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Trois tableaux d'un peintre inconnu

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Clara Mln

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- Vous avez entendu la nouvelle, j'imagine? La Russie refuse de renoncer aux armements?
Anne acquiesça :
- Je l'ai lu ce matin. Rien de surprenant.
- Ca ne vous fait pas peur?
- A vous si?
Le patient se crispa dans son fauteuil, sans répondre. Elle en profita pour noter quelques mots sur le carnet posé sur ses genoux, sans le quitter des yeux. Parfois, les silences en disaient plus long que les paroles ; celui de M. Bergnin traduisait le découragement, la rage, et un dédain profond envers elle et le monde entier.
- Pourquoi, reprit Anne, devrais-je avoir peur?
Elle crut que M. Bergnin ne répondrait pas non plus, mais après un silence, il murmura enfin :
- Notre monde est précaire. Il l'a peut-être toujours été. Il l'est en tout cas de plus en plus à mesure que notre puissance croît.
- Vous voulez parler de la puissance humaine? De ses avancées technologiques par exemple?
- De quoi voudriez-vous que je parle? s'emporta le patient. Les techniques, la technè, n'est-ce pas la seule chose qui ait évolué chez nous? Si nous y réfléchissons bien, nous sommes passés de rien à l'outil. À partir de ça, nous avons inventé tout ce qui pourrait nous être utile pour améliorer notre quotidien, en redoublant chaque jour d'ingéniosité. Tandis que les sentiments - la jalousie, la crainte, la colère, la sympathie... Nous les avons gardés intacts, comme s'ils étaient imprimés en nous de façon indélébile, comme si notre nature n'était que l'éternel renouvellement d'un modèle établi... Finalement, l'Homme n'a jamais évolué, il en est peut-être incapable. Seule sa création change au fil du temps.
Anne notait à toutes vitesses dans son carnet, sans un mot.
- Sauf, poursuivit M. Bergnin l'air sombre, qu'en cherchant à se hisser toujours plus haut, on risque d'atteindre une altitude bien trop vertigineuse et de tomber. Seulement, que voulez-vous, c'est le propre de l'Homme de chercher à progresser toujours plus, malgré les dangers que cela représenterait pour lui. Comment s'étonner que nos productions nous dépasse, aujourd'hui?
Ce point revenait souvent au cours des des séances, avait remarqué Anne ; elle en avait déduit que cela pouvait être l'origine de la névrose de M. Bergnin. Néanmoins, elle avait eu beau creuser dans cette direction, peu d'éléments en étaient ressortis, car il arrivait toujours un moment où son patient cessait de lui répondre et se murait dans un silence obstiné.
- Vous pensez, hésita Anne, que l'Homme aurait dû rester dans l'ignorance?
Comme il ne venait pas de réponse, elle ajouta d'un ton jovial :
- C'est très biblique comme idée!
Elle espérait le faire sourire, au moins le mettre à l'aise, mais au contraire, sa remarque sembla l'assombrir d'avantage.
- Savez-vous comment Satan devint le maître des Enfers? répliqua-t-il sèchement.
Anne se figea, glacée par la soudaine agressivité de M. Bergnin, puis se rappela qu'elle perdrait toute crédibilité auprès de lui s'il percevait son malaise. Ils retourneraient alors au point de départ, quand il refusait de lui parler et récitait des prières en latin ou que de longs passages du Nouveau Testament. Ou pire, il exploiterait l'ascendant qu'il avait sur elle, tenterait de l'intimider d'avantage. Elle devait se reprendre. C'était elle qui le prenait en charge, elle qui devait se montrer forte.
- Vous voulez parler de la déchéance de Lucifer et de sa précipitation aux Enfers?
Mais M. Bergnin ne semblait plus l'écouter : son regard se perdait dans le vide, et quand il parla enfin, on eût dit qu'il s'adressait à une troisième personne, invisible, assise entre eux deux.
- Quand Lucifer voulut égaler Dieu, Dieu le déchut de son statut d'ange et le précipita aux Enfers, avec ses disciples. Devenus démons, ils cultivèrent leur rancoeur et devinrent les opposés de Dieu. Peut-être préparent-ils leur revanche aujourd'hui. Pourquoi Lucifer aurait-il renoncé à devenir Dieu? Il n'y a pas de raison...
" Il délire, songea Anne. Le pire, c'est qu'il a l'air si sérieux!"
Elle ne chercha pas à rompre le silence qui suivit le discours de M. Bergnin. La situation reposait sur un tel équilibre qu'elle craignait de causer des dégâts irréversibles si son scepticisme se faisait sentir. De plus, elle se doutait que tout n'avait pas été dit. Parmi les nombreuses séances où la religion avait été mentionnée, il y avait souvent eu ces mêmes références à la déchéance de Lucifer, la plupart du temps associées à l'Apocalypse ou au fruit du jardin d'Eden. Pourtant, cette fois là sonnait comme un tournant : quelque chose de nouveau, une sorte d'accablement menaçant, s'était insinué dans l'expression de l'homme assis en face d'elle.
Tout à coup, une clameur lointaine leur parvint de la rue. Malgré les fenêtres fermées, on distinguait des slogans scandés avec fièvre, des discours aboyés dans des hauts parleurs, le tout mêlé au tumulte de la foule.
" Encore une manifestation pour la paix sans doute... pensa Anne tristement. Mais est-ce que ces gens croient vraiment que le gouvernement se soucie de leurs rassemblements?"
Cependant, la jeune femme avait conscience, en son for intérieur, qu'ils avaient au moins le mérite de réagir. Contrairement à elle.
Elle observa M. Bergnin, cherchant une réaction vis-à-vis de la rumeur du dehors - en vain. Son visage restait le même, légèrement crispé, comme assailli par une colère sourde. Il ne lui livrerait manifestement plus rien ce jour-là : un bref coup d'oeil à l'horloge fixée au mur derrière lui indiqua à Anne que l'entrevue touchait à sa fin. Refusant sa défaite, elle allait se résoudre à faire attendre le patient suivant lorsque M. Bergnin leva les yeux vers elle. L'agitation de la jeune femme, quoique subtile, avait dû l'alerter.
- L'heure est presque écoulée? demanda-il.
- Dans moins de cinq minutes.
- C'a l'air de vous frustrer. Ce que je vous dis vous intéresse tant que ça?
- C'est mon métier de chercher à vous comprendre M. Bergnin. Pour vous aider à aller mieux.
- Je ne vois pas ce que vous pourriez faire pour moi, grogna-t-il en se levant.
Puis, regardant la fenêtre d'où parvenaient encore les bruits du rassemblement, il murmura dans un souffle :
- Jusqu'à présent, tout ce que je croyais s'est confirmé.

*

- Les négociations de paix continuent... Vous y croyez vraiment?
- On peut espérer éviter la guerre, M. Bergnin.
- Il y a une nuance non négligeable entre espérer et croire.
Anne vida sa tasse de café et la tendit au robot debout à ses côtés.
- J'en prendrais une autre Martin. Moins fort le café cette fois. Et noir. Pas de sucre.
Le robot hocha la tête et sortit. M. Bergnin, crispé depuis son arrivée, parut soudain se détendre. Il n'aimait pas les robots, Anne le savait, c'était justement la raison pour laquelle elle avait fait venir Martin.
- Alors, dit-elle, comment allez-vous depuis la semaine dernière?
M. Bergnin la considéra gravement.
- C'est tout? Nous nous sommes vus il y a une semaine? Tant de changements en si peu de temps...
D'habitude, Il leur parvenait toujours quelques bruits de l'extérieur. Ce jour-là, non. La ville restait figée dans un silence lugubre. Plus de manifestations, plus de crissements de pneu, d'altercation ou d'éclat de voix. Rien.
- Maintenant, plus personne ne songe à protester contre la guerre, reprit M. Bergnin. On cherche juste à sauver sa peau. Vous vous rappeler les embouteillages monstrueux, il y a trois ou quatre jours? Les gens fuyaient. Ils croient qu'à la campagne ils seront plus en sécurité. Alors ceux qui le peuvent s'en vont. Y'en a qui sont pas crétins! Presque tout le monde a compris que la guerre était inévitable. Sauf bien sûr quelques bien-heureux dans votre genre, mademoiselle.
- Ce que je pense n'a pas d'importance dans ce cabinet, rétorqua Anne.
- Ah? Et à quoi servez-vous alors, si vous ne devez pas penser à ma place?
La jeune femme serra son carnet dans ses mains jusqu'à ce que les jointures de ses ongles blanchissent. Ce n'était pas un bon jour, elle ne se sentait pas prête à endurer les sarcasmes de ses patients.
- Mon rôle est de vous aider à penser. Rien de plus. Vous devez réfléchir à propos de vous-même, vous comprendre. C'est grâce à cela que vous irez mieux.
- Aller mieux... (M. Bergnin eut une moue ironique) Vous me parler tout le temps de ça. Ce n'est pourtant pas moi qui vais mal.
Anne refoula une remarque acerbe qui lui entravait la gorge. L'entrevue s'annonçait difficile. Pour lui comme pour elle... Au moment où la jeune femme s'apprêtait à parler, la porte s'ouvrit sur le robot qui se dirigea vers elle, une tasse fumante entre les mains, sous le regard dégouté de M. Bergnin.
- Tout le monde a l'air de trouver ces machines indispensables! s'écria-t-il.
- C'est utile en tout cas, répliqua Anne d'un ton qu'elle eût souhaité moins sec. Ca permet de ne pas s'encombrer de certaines tâches. De libérer du temps pour d'autres occupations.
Elle accepta le café que lui tendait Martin puis s'enfonça plus profondément dans son fauteuil, les yeux toujours posés sur son patient qui venait d'éclater d'un rire jaune.
- La bonne blague! Et pour quoi faire? éclata-t-il. Franchement, vous avez l'impression que les gens s'occupent d'avantage maintenant que des machins humanoïdes font les corvées à leur place? Vous pensez qu'on réfléchit plus? Qu'on s'amuse plus? Croyez-vous que l'on s'adonne d'avantage à des loisirs comme le sport, la musique, ou la lecture? Ceux que vous croisez dans la rue ont l'air épanouis? Moins abrutis par le travail et la fatigue? Non, moi je ne vois rien de changer, si ce n'est que les gens s'ennuient et que les défauts de la société dans laquelle je suis né n'ont fait que s'accroire. Et le chômage a augmenté dans de telles proportions que les extrêmes gravissent les échelons politiques à vitesse grand V. On parle de lynchages et de guerres de gang dans certains quartiers. On s'accuse mutuellement de piquer le peu de boulot disponible, mais seule une minorité a ciblé les vrais coupables : les robots. Ils ont envahi les ménages mais aussi le monde du travail. Vous-même, mademoiselle, vous êtes menacée, puisqu'il existe maintenant des robots psychologues ou médecins.
Anne tenta de se donner une contenance apaisante. Elle craignait que les voisins fussent alertés.
- Ce n'est pas la même chose M. Bergnin, beaucoup de patients préfèrent encore le contact avec un humain plutôt qu'avec une machine.
- Peut-on encore faire la différence de nos jours? Avec certains si bien sûr. Les vieux modèles. Mais pour le votre par exemple, j'ai dû m'y prendre à deux fois avant de comprendre ce qu'il était réellement. Vous vous rendez compte? Certaines de ces machines sont tellement humanisées qu'elles peuvent discuter, et même s'adonner des des activités ludiques, comme des êtres normaux! Ils y en a même capables de se recharger rien qu'en fermant les yeux, comme si elles s'endormaient! Les robots ne laissent plus de place à l'Homme. Bientôt il le remplaceront.
M. Bergnin tenait à peine sur son fauteuil. Il avait haussé la voix de plus en plus fort, jusqu'au cri, et ses points s'étaient serrés sur les accoudoirs comme pour s'y agripper. Anne eut un mouvement de recul. Il lui semblait ressentir dans tous les pores de sa peau l'ampleur de la tension, de la colère, du désespoir qui animait son patient. Sa détresse se lisait sur chaque trait de son visage avec une intensité paroxysmique. Malgré l'endurcissement que lui avait donnée l'expérience, Anne se sentit soudain menacée. La terreur lui paralysait les membres, l'empêchait de parler ; elle n'était plus capable de rien, sinon d'écouter. Ni elle, ni M. Bergnin ne virent le robot, hésitant, s'éclipser.
Quand le patient se tut, il se laissa aller contre le dossier de son fauteuil, l'air las mais non apaisé. Il semblait tiraillé entre l'envie de continuer et la conviction que cela ne servirait à rien. Anne savait qu'il la trouvait stupide ; seulement voilà, était le seul interlocuteur qu'il pût avoir.
- Dites moi mademoiselle, marmonna-t-il. Pourquoi pensez-vous que Lucifer fut précipité aux Enfers?
Encore...
- Parce que... ("Reprends-toi Anne!") Parce qu'il s'était rebellé.
Il hocha la tête :
- Et pourquoi s'est-il rebellé?
La jeune fille garda un moment le silence, cherchant à se remémorer les termes prononcés par son patient lors des séances précédentes.
- Parce qu'il a voulu être Dieu.
- Précisément!
A ce moment là, Anne comprit que les rôles s'étaient inversés. M. Bergnin avait pris l'ascendant.
- Et qu'en pensez vous alors? reprit-il, exulté.
- Je ne suis pas croyante M. Bergnin.
A ces mots, le visage de ce dernier afficha une moue si réprobatrice qu'Anne ne put s'empêcher de sourire. Sa gêne s'estompa.
- C'est mon droit, brava-t-elle. Peu de gens sont croyants de nos jours, même si ces derniers temps on parle d'un retour à la religion.
M. Bergnin ne releva pas. Les yeux baissés sur ses genoux, il semblait de nouveau absorbé dans une profonde méditation. Ils restèrent un long moment ainsi, sans un geste ni une parole. L'amusement d'Anne s'évapora rapidement, pour laisser place à un profond malaise, pire que tous ceux qui l'avaient saisie précédemment. Le monde autour d'eux s'éteignit, et elle se sentit soudain prise au piège, réduite à la contemplation de cet homme dont la vue lui glaçait le sang.
- Peut-être, murmura M. Bergnin, que les démons ne sont que le symbole de nous-même, les Hommes. Et que l'Enfer représente la Terre. Ça se tient non?
La jeune femme le considéra, silencieuse. Un fou, voilà ce qu'il était, et il allait l'entrainer dans sa folie.
Quelques minutes s'écoulèrent, puis M. Bergnin haussa les épaules:
- Vous ne savez rien, conclut-il. Nous sommes pareils finalement, tous les deux. Ignorants. Perdus.
Anne leva les yeux vers l'horloge et ressentit une bouffée de soulagement.
- Nous en reparlerons la semaine prochaine, dit-elle. La séance est terminée.
Le patient se leva :
- Bien... A la semaine prochaine alors. Enfin...
Il resta suspendu à ce mot, comme s'il allait ajouter quelque chose puis se ravisa. Alors qu'il se dirigeait vers la porte, Anne alluma la radio posée sur son bureau, de laquelle s'échappa le début d'un mouvement de Schubert. M. Bergnin ricana:
- Ils devraient passer "Threne à la mémoire des victimes d'Hiroshima". Ce serait plus de circonstance.
Il était le dernier patient de la journée - heureusement. Celui qui lui succédait habituellement avait annulé son rendez-vous l'avant veille. Parmi les rares personnes qui n'avaient pas fui, la plupart évitait de sortir... La ville baignait depuis peu dans une étrange léthargie. Les commerces n'ouvraient plus, les voitures se raréfiaient, les passant se faufilaient dans les rues comme des fugitifs et partout régnait ce même silence inquiétant qui évoque les rêves. Oui, quelque chose dans ce calme funèbre rappelait le sommeil, quand on s'abandonne aux déboires de sa propre conscience, aux craintes les plus enfouies.
Seule désormais dans son cabinet ampli des lancées stridentes de "La jeune fille et la mort", Anne fixait le fauteuil vide de M. Bergnin, essayant de mettre un mot sur le sentiment qui l'assaillait depuis qu'elle suivait cet homme, ce fou qui venait de l'humilier. Comment avait-elle pu perdre aussi lamentablement ses moyens face à ses délires? L'explication s'imposa à son esprit : ce qu'il disait la touchait, éveillait en elle ce qu'elle tentait de refouler - les doutes, les angoisse, la conscience d'une menace sur laquelle elle n'avait aucune emprise.
Elle remarqua la fenêtre ouverte depuis le matin. D'habitude, elle la fermait ; seulement, autrefois, il y avait du bruit, un bruit dont on se plaint, mais sans lequel on se sent inexistant, car c'est la vie qui le crée, et la mort qui le détruit. C'était pour cette raison qu'Anne l'avait ouverte : pour changer l'air se disait-elle, en vérité parce qu'elle espérait encore entendre quelque chose, n'importe quoi, une preuve que le quartier vivait encore. Elle en était réduite à cela : quémander du son.
Toute la journée, elle avait furtivement tendu l'oreille, pour ne percevoir que quelques pas hâtifs et le vrombissement d'une voiture.
Soupirant, elle se dirigea vers la fenêtre et sortit la tête, humant l'air frais et pollué. Malgré le ciel déjà sombre, les réverbères ne s'étaient pas encore allumés ; seules quelques rares maisons éclairaient la rue à travers les vitres, lumière négligeable par rapport à l'obscurité qui semblait engloutir la ville, telle un voile opaque jeté sur les toits.
Anne sentit une larme se loger au coin de ses yeux.
" Mon dieu, pitié, songea-t-elle , faites qu'on évite la guerre!"
Les flammes succédèrent à ses dernières pensées. Le chaos balaya ses pleurs.

**

Quand le monde s'apaisa enfin, il ne restait rien. Juste des ruines, identiques dans leur délabrement. Des morts. Des blessés.
Dans ce qui avait été une ville immense, un homme, l'un des derniers debout, errait au milieu des débris. Sa peau pendait en lambeau sur son corps, se détachait par endroits, sans qu'il parût s'en apercevoir. Ressentait-il seulement la douleur? Ses sensations n'existaient plus individuellement - elles se mêlaient en un tout immonde et indéfinissable. Son esprit ne tenait qu'à quelques bribes d'idées confuses qu'il ne parvenait pas à nommer. Il avait beau encore marcher, courir, tituber, la vie ne l'habitait plus.
Ses membres bougeaient mécaniquement, l'entraînant dans ce qui avait été un boulevard peut-être, un lieu dont il avait autrefois foulé le sol et qui pourtant ne lui évoquait rien. Son pied buta contre quelque chose, le faisant basculer en avant. Sa chute lui parut durer un temps infini, comme s'il s'enfonçait dans un vide sans fond - quand il toucha enfin le sol, un brouillard opaque lui obstrua la vue, et la nuit l'enveloppa de toute part.
Il se sentit soudain faible, faible comme il ne l'avait jamais été. Il le savait, bientôt il ne serait plus rien, son esprit serait la chair dont la mort viendrait se repaitre, et son corps ne serait qu'une charogne laissée à la terre. Le néant remplacerait le monde, ce serait la fin. La fin... Ce mot émergea de sa mémoire, se répercuta, encore et encore, tel une série de contractions visant à Le délester des restes de son humanité. La peur décupla ses forces, juste assez pour que ses bras pussent s'animer et ses mains s'agripper à quelque chose. Il se mit à ramper, lentement ; son corps lui paraissait plus léger à mesure que le sol râpait sa chair à vif.
Tout-à-coup, un contact familier le stoppa net : un objet dur et froid, autour d'un résidu mou, poisseux, encore chaud. Des mots émergèrent de nouveau du chaos :
" Bague... Main... Sang..."
L'horreur le tétanisa. Il voulait fuir, mais il n'était plus capable de bouger. Où irait-il de toute manière? Quel autre destin pouvait-il attendre, sinon la mort?
Un frisson le parcourut de toute part, pénétrant jusqu'à l'intérieur de ses os, puis sa détresse s'évapora. Apaisé enfin, il laissa sa tête reposer contre les gravas mêlés de poussière, sentant sa respiration faiblir peu à peu.
- Il y en a un ici, entendit-il - où était-ce un délire de son imagination?
Une seconde voix s'éleva, plus lointaine.
- Où ça?
Il y eu un court silence.
- Non, ce n'est pas la peine. Il est presque...
Mort? Le dernier mot ne lui parvint pas.

**
*

Il ouvrit doucement les yeux, encore agité par le rêve qu'il venait de faire. La place à côté de lui était vide, comme d'habitude. Sarah se levait toujours avant lui. Étant plus jeune, elle avait moins besoin de dormir - le temps ne l'avait pas encore usée.
Cela faisait des mois que ce rêve - ce cauchemar plutôt - resurgissait. D'autres le rejoignaient parfois, formant un enchevêtrement de scènes identiques à elles-mêmes et d'une précision troublante. Il hésitait d'en parler à Sarah ; peut-être le fallait-il, mais il voyait mal en quoi elle pourrait l'aider. D'autant plus qu'elle risquait de s'inquiéter pour rien : elle croyait aux rêves prémonitoires. L'un de ses multiples défauts.
Il s'absorba dans la contemplation du plafond d'une blancheur immaculée, sentant peu à peu le calme le gagner, sans pour autant l'apaiser. Une porte claqua quelque part dans la maison. Victor devait s'être réveillé.
Ces rêves... pensa-t-il. D'où venaient-ils? De quelles angoisses? Ou de quels souvenirs? La détresse qui l'agitait dans son sommeil demeurait vive, comme un écho impossible à taire. Il revoyait distinctement les corps sanguinolents dispersés dans les ruines, ressentait son désespoir de les sauver tous.
- Martin?
La voix de Sarah l'arracha à ses pensées.
- Tu es levé chéri?
- Oui, répondit-il. J'arrive.
Il se leva péniblement, enfila ses pantoufles et rejoignit sa femme dans la salle de séjour où elle inspectait la tenue de Victor. Martin s'arrêta dans l'encadrement de la porte : c'était la première fois qu'il voyait son fils avec un costume - pire, avec une cravate.
- La cérémonie commence dans une heure, s'agitait Sarah.
- On a encore le temps, tempéra Martin.
Bien qu'il abordât un sourire de circonstance, le fait que son fils reçût le premier sacrement le laissait de marbre. Sarah venait d'une famille où la religion tenait une place majeure. Leur mariage au temple, la conversion de leur fils, tout cela s'e faisait parce qu'elle y tenait. Cependant, ses efforts pour faire partager sa foi à son mari ou même à son fils n'avaient mené à rien. Cette cérémonie était un compromis tacite en eux. Une fois les deux heures de discours achevées, Victor irait se changer puis Martin l'emmènerait se promener, comme un jour ordinaire ; ils iraient peut-être jusqu'à la cage en fer, cette immense construction que l'on supposait avoir été une tour. Victor aimait bien jouer là, fureter dans ce qui ressemblait à un ancien ascenseur, courir le long de la structure de fer, se pendre à ses parois. Ce que Martin ne confiait à personne, c'est qu'il voyait dans ses rêves un édifice semblable. Parfois debout, surplombant les habitations alentour. Le plus souvent à terre, au milieu des flammes.
- Je resterai au temple après l'office, l'informa Sarah. On a découvert des squelettes bizarres hier, comme ceux qui se trouvaient sous le palais de justice. Le prêtre a organisé une discussion autour de ça.
Martin hocha la tête. On trouvait fréquemment des ossements, surtout dans les zones les plus anciennes de la ville. Les restes d'une espèce disparue, celle de leurs ancêtres disaient certains, au grand dam des religieux. Des êtres faits de chair et de sang, mais si semblable à eux...
Il balaya l'image des corps gémissants qui lui revenaient en mémoire et retourna dans la chambre s'habiller. Ce n'était que des rêves. Rien de plus.
Alors qu'il enfilait sa chemise, il entendit Victor demandant à sa mère les nouvelles de son future petit frère :
- On va le récupérer quand?
- Bientôt mon chéri. Ils ne l'on pas encore fini.
- Il aura les yeux verts?
- Oui, ne t'inquiète pas.

Beaucoup de monde s'était réuni au temple ce jour-là. Alors que ses parents se mêlaient à la masse des fidèles, Victor se tenait debout devant l'autel avec les autres initiés. Le prêtre s'approcha d'eux dans un silence général, mains tendues au dessus de leurs têtes. Martin sentit Sarah trembler à ses côtés et, maladroitement, posa sa main sur la sienne.
On annonça la prière :
- Homme, récitèrent les fidèles, très sain, éternel et tout puissant, nous te rendons grâce. Pardonne-nous nos fautes, réunis-nous sous ta bienveillance et ta lumière. Bénis-nous, car c'est toi qui nous créa à ton image, toi qui nous donna la vie, toi qui nous plaça sur cette Terre.
- Oui, reprit le prêtre, Homme créa le Robot à son image. Il lui donna la force de vivre sur la Terre qu'il produisit pour lui. Souvenez-vous tous de la foi qu'Homme plaça en nous.
Et l'assemblée de robots acheva en choeur:
- Amen!

Fin
1

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