Une seconde chance

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En compétition

Mon Dieu ! qu'il m'est difficile d'écrire mais qu'il me serait encore plus difficile de ne pas le faire  [+]

Image de Été 2020

Le soir descend et Marie va finir par glisser sur le tapis si je ne la redresse pas. Je dois la ceinturer sans cesse pour ne pas qu’elle penche en avant. J’ouvre les rideaux, éteins la lampe, et laisse entrer l’obscurité. Ainsi, nous verrons mieux les lumières du port. Je dis « nous », mais c’est surtout pour moi, car j’ai besoin d’espace et de voyages. Marie, elle, ne voit plus depuis l’accident et comme je ne peux ni la voir en peinture sur le mur du salon, ni la voir face à moi dans son fauteuil roulant, ça tombe bien.

J’aime rester debout dans l’ombre derrière elle à maintenir sa tête droite contre le haut du dossier et veiller à lui faire contempler ce qu’elle ne voit pas. On pourrait croire, la larme à l’œil, que je regarde au loin pour elle, mais non, je regarde au loin pour moi. L’ombre ne me dérange pas ; j’ai toujours vécu dans la sienne quand elle vivait en pleine lumière. Alors, ça tombe bien.

Et puis, quand j’ai assez rêvé que l’un de ces bateaux m’emporte, je peux m’accouder aux poignées du fauteuil, mes mains sur ses épaules ; c’est pratique. Je me penche à son reste d’oreille et lui chantonne un air qu’elle a toujours détesté. Elle n’a jamais aimé Johnny ; elle, c’est la musique classique ou plutôt je devrais dire « c’était », car elle n’entend plus rien depuis l’accident, mais qui sait ? Elle perçoit peut-être encore quelques vibrations. Parfois même, j’ai l’impression que mes doigts esquissent un léger mouvement de peine ou de colère, je ne sais pas. Bref, du moment qu’elle souffre, je suis un homme heureux.

La nuit s’étale et Marie glisse à nouveau. Il y a quelques jours, j’ai dû faire de nouveaux trous dans la sangle avec la pointe d’un couteau, mais son ventre n’a rien senti quand la lame est allée trop loin. Je resserre de deux crans son attache. Marie a maigri depuis l’accident ; elle ne déglutit presque plus ; c’est à cause des brûlures.

J’ouvre en grand les deux battants de la porte-fenêtre, car Marie a besoin d’air pour survivre et moi je n’en peux plus de la respirer. J’étouffe en sa présence. Un vent léger envahit la pièce, mais pas un souffle ne vient la décoiffer puisque, depuis l’accident, Marie n’a plus rien sur le crâne. On dirait le visage d’un mannequin de cire qui a fondu dans les flammes ; une peau fripée comme un vieux cuir. Et quand je m’approche d’elle, je vois grand-mère dans la grange qui grille au chalumeau de cuisine les derniers morceaux de plumes, encore piqués dans la chair des poules. Je frissonne ; les poils de mes bras se hérissent. Marie toute entière n’est que corne brûlée malgré tous ces mois d’opérations.

La nuit s’installe à présent ; j’allume à nouveau la lampe posée sur le coin du meuble. Me voici soudain géant sur le mur et elle, masse informe à mes pieds. Je suis une ombre en pleine lumière, un ogre qui se penche à son bout d’oreille, mes mains sur ses épaules et, les yeux fixés sur une autre femme toute peinturlurée au mur du salon, je lui murmure encore :

— Oh Marie si tu savais tout le mal que tu m’as fait…

J’ai quelque peu modifié les paroles juste pour elle, elle sur le mur qui regarde celui qui la peint. Était-ce chez lui, dans une chambre miteuse sous les toits ou était-ce ici ? Faisaient-ils l’amour avant ou après ? Je m’approche du tableau avec un briquet que je passe et repasse tout près de la toile en faisant attention. Il serait cruel qu’elle brûle à nouveau. Je pense qu’ils faisaient ça avant. Les couleurs sont criardes, presque indécentes ; et puis elle a ce regard de femme comblée. Ses lèvres, qu’elle a sans aucun doute et sans aucune retenue déposées un peu partout sur son corps, sont d’un rouge insolent. Ce jeune homme est un artiste ; il a su, d’un coup de pinceau, dévoiler le désir en elle. Sa chevelure est sauvage, tout en fouillis comme sans aucun doute tout en pagaille devaient être les draps du lit. La bretelle gauche de sa robe pend le long du bras. L’a-t-il enlevée pour embrasser son épaule ou l’a-t-elle négligemment laissée ainsi pour lui plaire ? Combien de temps est-elle restée à prendre la pause ? Des heures entières. Des heures entières de baisers, de caresses et de soupirs. Ceci n’est pas l’œuvre d’une journée. Ceci n’est pas l’histoire de quelques jours. Combien d’après-midis passés dans ses bras...

— Oh Marie, si tu savais… tout le mal que je t’ai fait…

Le petit doigt de ma main gauche a bougé. Oui, c’est bien de la peine et de la colère à la fois ; il y a même un peu de souffrance ; je suis un homme heureux.

Je me souviens encore du jour où elle est entrée toute joyeuse avec sous le bras ce tableau enveloppé et ficelé bien comme il faut. Elle acceptait, depuis quelques semaines, de poser pour le fils d’une amie qui cherchait des modèles uniquement féminins. Assurément, à vingt-cinq ans à peine, il avait déjà beaucoup de talent et ce, dans plusieurs domaines… Je l’ai compris bien vite à voir ce qu’il faisait d’elle et j’assistais impuissant à cette progressive métamorphose qui transforme la chenille en papillon. Bien que l’œuvre soit achevée, Marie a continué de s’absenter, ayant trouvé cette fois-ci le prétexte d’aider le jeune barbouilleur dans la préparation de son premier vernissage. Elle ne rentrait qu’en fins d’après-midis, voire après les repas et je devenais, alors chaque jour un peu plus, l’absent de sa vie.

Et puis, quelque temps après qu’elle se soit fièrement accrochée au mur, il y a eu l’accident, ce terrible accident dont on a découvert bien vite la cause. Le rapport de police précisait qu’un dysfonctionnement dans le système de freinage avait été décelé lors de l’expertise et que, au vu de la route sinueuse qu’elle avait empruntée ce soir-là, il était incroyable qu’elle en soit sortie vivante après que le véhicule ait quitté la route, dévalé le ravin avant de s’enflammer. On m’a questionné et j’ai évidemment répondu tout en larmes que c’est moi-même qui entretenais le véhicule. Avais-je omis de vérifier quelque chose le matin même ? À priori, oui… Aussi, pendant tous ces mois qu’elle a passés à l’hôpital, je me suis senti coupable de ne pas avoir bien fait les choses. En la laissant, en quelques sortes, renaître de ses cendres, le ciel lui offrait une seconde chance.

La nuit est là, épaisse et paisible. Je veux que Marie, une dernière fois, puisse ne pas voir les bateaux quitter le port. Alors doucement, tout doucement, je la pousse vers la terrasse. Une dernière fois, je l’espère, mes mains sur ses épaules ; une dernière fois, je le veux si fort, ma bouche dans le creux de son cou ; une dernière fois à lui chantonner :

— Oh Marie… si tu savais tout le mal que l’on s’est fait…

Il y a quinze marches jusqu’au bas de la terrasse ; je lève les yeux vers le ciel étoilé pour lui dire merci, car je sais à ce moment précis, au moment même où mes mains quittent ses épaules, qu’il m’offre à mon tour, une seconde chance.

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François Paul · il y a
Les récits d’horreur sont souvent lus en lecture rapide mais là non, on se délecte, on jubile d'atrocité, c'est bien quoi, et pas compliqué mais faut le faire, comme de faire rire, pas simple. Bref, j'ai aimé.
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Fabrice Bessard Duparc · il y a
Bonjour François et merci de vous être arrêté sur ce texte.
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Lyshinyr Wos · il y a
Ce récit me fait tellement penser à une oeuvre de Thomas Harris... Pourquoi ? Parce que à travers ces lignes, à l'intérieur de l'esprit malsain de ce personnage, je retrouve toute la cruauté, la manipulation, la traîtrise, la férocité et la terreur qu'inspire Hannibal Lecter ! Très bien écrit, j'adore ! Et à tout hasard, y aurait-il une inspiration du personnage de Thomas Harris ? J'avais également penser à Dexter, mais le personnage en question dans votre oeuvre est beaucoup plus cruel que n'est antipathique celui de la série.
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Fabrice Bessard Duparc · il y a
Bonjour ; non je ne m'inspire d'aucun personnage de fiction pour écrire. merci pour votre lecture attentive.
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Doria Lescure · il y a
récit bien écrit et bien construit, entièrement porté par un personnage dense et trouble, aussi terrifiant que cette histoire est tragique. Le simple sujet de la trahison amoureuse est ici rehaussé par la froideur qui émane du narrateur. C'est à la fois prenant et effrayant.
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Fabrice Bessard Duparc · il y a
Merci de votre attentive lecture ; c'est exactement ce que j'ai essayé de faire passer dans mon personnage ; un être sans vie, rongé par la vengeance, odieux et cynique.
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christine MAESEN · il y a
Superbe ! la vengeance est un plat qui se mange très très froid !!!! Bravo et merci
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Fabrice Bessard Duparc · il y a
merci à vous plutôt d'avoir apprécié !
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Meri Bastet · il y a
Encore un texte bien noir qui rappelle les meilleurs auteurs du genre
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Fabrice Bessard Duparc · il y a
Merci de votre commentaire Meri !
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Julia Chevalier · il y a
Magnifique maîtrise de l’ironie glaçante, voire de l’humour noir. J’ai adoré
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Fabrice Bessard Duparc · il y a
Ok Julia et merci de votre critique..
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M. Iraje · il y a
Il y a du Hitchckock dans cette lenteur narrative, entre cynisme et sadisme contrôlé.
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Fabrice Bessard Duparc · il y a
Merci Irage, j'apprécie !
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France Passy · il y a
Cruel et envoûtant.
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Fabrice Bessard Duparc · il y a
Merci de votre lecture. Oui je suis cruel mais gentil quand même. Cela aurait pu être pire.
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Francine · il y a
Glaçant. Je plains cet homme qui s'approprie la liberté des autres. Bien écrit et noir à souhait.
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Fabrice Bessard Duparc · il y a
J'avoue que j'ai fait fort.... la pauvre...merci !
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Paul Thery · il y a
Un portrait par Soutine, et ça finit Potemkine ;-))
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Fabrice Bessard Duparc · il y a
Merci à vous Paul ! venant de vous cela est un compliment !

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