Vol 518 pour Tel Aviv

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Je suis traductrice. Je participe régulièrement à un atelier d'écriture et j'ai un blog de récits divers (plus ou moins courts ! ;-)). http://unmurmuredeliberte.fr/ Au plaisir d'écrire et  [+]

À Charles de Gaulle, Gaëlle va embarquer pour Tel Aviv. Un voyage en Israël sous-entend une attente interminable à l’aéroport, les questions, les lenteurs, les questions, les papiers, les questions, c’est presque un tourment. Mais elle aime tellement le désert du Néguev qu’elle veut bien supporter ces formalités à la limite de l’aberration.
Avant de rejoindre la file de l’enregistrement d’El Al, elle passe aux toilettes qui, elles, heureusement, n’ont pas généré de file. Elles sont vides.
— Madame, vous prenez l’avion pour Tel Aviv ?
— Oui.
— Écoutez, on n’a pas beaucoup de temps. J’ai un service à vous demander.
Gaëlle observe la femme de ménage qui lui a adressé la parole. Tout son corps qui se raidit insensiblement exprime un « Comment osez-vous ? » manifeste. Mais Gaëlle est bien élevée.
— Certainement, lui répond-elle avec une douceur à peine trop marquée.
— Je voudrais vous demander de prendre ce petit paquet avec vous. Il ne pèse rien du tout. Ensuite, il faut appeler un numéro écrit dessus pour le donner à mon frère. C’est pour sa fille.
— Je vous demande pardon ? demande Gaëlle incrédule. Nous sommes en 2018, la moitié de la planète fait la guerre au terrorisme, l’État d’Israël est encore plus sous surveillance qu’en temps normal et elle me demande de faire passer un paquet alors que je ne la connais pas ? Comme ça, tout simplement ? pense-t-elle en fixant sur la femme un regard de candide stupéfaction.
— Je sais, c’est un peu fou mais vous avez l’air gentille. Je trouve personne qui accepte.
— Et vous, vous avez l’air d’être malade des nerfs ou de consommer beaucoup de psychotropes. Bien le bonjour chez vous ! pense Gaëlle si fort qu’elle pourrait croire avoir prononcé ces mots. Mais elle en est incapable. Son éducation ne lui permet pas de s’exprimer ainsi.
Elle parvient à la place à bredouiller quelques syllabes qu’elle serait bien en peine de reproduire de façon intelligible et elle entre un peu trop dignement dans les toilettes. Elle en aurait presque oublié son envie tellement elle est éberluée par le culot de cette femme qui n’a certainement pas toute sa tête. Lorsqu’elle en ressort, la femme s’affaire à nettoyer les lavabos et ne la regarde pas. Elles ne sont pourtant séparées que de quelques petits centimètres. Mais tout est rentré dans l’ordre à présent. L’incident est clos. La frontière orale de leurs mondes si éloignés n’aura plus à être franchie. La femme de ménage a compris.
Gaëlle se demande s’il faut en toucher un mot à la compagnie aérienne. Elle cherche parmi les divers employés quelqu’un à qui elle pourrait parler mais ils sont tous très intimidants. À dire vrai, ils lui font même un peu peur. Elle préfère alors se taire et oublier l’incident.
Elle passe par le contrôle spécifique à El Al, explique trois fois pourquoi elle se rend à Tel Aviv, redonne encore l’adresse de son hôtel à l’arrivée et obtient enfin la permission d’enregistrer son bagage sous l’œil aiguisé de plusieurs cerbères.
En se dirigeant vers le contrôle de sécurité de la zone d’embarquement, elle cherche un mouchoir dans sa poche. Ses doigts touchent un objet inconnu qu’elle commence à retirer mais qu’elle replonge instantanément au fond de la poche dès qu’elle le reconnaît. Le petit paquet de la femme de ménage.
Gaëlle n’en revient pas. Comment est-elle parvenue à le lui glisser ? Comment va-t-elle s’en débarrasser à présent ? Il faut qu’elle garde son flegme. Les agents d’El Al sont plus que des experts de haut vol. Ils repèrent les comportements suspects à dix kilomètres. Ne pas se retourner. Suivre la file. Mon Dieu ! Heureusement qu’elle est passée à l’enregistrement sans rien savoir, elle serait morte de trouille sinon. Mais elle sait ce qu’elle va faire maintenant. Une fois le contrôle passé, elle abandonnera le paquet dans les toilettes. Ne pas trop sourire. Ne pas afficher un air trop sévère. Ne pas transpirer. Ça passe...
Lorsqu’elle se rend aux toilettes, elle est talonnée par une femme qu’elle jurerait sentir derrière elle depuis une demi-heure. Elle la surveille sûrement. Elle ne peut rien laisser dans les toilettes. Elle se ferait attraper.
Le vol 518 est annoncé sur le panneau détaillant tous les vols. À l’heure. Pas d’annulation. Il est même affiché sur la porte d’embarquement. Impossible de faire le trajet à l’envers. Prétexter un deuil soudain pour pouvoir courir jusqu’à la sortie, héler un taxi et s’enfuir en toute impunité. Alors, sur l’autoroute, elle baisserait la fenêtre et elle jetterait le petit paquet. Trop risqué. Elle ne saurait pas improviser.
Ce voyage vers Tel Aviv est un calvaire. Gaëlle ose à peine toucher au repas sans non plus le négliger complètement pour ne pas attirer l’attention. Elle prendrait bien un peu plus de vin mais si on la regarde ? Elle fait semblant de lire, tourne des pages qu’elle manque déchirer tellement elle les agrippe.
Et c’est enfin la délivrance. À l’arrivée, son contrôle cette fois-ci s’effectue en quelques secondes et c’est presque en défaillant de soulagement qu’elle grimpe dans un taxi.

Elle sort de la douche. Elle ne rejoint le groupe de marcheurs que demain soir. Aujourd’hui, c’est journée libre. Le petit paquet trône sur le lit. Un numéro de téléphone est griffonné dessus, et un nom. Kabir.
Elle le prend dans les mains et le porte à son oreille. Pas de tic tac. Il est léger. Gaëlle ne sait que faire. À qui pourrait-elle demander conseil ? Elle ne connaît personne ici. Si elle jette le paquet à la poubelle et que quelqu’un s’en aperçoit ? Et si elle appelle Kabir et que c’est un terroriste ? Mais comment a-t-elle pu se retrouver dans une histoire aussi folle ? Quel esprit tordu lui a réservé ce scénario ?
Elle décide de retirer la ficelle et d’ouvrir le petit paquet. Elle en sort une jolie boîte en carton épais dont elle ouvre tout doucement le couvercle. Un petit bracelet rose aux perles en forme de cœur y est lové. Une babiole de gamine sans valeur. Pourquoi diable tant de mystère pour un colifichet de rien du tout ? Ses doutes et ses questionnements ne sont pas apaisés. Sa perplexité est accrue. Mais, au moins, elle n’est pas en présence d’une arme.
Elle ouvre le minibar qui est rempli. Elle se sert une dose de whisky avec des glaçons. Allez, courage ! Un deuxième pour la route et elle compose le numéro de Kabir.
— Allô ? Kabir ?
— Oui.
— J’ai un paquet pour vous de la part de votre sœur.
Silence au bout du wi-fi. Finalement, Kabir lui répond.
— C’est le cadeau pour ma fille ?
— Oui.
— Je peux passer le prendre ?
— Non. Je préfère qu’on se rencontre dans un lieu public. Il y a un café Landwer tout près de mon hôtel, sur Rothschild boulevard. On dit dans une heure ?
— D’accord. Merci. À tout à l’heure.
Kabir et Gaëlle sont attablés. L’échange est long. Des reproches murmurés. Gaëlle lui explique sa terreur, l’injustice de la situation dans laquelle elle a été forcée. Des excuses soulagées. Sa sœur Fatima n’avait pas le choix. Ils étaient désespérés. Il fallait utiliser un profil innocent, c’est-à-dire de préférence une blonde, comme elle. Il lui montre la boîte qui se délite ; la boîte qui est un agglomérat de dollars. Ils ont besoin de cet argent pour opérer la petite. Ils ne savaient plus comment le passer. Ils ont beaucoup prié pour que Gaëlle soit la bonne personne, une bonne personne.
Gaëlle rejoint son hôtel en titubant. Elle n’a pourtant consommé que du thé chez Landwer. Le cocktail Molotov d’émotions qui l’a accompagnée durant ce voyage a fini par lui exploser au visage. Ce n’est qu’une fois à l’abri, dans sa chambre, qu’elle laisse les larmes couler.
Kabir n’a pas apaisé ses doutes. Il n’a fait que lui ouvrir des horizons d’imaginaires délirants. Jamais elle ne saura si elle a bien fait. Jamais elle ne les reverra, ni lui ni Fatima. Et plus jamais elle n’ira seule aux toilettes dans un aéroport. Et son prochain trek, c’est décidé, elle le fera au Népal.
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Norsk · il y a
Hehe! Oui! Le clin d'œil y était !
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Alain de La Roche · il y a
Excellent texte, je ne regrette pas mes 4 minutes de lecture.
Palpitant dès l'entrée aux toilettes.
Sympathique cette Gaëlle mais pas très prudente.
Moi qui m'attendais à quelque chose comme « Vol 714 pour Sydney ». 😊

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Safia Salam · il y a
Très drôle, j'ai souri pendant tout le texte, mais je vois que les autres lecteurs n'ont pas souri. Pas grave, j'en souris encore ! Ce n'est pas une question de lieux mais d'état d'esprit, je ne crois pas que le Népal est une solution, mais sans doute le trekking y est époustouflant.
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Norsk · il y a
C'est que son angoisse est drôle mais elle, elle a eu chaud, la pauvre ! :-)
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Joëlle Brethes · il y a
Quelle angoisse pour elle et quel suspense pour nous !
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Norsk · il y a
Alors le but est atteint ! :-) Merci !
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Vrac · il y a
Ainsi, le pire n'est jamais sûr... mais on a eu peur !
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Norsk · il y a
Rien n'est jamais sûr ! C'est tout la beauté de la découverte ! :-)
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Ginette Flora Amouma · il y a
Un suspense haletant.
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Norsk · il y a
Merci ! Reprenez votre souffle ! :-)
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M. Iraje · il y a
J'ai accompagné ce paquet de bout en bout, jusqu'à l'arrivée, avec plaisir.
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A. Nardop · il y a
On est pris par le récit mais quelle inconscience !
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Norsk · il y a
De la part de qui ?! ;-)
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Brigitte G. · il y a
J’ai été happée par la force de votre récit. J’ai eu peur aussi comme votre héroïne tant votre manière d’écrire est réaliste.
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Norsk · il y a
Merci ! Tout finit bien, ouf ! ;-)

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