Un jour après l'autre

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Malgré mes réticences, me voilà Facebookien afin de donner des nouvelles de mon recueil qu'un éditeur a bien voulu prendre sous son aile. Voici donc ma page. Si le cœur vous en dit...  [+]

Image de Hiver 2015

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La clef tourne dans la serrure. Pendant que le soleil de ce juillet caniculaire chauffe son dos trempé de sueur, elle passe la porte après avoir ramassé les sacs posés au sol et rentre chez elle. La fraîcheur de la maison la surprend presque. Sans se retourner, elle referme la porte d’un coup de talon et se dirige vers la cuisine. Le plic-ploc du robinet l’y accueille. Il va falloir qu’elle se décide à appeler un plombier ou alors voir dans la caisse à outils de son ex si elle ne trouve pas un outil quelconque pour bricoler ça. Mais pas aujourd’hui. Elle n’en a pas la force. Comme d’habitude. Elle pose ses deux sacs recyclables remplis jusqu’à la gueule sur la table et allume la cafetière. Le reste de café de ce matin sera bien assez bon pour ce début d’après-midi. Elle ouvre la porte basse du placard et en sort un sac poubelle. Porte du haut. Les céréales dont la date de péremption indique la fin de semaine. Jetées. Elle comble le vide par la boîte colorée qu’elle vient d’acheter. Les BN à la vanille, idem. Le nouveau paquet remplace celui qui vient de valdinguer. La bouteille de Coca prend la place de celle qui végétait dans le frigo depuis presque un mois. Elle en profite pour poser la motte de beurre salé tout frais et se débarrasse de celle non entamée, vieille d’une quinzaine de jours. Les fruits superbes, des pêches et des cerises, dans le bac à légumes après avoir jeté ceux de la semaine dernière. Du lait entier bio. Celui-ci ne doit plus être bon. Poubelle itou. Du jus de mangue, dans le porte-bouteille tandis que l’autre, même pas touché, finit lui aussi dans le sac en plastique noir. Les bonbons, ces machins immondes, acides comme un jus de citron vinaigré, dans le vaisselier. Elle peut même garder ceux qu’elle a achetés en juin, qui doivent se conserver au moins un an.

Tout le reste est pour elle. Des plats surgelés. De la lessive liquide, des serviettes périodiques. Elle persiste à en acheter même si elle n’a plus ses règles depuis quatre ans. Elle continue pourtant d’avoir mal au ventre. De la rhubarbe pour la confiture qu’elle a prévu de faire cet après-midi. Elle peut jeter les feuilles fanées de la semaine dernière. Ce n’est pas la première fois qu’elle ne fera pas ce qu’elle avait programmé. Notamment la confiture. Des boîtes de conserve. Des pommes de terre, du sel de Guérande et des briques de soupe. Des steaks hachés trouvent leur place au congélateur et le pot de crème fraîche remplace l’ancien, sur l’étagère du haut du frigo. Au cas où elle aurait envie de cuisiner quelque chose. Elle a un filet mignon de porc depuis deux mois. Mais un steak haché, c’est quand même plus vite fait. Elle pourrait préparer des omelettes, c’est rapide aussi les omelettes. Mais ça fait quatre ans qu’elle n’a plus acheté d’œufs.

Elle range les deux sacs vides sous l’évier, se verse un café dans la tasse qu’elle vient de rincer, s’assied pour le siroter. Elle regarde ses derniers achats, les sous-vêtements taille 12 ans et la douzaine de paires de chaussettes 37/38.

Elle monte les escaliers. La porte de la chambre de son fils est sur la gauche. Une feuille de dessin A4 punaisée indique « NE PAS DÉRANGÉ » d’une écriture enfantine et à l’orthographe incorrecte d’origine. Elle entre. Elle range les sous-vêtements après avoir sorti ceux qui, de toute manière, ne lui vont plus. Elle les donnera au Secours Catholique.
Elle ouvre la fenêtre pour aérer, comme tous les jours. Elle tend le couvre-lit et frappe le « S » de Superman, imprimé sur l’oreiller, du plat de la main. Demain, elle fera la poussière et passera l’aspirateur. Le petit bureau est pourtant impeccable et le tapis aussi. Ses cahiers de classe de CE2 et ses crayons sont parfaitement rangés. Sa console est posée sur la tour de l’ordinateur, poussée entre les pieds du bureau. L’écran éteint attend que quelqu’un, un garçonnet de 8 ans... non... de 12 ans, le sollicite. La photo de son fils est sur l’étagère fixée au mur. À côté de ses figurines Naruto. Et de ses CD de Michael Jackson.

Il sourit de toutes ses dents, moins une qui est tombée trois jours avant le cliché. C’est la photo dont elle s’est servie pour imprimer des tracts qu’elle a distribués devant l’école, au club de foot, dans la rue piétonne, à la sortie des cinémas. Elle en a fait des affichettes qu’elle a agrafées sur les arbres du square Carnot et sur les panneaux de bois devant la mairie. Elle l’a mise sur Facebook, sur la page qu’un ami à elle a spécialement créée et qui a recueilli plus de 25 000 « like ». Et quelques dizaines de messages orduriers. La police la possède aussi. Cela fait plus de six mois qu’elle n’a plus de nouvelles des enquêteurs. Le quotidien régional a eu d’autres disparitions à mettre en colonnes. Elle passe une annonce à chaque date anniversaire. Un entrefilet inutile. Des médiums l’ont contactée. Des détectives lui ont proposé leurs services lourdement tarifés. Leurs enquêtes bâclées n’ont rien donné.

Thomas a disparu depuis maintenant quatre ans. Après être allé chercher des œufs à la supérette distante de cent cinquante mètres. Elle voulait lui faire des crêpes mais n’était pas habillée. Alors elle lui a donné de l’argent. Elle lui a dit qu’avec la monnaie, il pourrait s’acheter quelque chose. Il l’a embrassée pour lui dire merci et est parti en courant. Depuis, elle crève à petit feu de ne pas s’être habillée. Et le baiser de son petit garçon continue de lui brûler la joue. Une braise infernale qui attise sans fin sa culpabilité.

Personne ne l’a vu, sauf la caissière qui a mis ses œufs dans un sac en plastique et lui a recommandé de faire attention de ne pas les casser. Aux policiers, elle a dit que Thomas avait ri et que sa dent manquante lui faisait une bille de clown.

Puis le néant. Cent cinquante mètres de suppositions, d’extrapolations, d’interrogations. Rien. Thomas, ses œufs et ses bonbons se sont volatilisés. Avec sa vie à elle. Avec ses joies anciennes. Avec les souvenirs de son fils et de son existence avant ce gouffre de cent cinquante mètres. Des bonheurs et des souvenirs battus en brèche par des peurs infectes, des cauchemars obscènes et des scénarios d’une horreur absolue qui lui broient la poitrine.

Alors elle l’attend. Elle l’attendra jusqu’à ce que son cœur brisé s’arrête de battre...

Les yaourts ! Elle a oublié les yaourts ! Les veloutés et brassés. Il n’aime pas quand il y a des morceaux de fruits dedans.

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