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UNE PAILLE

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Hugo Canesson

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UNE PAILLE
La création de cette publicité pour le Ministère de la Santé sentait bon la facture. Une approche visuelle de classe supérieure. Dans un récipient transparent, rempli de médicaments aux emballages colorés, divers et variés, il nous fallait trouver la chute. La base line, le saut créatif, l’ordinaire dans une agence de publicité. Sergio, le graphiste, griffonne, tourne autour du pot. Moi, je persiste. Il nous faut une chute foudroyante. La porte du sas du bureau de la création s’entrouvre et Sophie notre élégante secrétaire m’annonce la venue d’une jeune femme qui veut absolument me voir. «Sans rendez-vous?Pour voir l’artiste de la pub, il faut prendre rendez-vous!». Dis-je en souriant, limite dérangé. Charles Albert le directeur de créa, mort de rire : « Qui sait la chute est peut-être dans la visite impromptue de cette visiteuse ? Allez, on reprendra le brief demain. Ton histoire de coupe pleine de médocs manque de pif.». Ils sortirent et Sophie fit entrer la jeune femme. Nous nous sommes croisés lors de la réunion de campagne de José Plassy, candidat aux élections législatives sur la troisième circonscription. « Tu te souviens de moi ? Amélia ? Je suis la directrice de campagne de José Plassy. ». Le tutoiement est de règle dans ce type de parti et j’enchainais par une diatribe à l’endroit du candidat Plassy. On allait gagner au premier tour. Elle ajoute : «  J’ai eu un coup de cœur pour toi. Je suis tombé amoureuse dès que je t’ai vu. ». A ce moment la tronche du candidat Plassy s’estompe. Le genre de déclaration qui ne peut figurer dans une profession de foi. Elle me fixe. Des yeux couleur seringue à l’iris gourmand. « Mais J’ai une famille lui dis-je, des enfants, une maison sur les bras et puis on ne se connaît pas. ». « C’est un incroyable coup de foudre. Je pense à toi d’une façon sexuellement obsessionnelle. Le candidat Plassy, j’en ai rien à foutre. ». Elle me dévorait des yeux. Je n’ai jamais trompé ma femme (elle détient toutes les actions de l’agence). La sauvageonne me prit la main et la posa sur ses seins tout en m’allumant de ses lèvres pendues entre sa langue. Un moment agréable, une sensation nouvelle, une méprise totale. Récupérant ma main avant qu’elle ne la pose plus bas, sur un clitoris que j’imaginais vibrionnant, je lui expliquais que, touché par sa déclaration, je ne pouvais l’accepter par amour de ma famille et lui souhaitais malgré tout la victoire du candidat Plassy. Amélia se leva et quitta la pièce à la manière d’un mannequin sur un podium. Elle avait un postérieur encombré de bonne chair et des cuisses de diseuse de bonne aventure. De curieuses proportions cette Amélia. Elle se la pétait sévère. Par la suite elle me téléphona régulièrement me racontant les boires et déboires de son mari alcoolique, de trente ans son ainé. Son amour pour moi tenait de la folie. Une information difficile à partager avec la famille. Seul mon directeur de créa, Charles Albert, à la recherche de sa chute, fut briefé. Les réunions de campagne avec le candidat Plassy se poursuivirent. La fatale Amélia s’asseyait toujours en face de moi. Je lui voyais son jeu de jambes serties de collants noirs sous la table. Le jeu consistant à deviner si elle avait une culotte ou pas. Le programme de campagne de Plassy s’annonçait plutôt bien emballé et les bulletins dans l’urne allaient pleuvoir. La directrice de campagne s’en foutait royalement. Elle précisait simplement les dates de rendez- vous des réunions à venir avec restaurants et petits fours auxquelles j’étais aimablement convié afin de cerner au plus près le marketing émotionnel à mettre en place pour ce futur député qui allait laisser des traces dans la république. Amélia passait son temps à me liker sur facebook. Elle me téléphonait, m’adressait des sms. Elle me harcelait envahie par son obsession. Une campagne ne ressemble jamais à une autre prétendent les candidats. Je l’avoue : celle-là fut particulièrement fiévreuse. Finalement José Plessy se ramassa au second tour, battu largement par manque de convictions. J’y étais pour beaucoup. L’histoire fut donc pliée et Amélia disparut de mon radar. Charles Albert trouva la chute de la publicité en ajoutant une paille de limonadier dans la coupe avec ce slogan «Les médicaments vous les prenez comment ?». Ancien cocaïnomane, son saut créatif ne m’étonna pas et nous perdîmes le budget. 120 000 euros dans le cul Lulu .Une expression que je dois à Charles Albert qui, dans sa profonde dépression planta l’agence. Nous étions les meilleurs et perdions nos clients en avalanche. La crêperie du coin nous offrit son budget. Je m’en souviens encore et les en remercie. L’entreprise a mis la clé sous la porte, une fermeture pour cause « trop de talents. ». Quinze personnes à licencier. Sophie, ma secrétaire au ventre rebondi me creva le cœur. Un cœur palpitant à plus de mille. Une époque terrifiante que de devoir se séparer de tous, de l’autre, le Sergio, graphiste talentueux et mon Charles Albert, le meilleur. La famille en fut toute retournée. Mes performances de manager m’installaient looser. Le mec qui a tout perdu et qui va même perdre sa femme. Elle me quitta. Elle me laissa les enfants, la maison, les crédits, l’isolement. Le choc qui bascule ta stratégie et t’amène à en installer une autre. Une autre compagnie. Une autre compagne. Un amour à vaincre avec une image froissée. Qui voudra de moi ? Une impossibilité de savoir aimer à nouveau. Un gâteau difficile à couper, une vie, des valises à transporter, à partager. Je fêtais mes 49 ans. Mes enfants avec leur chapelet de nouilles auront su trouver les mots pour me consoler. Moi le mec largué par leur mère. Un client pour site de cul et rencontres à la con au coin d’une aventure mythique. Effrayant moment de solitude. Amélia ? J’ai son turlu, son 06. L’allumée du bocage pouvait entrer dans ma vie par la fenêtre. Une certitude, un coup sûr, un plan d’enfer. Nous étions deux années plus tard. Je vous passe les procédures de liquidation de l’agence, le divorce avec ma femme et les nuits à se gratter le pyjama. Amélia acceptant la divine surprise de mon célibat subi et plein de sève, débarqua un matin chaussée de son œil de velours prête à décaper un régiment de Polonais, la musique d’André Rieux à fond. Un premier signe de décalage. Dans l’arène, elle afficha une ronde de nuit tout en gourmandise en des formes rebondis. Nous fîmes avec soin et précision toute chose que nous savions et bien d’autres à apprendre encore. Un terrain d’aviation aux décollages impétueux et manettes à fond. Une femme qui t’aime jusqu’à la rupture de frein; cette hypersexualité tu ne peux l’oublier. Ces cabrioles de première classe alertèrent son mari. Il la cherchait partout en s’imaginant qu’elle avait un amant. Il finit par lui crever les pneus de sa bagnole et nous suivre en permanence. Pauvre homme, je ne lui en veux presque pas. Amélia disposait d’une grande soif de plaisir, un vide narcissique encombrant. Elle me sollicitait de façon permanente et m’imposait de baiser quatre fois par jour. Ce contrat formidable signa la mort de son mari et la ruine de ma libido. Ecœuré. Le mari désespéré de voir sa jeune femme partir en vrille, mourut brutalement de chagrin lui laissant toute sa fortune dont un manoir en Espagne. Depuis, elle s’expédie amants et dépravés, s’offrant la totale en une orgie de connaissances effrontées. Elle me quitta pour s’oublier dans les bras d’un marin Grec gras du souvlaki et s’envola pour Los Angeles. Un ticket lointain qui ne me fera pas revenir. A nouveau sur la paille, je me promis de vérifier l’état de la crèche avant de m’y aventurer. Charles Albert et sa paille peuvent aller se faire foutre.
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