Un tissu de mensonges.

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Bonjour à tous et toutes. Moi, c'est AL, 55 ans, pas toutes mes dents à l'instar de mon clavier auquel il manque des touches (mais je me débrouille), venue par chez vous raconter des histoires  [+]

Il m'a fallu des années pour retrouver Cédric. Exactement sept ans, sept mois et sept jours. Je l'ai retrouvé par hasard, en zappant frénétiquement, espérant je ne sais quoi, dans un reportage diffusé sur une chaîne régionale que je ne regarde pas d'habitude.

Il n'avait pas beaucoup changé. Moi si. J'ai vu son visage toujours aussi expressif, alors que le mien est devenu mou et fixe, mes yeux perpétuellement rougis sont cerclés de cernes qui ne disparaîtront jamais. J'ai vu sa silhouette toujours aussi svelte alors que la mienne s'est empâtée de trop de médicaments de trop d'heures alitée et de mauvais repas avalés trop vite sans aucun appétit. J'ai vu ses cheveux toujours aussi blonds et fins, alors que les miens se sont peu à peu teintés de gris, sans doute devrais-je m'estimer heureuse qu'ils n'aient pas totalement blanchi.

S'il me croisait dans la rue, il ne me reconnaîtrait même pas. Voilà ce que j'ai pensé : il ne me reconnaîtrait même pas, ce qui impliquait tellement de choses que sur le moment j'en ai eu le vertige. J'ai pensé c'est ignoble, après ce qu'il nous a fait, de pouvoir continuer à vivre comme ça, toujours le même, même pas marqué. J'ai pensé je vais lui arracher son sourire épanoui comme il m'a arraché tous les miens. Et puis j'ai pensé c'est tant mieux, si Cédric ne me reconnait pas, je pourrais m'en approcher. Je pourrais venir tout près, me faire passer pour une autre. Et même, je pourrais le châtier. Je pourrais nous venger, moi et le bébé. Notre adorable Corentin mort d'avoir été négligé, mort déshydraté, oublié pendant des heures dans la voiture qui lentement, terriblement, montait à cinquante degrés, pendant que Cédric se payait du bon temps avec une autre femme, une autre femme mariée.

A l'époque nous vivions à Bourges. Nous étions ensemble depuis la fin de nos études, Corentin avait sept mois et Cédric et moi devions nous marier à son premier anniversaire. Un matin il est parti soi-disant pour se promener. J'avais du repassage en retard, alors je lui ai dit d'y aller sans moi. Il avait pris le petit pour qu'il puisse profiter du bon air. Aucun des deux n'est rentré. Je me souviens de la police venant sonner. En voyant les uniformes, les visages serrés, gênés, j'ai tout de suite pensé au pire. Mais c'était pire que le pire que j'aurais pu imaginer. La suite, j'ai du mal à l'évoquer. La route jusqu'à l'hôpital, la morgue, le petit corps rougi. Je sais que je me suis effondrée sur le sol. Je crois bien que j'ai crié. Il n'avait pas son doudou, il allait pleurer, il ne fallait pas qu'il pleure sinon... Je me souviens des bras qui m'ont portée jusqu'à une chaise. Je me souviens de l'odeur d'un des hommes, un mélange de vétiver et de sueur écœurante. Les interrogatoires qui n'en finissaient pas. Et comme on me regardait, comme si c'était ma faute. Je n'arrêtais pas de leur dire, que ce n'était pas ma faute. Ils ont fini par comprendre que je n'en pouvais mais. J'ai été hospitalisée.

Ensuite il y a eu le lit blanc, le pyjama blanc, les murs blancs, le plafond blanc, je ne sais plus très bien combien de temps ça a duré. Je crois que c'était le mieux, avec le recul, j'aurais pu faire n'importe quoi, me faire n'importe quoi. Quand on m'a laissée sortir, j'étais tellement abrutie par mon traitement que je pouvais à peine marcher. Il m'a fallu des années pour émerger de ce brouillard d'antidépresseurs, d'antipsychotiques, d'anxiolytiques, anti ceci anti cela. Des anti-moi dont je ne pouvais pourtant pas me passer. Recommencer à fonctionner. Pas à vivre, ce n'était pas une vie. Un jour me forcer pour aller du lit au canapé, et la semaine suivante enfin le courage d'aller jusqu'à la salle de bains seule me laver, et arrêter de me demander pourquoi faire, à quoi bon, cesser d'y penser et bouger, aller du lit à la cuisine pour faire du thé, et des mois plus tard savoir à nouveau quelle heure il est, quel jour on est et comment on fait pour se préparer un plat à réchauffer...

Quand j'ai fini par me retrouver, que j'ai pu recommencer à penser, je me suis demandé ce qu'il était arrivé à Cédric. Il n'était plus là à ma sortie de l'hôpital. Il avait tout emporté, ses affaires, ses livres, ses vêtements, nos photos, même les photos de notre bébé. Ça a failli me faire replonger : il avait fait disparaître Corentin une seconde fois, comme s'il n'avait jamais existé. Ça non plus, je ne lui ai pas pardonné. Alors j'ai voulu le retrouver, savoir si lui aussi avait été dévasté, si la justice l'avait sanctionné. Mais en cherchant sur internet, en tapant "bébé oublié dans une voiture, le père condamné" j'ai lu tellement d'histoires tragiques qui étaient trop, bien trop, semblables à la mienne que j'ai dû abandonner. Je ne pouvais pas supporter ça, c'était tout revivre encore et encore jusqu'à être à nouveau brisée. J'ai cessé de me renseigner, et je me suis promis que si un jour, je ne sais comment, je le croisais dans la rue ou ailleurs...

Je ne l'ai pas croisé. Aujourd'hui je sais qu'il avait quitté la ville pour aller se perdre dans le centre de la France, dans un patelin au nom improbable, coincé entre un volcan éteint et une rivière. Coincé, piégé... Des mots doux, des mots d'espoir pour mon cœur déchiqueté. Je savais où il était, alors en étant très prudente je pourrais l'y rejoindre. Et une fois là-bas...

Je ne pensais pas plus loin. Une fois là-bas, je verrais. Et puis ça ne m'a plus suffi, de me dire que je verrai une fois sur place. Il me fallait me préparer, il me fallait un plan. Rien de compliqué, je ne peux pas faire de choses trop compliquées. Et puis quand il y a trop de variables, trop d'incertitudes, ça risque plus facilement d'échouer. Il faudrait que je l'observe de loin en évitant que quelqu'un s'en rende compte, que je découvre ses habitudes pour pouvoir m'en servir. Je voulais qu'on se trouve seuls, que je puisse l'isoler.

Je cherchais comment. Je ne pouvais pas barrer la route. Je ne pouvais pas saboter les freins de sa voiture, je ne connais pas assez la mécanique. Et l'illumination est arrivée, encore une fois à la télévision, dans une émission pour enfants. Une expérience avec un œuf qui était aspiré par une bouteille. Je l'ai visionnée plusieurs fois jusqu'à ce que je comprenne bien le principe. C'était tout simple : avec une balle de ping-pong dans son réservoir (pas un œuf, l'essence l'aurait rongé), il y avait des chances pour que sa voiture tombe en panne et que je puisse en profiter.

Je préférais vérifier d'abord, et je voulais savoir combien de temps ça prendrait.

Je profitais de l'innocence de mon voisin à qui je demandais quelques morceaux de sucre pour me dépanner jusqu'au lendemain, pendant qu'il cherchait dans son placard je restais dans son vestibule et m'emparai de la clé de sa voiture. Discrètement j'allais au parking, j'ouvris le bouchon du réservoir y mettre une balle, puis je remontais chez mon voisin avec une boîte de gâteaux pour le remercier. Je restai plantée devant son vide-poche et replaçais les clés avec précaution.

Le lendemain, il ne se passa rien.

Le surlendemain non plus.

Je pensais que mon idée ne fonctionnait finalement pas, jusqu'au septième jour où je vis mon voisin rentrer en taxi. Je lui demandais ce qui s'était passé, il m'expliqua que son véhicule avait soudain calé alors qu'il était sur la voie rapide depuis vingt et une minutes, et qu'il ne s'expliquait pas cette panne parce que son auto comme il disait, était presque neuve. Je me montrais compatissante, mais pas au point de regretter ce que lui coûterait la facture du garagiste.

Je n'avais plus qu'à me rendre à Dasburg, village insignifiant qui n'allait plus l'être longtemps.

La première difficulté fut de trouver un moyen de transport. Je pris le train jusqu'à la ville la plus proche où je louais une voiture. J'aurais pu prendre le bus ensuite, mais j'avais besoin de pouvoir suivre Cédric, même si j'ai aujourd'hui horreur de conduire. J'éprouvais un petit moment de panique lorsque je mis le contact, un bébé pleurait dans la rue et j'eus un affreux flash en voyant son petit visage essoufflé et humide se refléter dans mon rétroviseur. Il ne ressemblait pas à Corentin, mais pleurait exactement de la même façon. Je tremblais en mettant les clignotants. Je tremblais encore en passant la première. Je n'étais pas moins déterminée, juste terriblement choquée de cette coïncidence. En arrivant à Dasburg, je faillis renverser un petit monsieur en costume sombre avec un chapeau melon qui tenait un parapluie sous le bras. Il me fusilla du regard, je baissais la vitre et faillis l'insulter, débouler comme ça sur la chaussée sans regarder, non mais vraiment ! Je me rappelais juste à temps pourquoi j'étais là, et qu'il valait mieux que je ne me fasse pas remarquer. Alors je lui ai présenté mes excuses, lui dis que je n'étais pas du coin et lui demandais ma route. Il me l'indiqua du bout du parapluie avec un petit sourire mauvais que j'ai préféré ignorer.

La meilleure solution était de me trouver une place proche de la station d'essence, d'attendre que Cédric fasse le plein, et de détourner son attention assez longtemps pour agir. Je ne voyais pas d'autre solution, ne pouvant pas prétendre entrer chez lui pour emprunter ses clés.

Finalement je n'eus pas besoin de la balle de ping-pong dans ma poche.

C'est sa profession qui me permit de me passer de ces longues heures d'attente. Il travaillait dans une agence immobilière que j'avais vue pendant le reportage, et je flânais devant en attendant de découvrir quelle voiture était la sienne, et combien de carburant il lui restait. Ce ne fut pas très facile, mais j'y parvins, en me glissant juste à côté au moment où il allait démarrer. Je frappais à sa vitre, il n'eut aucune réaction au-delà de l'étonnement normal que chacun éprouverait. J'avais eu raison : il ne m'avait même pas reconnue. Je lui dis que je cherchais un appartement à louer, que j'avais vu sur l'affichette de l'agence et qui se trouvait à l'autre bout du village, il me répondit de prendre un rendez-vous pour l'après-midi, à seize heures, ce que je fis

J'avais attendu sept ans, sept mois et sept jours, je pouvais bien attendre quelques heures de plus. Seize heures, six et un sept. C'était de bon augure. J'essayais de me vider la tête, de marcher sur la place, de visiter l'église où un grand espace vide mal rempli par un harmonium criait l'absence d'un orgue. Je trouvais ça déprimant, et je ressortis.

Le rendez-vous fut expédié en sept minutes, nous partîmes ensemble dans sa voiture jusqu'à l'appartement qui était au premier étage d'une maison avec un petit jardin. Dans ce jardin, il y avait une bêche qui n'attendait plus que moi. Je m'en saisis et hurlais à Cédric qu'il était temps de payer ce qu'il avait fait à Corentin. J'abattis la bêche, une fois, deux fois, trois fois, sept fois. Il tomba, essayant de se protéger la tête avec les bras, mais j'ai continué à frapper jusqu'à sept, juste avant que quelqu'un m'arrache l'outil des mains et me plaque au sol. Les gendarmes sont venus me chercher. Je leur ai raconté toute mon histoire depuis le début, et ils ne m'ont pas crue. Et maintenant je suis là, dans ma cellule, en attendant de voir ce qu'ils vont faire de moi. Ce qui n'a plus aucune importance.

Ils me disent que c'est dans ma tête, que j'ai tout mélangé pour me protéger. On me répète que l'homme que j'ai tué ne s'appelle pas Cédric, qu'il n'a jamais vécu à Bourges, que je n'ai jamais eu d'enfant, que ce ne sont pas mes vrais souvenirs et que j'ai presque tout inventé, parce que je ne voulais pas admettre ce qui s'était vraiment passé, que je ne voulais pas me rappeler. Ils disent que c'est à moi que c'est arrivé, que c'était un enfant de sept mois que j'étais payée pour garder et pas mon fils, ma voiture et pas celle d'un petit ami imaginaire, moi et moi seule qui avait oublié le bébé, qui l'avait laissé mourir de soif dans cette canicule atroce. Tout ça c'est un tissu de mensonges. Je sais ce qui m'est arrivé. Tout ça n'est qu'un tissu de mensonges, mais ça n'a aucune importance, je me moque de ce qu'ils disent : Corentin peut dormir en paix maintenant que je le l'ai vengé.

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Ombrage lafanelle · il y a
Je viens de découvrir votre texte que l'ai lu du début à la fin d'une seule traite en attendant avec impatience le dénouement. J'ai beaucoup apprécié la fin, sacré chute!
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Alraune Tenbrinken · il y a
Merci de vos commentaires encourageants.

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