Un vieil homme

il y a
4 min
24
lectures
5

Adepte de littérature depuis toujours, j'aime conter des histoires qui sortent de l'ordinaire  [+]

« Allez, Papa, il est temps d’y aller »
Cette phrase en apparence anodine revêtait pour Albert un caractère funeste dans la bouche de Michel, son fils aîné.

« Aller où ? » demanda-t-il de sa voix tremblotante de vieillard. Cette question naïve, il la posait en toute honnêteté, car il n’avait aucun souvenir d’un départ prévu, bien qu’au fond de lui il sache parfaitement de quoi il s’agissait.
« Tu sais... », lui répondit Michel, visiblement gêné et contrarié. « À la maison de retraite, où tu seras plus tranquille. Et nous aussi d’ailleurs. Il y aura du personnel pour s’occuper de toi en permanence, tu seras au contact de gens avec qui faire connaissance. Je suis sûr que tu y seras très heureux. »
Il avait répété ce discours de si nombreuses fois qu’il était désormais capable de le ressortir machinalement, sans même y réfléchir.
« Mais je ne suis pas prêt », tenta d’objecter Albert," il faut d’abord que je prépare mes affaires ! »
« Madeleine t’a aidé à les faire la semaine dernière, tu ne te souviens pas ? »
Le vieil homme ne se le rappelait pas, mais il accepta la réponse sans contestation. Après une longue période de déni, il avait appris à croire tout ce qu’on lui disait, simplement car il n’avait pas d’autre choix. Il avait conscience que certaines vérités lui échappaient et que la seule solution qui lui restait était de faire confiance à ses interlocuteurs.

En voiture, assis aux côtés de son fils le conduisant à la maison de retraite, Albert repensa à ce que ce dernier lui avait dit. Ses enfants seraient plus tranquilles en le sachant entre de bonnes mains, c’était certain, et sans doute était-ce cela le plus important. Mais lui ? Il voyait ce déménagement, cet internement, comme une sorte de fin. Il avait espéré finir ses jours dans le foyer qui l’avait accueilli la majeure partie de sa vie, là où résidaient ses plus beaux souvenirs avec son épouse défunte, là où il avait vu grandir ses enfants, là où son fidèle berger allemand, Rick, le suivait partout où il allait...
« J’ai oublié Rick ! » s’écria soudain Albert, « je ne peux pas le laisser tout seul chez moi ! »
« Les animaux sont interdits à l’institut », lui répondit son fils d’une voix distraite, « mais ne t’inquiète pas, je m’en occuperai. »

La maison de retraite s’avéra correspondre exactement et tristement à la description que Michel en avait faite. Albert se retrouva parqué dans le grand bâtiment circulaire parmi les autres fardeaux dont les familles s’étaient délestées. Le personnel veillait sur les pensionnaires avec application, bien qu’on puisse parfois douter de leur sincérité. En bref, tous les pensionnaires étaient là pour terminer leurs jours en posant le moins possible de tracas. Au fond, la seule chose qui dérangeait vraiment Albert était l’absence de son chien.
Bien que les visites soient chaque jour autorisées entre quatorze heures et dix-neuf heures, Albert n’en reçut aucune de ses enfants les premières semaines. À part Michel, ils vivaient tous à l’étranger, et son aîné lui avait expliqué ne pas avoir la moindre minute de disponible à cause des formalités administratives dues à la maison de retraite, préoccupation qui s’ajoutait bien sûr à son travail et sa vie de famille.

Quelques jours après son arrivée, Albert reçut cependant la visite d’un individu qu’il n’avait jamais vu auparavant.
L’inconnu, un homme grand et maigre, au visage émacié et aux manières brutales, se présenta à l’accueil comme un neveu du vieil homme. Au guichet, le personnel peu enclin à vérifier l’identité des visiteurs se contenta de dévisager la face mal rasée et de lui indiquer la direction de la chambre. D’une démarche nonchalante, l’intrus se traîna le long du couloir interminable jusqu’à la porte qui lui avait été indiquée, la poussant violemment sans prendre la peine de frapper.
Albert, qui s’était assoupi le temps d’une sieste, s’éveilla en sursaut, le corps parcouru de palpitations.
« Quoi ? Qu’est-ce que... ? » parvint-il à peine à bafouiller.
« Salut, désolé de déranger, je viens prélever l’argent pour la semaine », annonça-t-il avec un rictus moqueur que le vieillard ne sut interpréter.
« Le... quoi ? », se contenta-t-il de répéter.
« Quoi, on vous a pas prévenu ? Vous devez payer tous les dimanches pour les frais, c’est comme ça, c’est la règle. On a sûrement dû vous le dire. »

Albert, qui savait bien ne pas être en position de contredire qui que ce soit, ne put qu’exprimer son étonnement en marmonnant. Il se leva lentement, glissant ses pieds dans d’épaisses charentaises, et se dirigea presque en glissant vers son manteau qui était pendu à une patère.
« Allez, papi », l’exhorta le charlatan tandis qu’il jetait de fréquents regards craintifs vers la porte de la chambre, « j’ai pas toute la journée ! »
Dans la poche gauche de son manteau, Albert avait pris l’habitude de conserver un porte-monnaie contenant du liquide, en particulier depuis qu’il lui arrivait d’oublier son code de carte bleue. Chaque matin, il veillait à ce qu’il contienne très exactement cent euros. C’était devenu pour lui une routine.
Albert retira le porte-monnaie de la poche et le tendit à son visiteur, lui demandant d’y prendre ce dont il avait besoin. Ce dernier ne se fit pas prier et le vida complètement. Puis ayant adressé un vague au revoir au vieillard, il déguerpit de la chambre sans fermer la porte derrière lui.

Comment l’escroc avait appris l’arrivée d’Albert et son infirmité, c’était un mystère. On pourrait probablement y trouver un début d’explication dans le manque de scrupules et le soupçon de malveillance inhérents à chaque être humain. Quoi qu’il en soit, il était décidé à exploiter le filon jusqu’à l’épuisement. Chaque jour aux alentours de quatorze heures, il revint soutirer de l’argent au vieil homme, qui le lui donnait presque sans rechigner. Cette rente quotidienne était une véritable manne pour l’individu, une bénédiction. Du jour au lendemain, il changea de train de vie et se mit à dépenser sans compter.
Un après-midi toutefois, une mauvaise partie de cartes lui fit perdre tout l’argent qu’il avait obtenu de son bienfaiteur. Pire, il se trouvait débiteur de personnes encore moins recommandables que lui. La solution lui apparut d’elle-même, bien qu’il y rechignât dans un premier temps. Pourquoi ne pas retourner à la maison de retraite ? Une telle poule aux œufs d’or devait bien être capable de pondre plusieurs fois par jour.
Arrivé dans la chambre du vieillard, il fut soulagé de constater que ce dernier ne le reconnaissait pas. Il lui fit son numéro habituel et attendit la main tendue de recevoir son argent.
Mais Albert, ouvrant son portefeuille, eut la mauvaise surprise de le trouver totalement vide. Confus, il jeta un regard désolé à son visiteur. Mais bientôt ses yeux s’éclairèrent alors que lui vint une idée. Durant le bref instant que cela dura, son interlocuteur aurait juré y voir de la malice, mais il n’accorda que peu d’importance à cette impression.
« Je suis désolé », lui expliqua Albert. « Comme vous le voyez, je n’ai rien sur moi. Mais si vous voulez, je peux vous emmener chez moi, où je garde mon coffre-fort. Là, je pourrai vous donner ce que je vous dois. »
Follement attiré par l’appât du gain, l’escroc s’empressa d’accepter la proposition. Il fit monter le vieillard dans sa voiture et suivit ses directives jusqu’à la maison désormais abandonnée. Une fois descendu de voiture, le vieil homme ne put que se répandre à nouveau en excuses.
« Ah, c’est trop bête ! Je suis vraiment désolé, mais je n’ai plus les clefs. »
« Alors qu’est-ce qu’on fait ? » lui répondit l’homme à bout de patience.
« Eh bien... si vous escaladez la grille, il est possible d’ouvrir le portail de l’intérieur. Ensuite, j’ai caché une clef sous un pot de fleurs qui nous permettra de pénétrer dans la maison. »

Tout en soupirant, l’escroc s’exécuta. D’un mouvement étonnement agile pour son corps efflanqué, il bondit sur le muret, se hissa par dessus la grille à la force des bras et se laissa retomber de l’autre côté. Un aboiement glaçant accueillit son atterrissage.
« Ah, j’oubliais », dit Albert. « Il y a un chien... j’espère que mon fils a bien pensé à le nourrir ».
5

Un petit mot pour l'auteur ? 5 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Randolph B.
Randolph B. · il y a
Je me régale en lisant vos histoires ! J'en ai lues quatre ou cinq...
Dans un registre différent, je vous propose un témoignage, "Ressource". Vous me donnerez, si vous voulez bien, votre ressenti. Merci d’avance, Matthieu, et bonne soirée,
Randolph

Image de Atoutva
Atoutva · il y a
Se débarrasser de ses vieux parents, un aspect peu reluisant de notre société.
Image de Christian Villenave
Christian Villenave · il y a
C'est super. Une image de notre société et parfois de certaines personnes qui n'hésitent pas de se comporter comme cela. Prenons soins de nos anciens.
Le texte est toujours très bien écrit et bien formulé. Bonne analyse.
A bientôt pour le prochain épisode.

Image de Franck Vezinet
Franck Vezinet · il y a
Beaucoup de finesse et de malice - comme son vieil homme - dans les textes de Matthieu.
Image de Ginette Flora Amouma
Ginette Flora Amouma · il y a
Un beau texte qui se lit avec plaisir .