lit, me caresse les cheveux en me disant qu'il m'aime.
Puis, pour joindre le geste à la parole, ses gigantesques mains manipulent mon corps désarticulé, rigide et malheureusement pas frigide.
Comme il est douloureux ce plaisir qu'il m'inflige. J'aurais préféré que ses assauts mutilent mon corps, que ma chair en soit profondément marquée, que ma douleur soit visible et qu'on m'en libère. Au lieu de ça, cette chair traîtresse et mutine savoure ces instants détestables, et je ne peux que pleurer en silence avec dans la gorge ce même désespoir que doivent connaître ceux qu'on mène à la potence et qui nourriront les mandragores."

Lorsque je suis rentrée, j'ai retrouvé maman dormant plus profondément que jamais, avec auprès d'elle un tube qui avait contenu je ne sais quels médicaments et mon journal, ouvert.
Par deux fois mon intimité avait été violée, et par deux fois je ressentais ce plaisir coupable.
J'étais soulagée de la perte de ma mère, comme si avec elle c'était un poids qui s'envolait. Et puis, lorsque je suis partie vivre chez une nouvelle famille, j'ai eu droit de garder pour moi la boîte à musique de maman.
Depuis, chaque soir, avant de m'endormir paisiblement, je regarde danser ma ballerine sans m'occuper un instant de ce qu'il peut bien se passer dans la chambre d'à côté.

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