Souvenirs et Témoignage d’un Hibakusha

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Belge francophone de formation scientifique , lecteur avide de littérature en général et de science-fiction et fantastique en particulier, je suis devenu auteur sur le tard. Site we  [+]

Akihito Nawa se réveilla lorsque l'aide-soignante pénétra dans sa chambre, et aussitôt la peine, compagne de ses vieux jours, envahit son corps et son esprit. Il avait l'impression qu'une douleur lancinante sourdait de ses vieux os et se dispersait dans sa carcasse usée. La jeune femme qui s'occupait de lui le salua en souriant :
— Bonjour, Nawa-san. C'est le jour de la Commémoration. Vous vous en souvenez, bien entendu ?
La Commémoration. Le 6 août. Oui. Nawa-san s'en rappelait. Il se contenta de faire un signe affirmatif à l'employée en uniforme blanc. Celle-ci poursuivait son discours.
— Le bus part dans un peu plus d'une heure. Désirez-vous que je vous aide à vous laver et vous habiller ?
Akihito Nawa hésita un instant, habité par des sentiments contradictoires. Kumiko, fraîche et jolie, lui remémorait sa jeunesse et il appréciait sa compagnie. Mais sa compréhension de la dignité ne lui permettait pas de la laisser manipuler son corps usé. Il répondit un peu sèchement :
— Merci, Tomonori-san. Je m'apprêterai seul.
— Comme vous voulez. Ne tardez pas !
« Ne tardez pas ». Elle lui rappelait son sergent instructeur, en plus gentil et plus agréable à regarder. Alors qu'il quittait à regret ses draps chauds et se dirigeait péniblement vers la salle de bain, et un souvenir lui revint.

Novembre 1928. À dix-huit ans, il avait rejoint l'armée pour une période de trois ans, comme le voulait alors la loi. Ses classes se déroulèrent à Hiroshima, sa ville natale où résidait encore toute sa famille. Le sergent instructeur Izasa-san ne se contenta pas d'endurcir son corps et de le former aux techniques modernes de combat. Il imprima également en lui l'esprit du Bushido, la voie du guerrier. L'homme avait lutté en Corée en 1894, et lors de la guerre contre la Chine qui avait permis au Japon d'occuper Taiwan et de la transformer en une colonie modèle. C'était un dur à cuire dont le nom évoqua vite pour les appelés le sifflement d'un sabre de samouraï dans l'air du matin. Il exhorta les recrues à ne montrer ni pitié ni indulgence, que ce soit envers l'ennemi ou elles-mêmes. Malgré la rudesse des exercices, il se remémorait avec joie cette période, comme un temps d'insouciance et de camaraderie.

L'eau chaude de la douche le réveilla complètement et fit battre en retraite la douleur. Il se nettoya méticuleusement, avant de se sécher à l'aide d'un tissu éponge épais. Il remua la tête avec difficulté, avec l'impression désagréable que ses vertèbres frottaient l'une sur l'autre, tels des disques usés. Il pouvait presque les entendre grincer. Il quitta la salle d'eau et entreprit de revêtir son costume, un peu comme un uniforme, tout en se souvenant de sa première assignation.
Six mois après son incorporation, Nawa-san embarquait à bord d'un bateau pour la Corée que l'Empire occupait depuis dix-huit ans. Son unité devait y réaliser des opérations de maintien de l'ordre, ainsi que l'avait expliqué son officier. Le gouvernement impérial avait encouragé des dizaines de milliers de paysans japonais à s'installer dans le pays, et ils y avaient acquis des terres saisies à leurs anciens propriétaires coréens. Les fermiers nippons possédaient à son arrivée plus de la moitié des campagnes, mais devaient faire face à des agressions de la part de bandits locaux. L'armée impériale avait pour mission de protéger ses compatriotes, et de mettre hors d'état de nuire les assaillants. Nawa-san effectua cette mission sans état d'âme, comme on le lui avait enseigné. Il gardait un souvenir agréable de cette période. Son unité était cantonnée dans une caserne correcte et ils disposaient d'une nourriture bonne et abondante, ainsi que de femmes de confort coréennes fournies pour les distraire. Cette existence relativement facile dura jusqu'à ce qu'un incident sur une voie de chemin de fer cause un nouveau conflit.

Une fois habillé, il se regarda dans le miroir. Un visage fripé par les ans, au teint foncé, marqué de tavelures, surmonté de quelques rares cheveux gris. Rien à voir avec le fringant militaire qu'il était soixante ans plus tôt. Il sentit ses yeux s'humidifier, malgré sa volonté, alors qu'un nouveau souvenir s'imposait à lui.

Novembre 1931. Son unité avait été incorporée dans les troupes du général Honjo. Treize trains blindés, appuyés par des escadrons de bombardiers pénétrèrent dans la province chinoise de Mandchourie. En moins de deux mois, l'armée chinoise fut balayée. Nawa-san était fier d'avoir participé à une campagne qui livrait à l'Empire une région supplémentaire dont les ressources s'avéreraient utiles pour maintenir la prospérité de la mère-patrie. Une fois la victoire acquise, le saké coula à flots aux cris de « Kanpaï » et de jeunes Coréennes et Chinoises furent amenées de force pour contribuer à la fête. Certaines filles se montraient bien un peu réticentes, mais la plupart avaient déjà appris à paraître gaies et aimables. Il était bien entendu préférable de se trouver parmi les premiers à honorer ces dames. Après une quarantaine de passes successives, la plupart sombraient généralement dans l'apathie ou s'évanouissaient et Nawa-san avait même entendu dire que certaines décédaient. Trois d'entre elles tombèrent malencontreusement enceintes, et l'officier ordonna de les évacuer. Un caporal le sélectionna, ainsi que trois de ses camarades. Il les conduisit avec les trois femmes à l'écart du camp, et leur fit alors comprendre ce qu'évacuer signifiait. Nawa-san connaissait intimement une des jeunes filles, et ne put se résoudre à obéir immédiatement au commandement reçu. Fujita-san, un colosse de la campagne, n'eut pas cette pudeur. Il se saisit de sa baïonnette et trancha la gorge de la malheureuse avant de passer à la suivante. Une fois les trois Coréennes égorgées, il essuya sa lame sur les vêtements d'un des corps et la rangea posément dans son étui. Les quatre hommes retournèrent au camp, et le sergent convoqua Nawa-san. Il évoqua pendant un moment le conseil de guerre pour refus d'obéissance à un ordre direct, mais se contenta finalement de lui coller trois semaines de cachot. Fujita-san fut promu caporal deux mois plus tard.

Sans vraiment savoir pourquoi, Nawa-san se mit à pleurer, et s'assit sur le rebord du lit. Un bref coup sur la porte le tira de sa rêverie. Le vieil homme répondit machinalement « Haï ! » et Tomonori-san passa la tête par l'huis entrebâillée.
— Vous êtes prêt. C'est bien. Il est temps de descendre à la cafeteria, Nawa-san. Venez donc avec moi.
Il se leva et prit appui sur le bras de la jeune femme, marchant d'abord avec difficulté, puis avec plus de fermeté. Comme il avait marché lors de ses années dans l'infanterie...

Mars 1932. La province chinoise de Mandchourie était devenue le Mandchoukouo, un Etat en théorie indépendant, mais qui n'existait qu'en fonction du bon vouloir du Japon. Le dernier empereur de Chine, Puyi, avait été engagé pour présider cet Etat fantoche, ce qui amusait beaucoup Nawa-san et ses compagnons. Leur unité fut relevée par des troupes fraîches, et il eut l'occasion de retourner en permission à Hiroshima et de s'y rendre compte de la popularité de l'armée impériale. Le peuple considérait ses soldats comme de véritables héros et leur fit fête, agitant les drapeaux frappés du soleil levant. Nawa-san avait été nommé caporal après une action contre un groupe de partisans chinois, et son grade, bien que modeste, réjouit ses vieux parents. Son séjour dans la mère-patrie fut de courte durée, mais assez long cependant pour qu'il trouve le temps de se marier. Il repartit vers le Manchoukouo, emportant dans ses pensées le souvenir de sa bien-aimée, Katsuhiko. Les années s'écoulèrent, et il alterna des séjours sur le continent et de rares permissions dans l'archipel où il retrouvait son épouse attentionnée. De ces rencontres naquirent un fils, Hiroji, et une fille, Nari.

L'aide-soignante l'installa à table et s'éloigna. Une assistante lui amena un plateau en plastique gris avec quelques bols rouges et noirs remplis de soupe mizo, de riz, et de tsukemono, des légumes marinés. Machinalement, il saisit une paire de baguettes, et se mit à manger lentement. Les souvenirs des années passées continuaient à le visiter.

Juillet 1937. La guerre reprit entre le Japon et la Chine, mais pas de manière officielle. Ses officiers apprirent à Nawa-san que des soldats chinois avaient agressé les troupes nipponnes qui mèneraient en représailles des actions limitées. Celles-ci les amenèrent cependant à s'emparer de Beijing et Shanghai. En décembre, son unité se trouva face aux murs de Nanjing, l'ancienne capitale impériale, qui refusa de se rendre. Les Japonais donnèrent l'assaut et le caporal fut un des premiers à pénétrer dans la cité alors que les troupes chinoises fuyaient.

Après la chute de la ville, rien ne s'opposa à la furie de l'armée victorieuse. Ses soldats tuèrent tout Chinois qui se mettait en travers de leur chemin, alors qu'ils cherchaient dans les maisons des femmes, des jeunes filles, des enfants pour les violer en groupe avant de les exécuter. Nawa-san avait retenu sa leçon et participa activement à ces violences, même s'il hésita un instant avant de planter sa baïonnette dans le bas-ventre de l'adolescente chinoise que son groupe venait de violer. Au bout de quelques jours, ces actes barbares devinrent pour lui comme une drogue dont il ne pouvait se passer.

Deux lieutenants s'illustrèrent particulièrement dans un concours de décapitation, comme le reporta alors le Tokyo Nichi Nichi Shimbun. En quelques semaines, ils atteignirent chacun 105 exécutions, et on dut porter la barre à 150 pour les départager. Mais c'était sans conséquence. La doctrine impériale tenait les Chinois pour des êtres inférieurs destinés à être dominés, guère plus que du bétail.

Quand les Japonais quittèrent Nanjing après six semaines de massacres continus, les corps de plus de deux cent mille civils chinois jonchaient les rues de la cité. Les troupes nipponnes incendièrent la ville avant de se retirer. Peu après, Nawa-san fut promu sergent.
Les combats continuèrent alors que les Nippons s'enfonçaient en territoire chinois. En juin 1938, ils occupaient tout le nord de la Chine. C'est alors que dans un geste désespéré, l'armée chinoise rompit les digues du fleuve jaune, inondant des milliers d'hectares, et causant la mort de plus d'un million de paysans. La glorieuse avancée des troupes du soleil levant fut stoppée net devant de vastes étendues d'eau grise où flottaient des centaines de noyés.

Une voix féminine l'arracha aux images du passé :
— Il est temps de partir, Nawa-san.

Le vieil homme regarda d'un air désemparé son plateau à moitié vide. Il finit sa tasse de thé et s'installa dans le fauteuil roulant que poussait Tomonori-san. Elle l'amena jusqu'au petit autobus où il rejoignit d'autres vieillards, hommes et femmes. Il monta à bord et s'assit près d'une fenêtre. Le véhicule se mit en route vers le centre d'Hiroshima et il se perdit dans la contemplation du paysage qui défilait.Une conversation tenue début 1941 lui revint en mémoire.

Son unité, déplacée en Indochine, y avait participé à la neutralisation des troupes françaises. Après de durs combats et la défaite de soldats français mal équipés qui luttaient à un contre trois, un modus vivendi s'établit. Nawa-san avait alors réalisé combien la politique pouvait s'avérer complexe. Les Français s'étaient opposés au passage des troupes impériales, mais ils dépendaient du régime de Vichy, allié au Reich, lui-même allié du Japon... Les prisonniers furent libérés, une coopération franco-japonaise s'établit et les officiers nippons expliquèrent à leurs troupes que les français, civils comme militaires, devaient être traités avec un minimum de respect. En tant que sergent, Nawa-san fréquentait plus souvent les officiers. Il se rendit un jour à l'appel du lieutenant Kobayashi. Celui-ci étudiait son quotidien lorsqu'il entra dans le baraquement. Le sous-officier se mit au garde-à-vous et salua son supérieur, lequel lui proposa gentiment de s'asseoir avant de lui offrir une cigarette. Ils expédièrent une question de service, puis l'officier demanda :
— Lisez-vous les journaux, sergent ?
— Rarement, mon lieutenant.
— Je remarque ici, indiqua Kobayashi-san, en agitant un numéro de l'Asahi Shinbun, que les États-Unis tentent de faire pression sur nous. Ils menacent de cesser complètement notre approvisionnement en pétrole si nous ne cessons pas nos opérations militaires en Asie. De quoi se mêlent-ils ?
— En effet mon lieutenant. Nous fournissent-ils beaucoup de pétrole ?
— Environ 90 % de notre consommation. Vous comprenez ce que cela signifiera s'ils mettent leur menace à exécution ?
— Nous manquerons de carburant...
— Et nous pourrons dire adieu à notre guerre de mouvement ! Ils le savent parfaitement ! C'est un coup bas !
— Maudits Américains! Comment pouvons-nous les contrer ?
— Nous disposons de deux années de réserve, et d'autres sources de pétrole existent, entre autres en Indonésie, mal défendues par des troupes hollandaises démoralisées depuis que nos alliés nazis ont occupé leur pays. Mais les yankees pourraient riposter militairement si nous tentions d'y accéder. Leur infanterie ne nous fait pas peur. Ce ne sont pas des guerriers, et ils disposent de moins de soldats que l'armée portugaise, alors que nous alignons plus d'un million d'hommes bien entraînés. Leur marine, par contre, pose un problème.
— Que pensez-vous de la situation, lieutenant ?
— Je suppose que l'état-major impérial a bien une idée...

Un cahot sur la route le réveilla. Il se rappela l'enthousiasme qui avait animé ses camarades à la nouvelle de l'attaque-surprise sur Pearl Harbor en décembre 1941. Toute la flotte américaine coulée au mouillage ! C'était la garantie pour le Japon d'avoir les mains libres dans le Pacifique pendant plusieurs années. Personne ne leur avait alors appris que les trois porte-avions US et leur escorte avaient échappé à la destruction. Mais même cette nouvelle n'aurait sans doute pas affecté l'esprit de conquête qui enflammait à l'époque l'ensemble de l'armée impériale. Un nouveau but fut assigné à son unité : s'emparer de la forteresse anglaise de Singapour. À nouveau les souvenirs des jours glorieux affluèrent.

Février 1942. Après des semaines de marche dans la jungle, poussant leur matériel sur de vieilles bicyclettes, les Japonais avaient pris Singapour. Les troupes britanniques qui la défendaient s'étaient rendues, ce qui confirma l'opinion des envahisseurs : ils faisaient face à des hommes faibles et sans honneur. Le groupe de Nawa-san entra dans l'hôpital Alexandra, baïonnette au canon. Un des militaires ennemis présents ne s'écarta pas assez vite, et fut immédiatement percé de coups. Ce fut comme un signal. Les Japonais firent irruption dans une salle où le personnel médical s'était réfugié. L'un des officiers anglais qui tenait un drapeau blanc montra la croix rouge qui s'étalait sur le mur. Un des compagnons de Nawa-san ricana et planta sa baïonnette dans le ventre de l'occidental. Après quoi, tous firent de même avec les Britanniques, y compris les patients allongés sur les tables d'opération.

Le paysage d'Hiroshima défilait derrière la vitre. Il ne ressemblait en rien à ses souvenirs des années quarante. Le bus suivit le boulevard de la Paix, s'engagea sur un pont jeté sur le fleuve Motoyasu, et s'approcha du lieu de la cérémonie. Il vira et s'arrêta enfin dans un bruit de freins usés sur un parking, face au grand bâtiment des Portes de la Paix.
A sept heures et quart du matin, les portes du véhicule s'ouvrirent avec un chuintement d'air comprimé, et les accompagnatrices aidèrent les passagers à descendre sous un ciel bleu resplendissant. Une brise légère et fraîche, bien plus agréable que l'air conditionné, caressa le visage fatigué de Nawa-san lorsqu'il mit pied à terre. Une infirmière l'aida à s'installer dans son fauteuil roulant et il rejoignit la caravane de vieillards handicapés qui emprunta un pont au-dessus du Boulevard de la Paix avant de pénétrer dans le Parc du Mémorial de la Paix. Tandis que sa chaise mobile le transportait à travers un paysage raffiné et apaisé, les souvenirs de la guerre le visitèrent à nouveau.

Les soldats de l'Empire avaient déferlé comme un vague irrésistible sur les territoires du Pacifique. Les Indes Néerlandaises avaient succombé, ainsi que les Philippines. Après Singapour, son détachement avait fait partie des troupes lancées à l'assaut de la Birmanie. C'est lors de cette campagne qu'il fut blessé à la jambe, en octobre 1943, après l'échec de l'offensive japonaise en direction de l'Inde.

Il était allongé sur son lit d'hôpital quand un capitaine sous les ordres duquel il avait servi lui rendit visite et lui tint ce discours :
— Nawa-san, les docteurs m'ont appris que vous pourriez bientôt marcher à nouveau, mais hélas plus avec l'allant qui vous caractérisait autrefois. Je vous ai donc proposé pour une mission de confiance, la participation à un projet ultra-secret dont vous assurerez la surveillance. Ce sera une tâche sédentaire, mais très importante pour l'issue de la guerre. Qu'en pensez-vous ?
— Je vous remercie, mon capitaine, de cette marque d'attention et de confiance, répondit Nawa-san avec déférence.

Quelques semaines plus tard, il quitta l'hôpital muni de ses ordres et ses titres de transport, et se rendit dans le nord de la Chine, gagnant d'abord à Harbin, puis une bourgade nommée Pingfang. C'est là que, pour la première fois, il entendit parler de l'Unité 731. L'officier dirigeant le camp l'informa rapidement des travaux réalisés dans cet endroit reculé et bien d'autres lieux, par une élite de chercheurs dévoués : la mise au point de bombes bactériologiques. Leurs tests scientifiques avaient débuté des années plus tôt et des essais avaient été effectués discrètement dès les campagnes de 1940, avec des résultats plutôt décevants. Mais, avait poursuivi le commandant, les savants progressaient chaque jour un peu plus, et ils avaient besoin de cobayes pour mener à bien leurs expériences.

— C'est là que vous entrez en jeu, sergent, continua le gradé. Nous avons besoin d'hommes de confiance et expérimentés pour garder les prisonniers soumis aux expérimentations. Aucun d'eux ne doit quitter le camp vivant.

Il avait regagné son baraquement, et discuté avec ses collègues qui l'avaient mis au courant de la routine du centre de recherche : récupérer les détenus que les camions de la Kenpeitaï amenaient par centaines et les surveiller avant de les emmener aux spécialistes qui les exposeraient à la peste, au typhus ou au choléra avant de noter les progrès de la maladie.

Malgré ces explications, les hurlements de douleur des prisonniers chinois et coréens soumis à la vivisection le troublèrent lors de ses premiers tours de garde. Puis il s'y habitua plus ou moins, comme à la tâche macabre d'escorter les captifs qui transportaient les corps profanés des suppliciés jusqu'à la fosse commune.
Il noua des relations avec un des expérimentateurs, Tsugaru-san, un médecin né à Hiroshima, à quelques rues de sa maison familiale. Nawa-san avait pour l'éducation du docteur un immense respect, et s'estimait fort honoré qu'un tel homme se montre amical à son égard. Ce n'est qu'au bout de trois mois de discussions qu'il osa aborder le sujet de leur travail à Pingfang.
— Les cris des cobayes sont vraiment affreux, remarqua-t-il. Pourquoi ne pas les anesthésier lors des expériences ?
Le regard du médecin derrière les petits verres ronds de ses lunettes se durcit un instant avant de s'adoucir.
— Je peux admettre cette réaction chez un profane. Voyez-vous, sergent, il est indispensable que les patients restent conscients lors des expériences de vivisection, pour éviter tout biais lié à la présence d'un anesthésique dans leur système sanguin.
— Je comprends, murmura Nawa-san qui n'aborda plus jamais le sujet.

Le temps s'écoula lentement dans cet endroit éloigné des combats. Même en ce lieu apparemment oublié de tous, de mauvaises rumeurs filtraient. Les forces américaines progressaient. Aidées par des mouvements de résistance, elles chassaient les troupes impériales de positions censées inexpugnables. Nawa-san s'efforça de ne pas y prêter attention, mais une sourde angoisse trouva le chemin de son cœur. Tsugaru-san le remarqua et rompit un jour de 1945 un lourd secret pour le réconforter.
— Je ne devrais pas vous en parler, sergent, lui confia-t-il vers la fin de l'hiver. Mais j'ai vraiment envie de partager avec vous une excellente nouvelle. Elle a pour nom « Opération cerisiers en fleurs dans la nuit ». Nos bombes bactériologiques sont à présent prêtes, et des sous-marins les lâcheront bientôt sur San Diego et le sud de la Californie.
Nawa-san comprit soudain pourquoi depuis quelques mois des prisonniers de type caucasien, civils ou militaires, passaient par les salles de vivisection. L'espoir d'une victoire de sa nation s'enracina plus fermement dans son cœur.

Le fauteuil roulant s'immobilisa. Nawa-san sortit de ses souvenirs. Il jeta un bref coup d'œil sur ses voisins figés, le regard vide. Devant lui se dressait la coupole de béton soutenue par quatre colonnes, et sous elle la Cloche de la Paix. La cérémonie allait bientôt commencer. À nouveau, des réminiscences envahirent son esprit.

Au mois de juin 1945, il avait regagné la mère patrie et sa cité natale, et s'était retrouvé dans le bureau d'un capitaine d'infanterie.
— Nawa-san, lui avait annoncé l'officier, le pays a besoin de vous et de votre expérience. L'ennemi nous presse de toutes parts. Ses bombardiers réduisent nos villes industrielles en cendres. Même le Palais de l'Empereur ne se trouve plus à l'abri ! Mais il nous reste une carte à jouer. Si nous ne pouvons plus gagner, nous pouvons faire en sorte que le prix de la victoire paraisse trop élevé à nos adversaires. Les Américains ont perdu quatorze mille hommes pour s'emparer de la seule île d'Okinawa. Si conquérir le Japon leur coûte un quart de million de soldats, ils renonceront. C'est en tenant compte de cette situation que l'état-major impérial a décidé de militariser toute la population. Chaque Japonais, adulte ou adolescent, devra se tenir prêt à se sacrifier et à entraîner avec lui le plus grand nombre d'envahisseurs dans la mort. Nous avons besoin de vétérans pour former les jeunes recrues et c'est cette mission que je vous confie.
Pour la première fois, Nawa-san avait douté, pensant à Hiroji, et Nari âgés respectivement de douze et treize ans. Il interrogea prudemment le capitaine.
— Chacun doit faire son devoir, capitaine, je l'entends bien. Mais avec quel matériel combattront-ils? Nos troupes régulières elles-mêmes commencent à manquer d'armes récentes et de munitions, sans parler de l'armement lourd.
— Sergent, aboya l'officier, une lance en bambou tue aussi efficacement un Américain que le meilleur des fusils. L'esprit du Bushido suppléera à la pénurie de moyens !

Il sortit de sa transe. Les discours venaient de débuter. Il regarda discrètement sa montre. Huit heures et dix minutes. Il essuya deux larmes qui perlaient au coin de ses yeux et attendit. À huit heures quinze précisément, le battant de bois s'abattit sur la cloche de bronze qui résonna sinistrement. Il murmura une prière silencieuse pour les âmes de sa famille carbonisée par le feu nucléaire, se rappelant comment et pourquoi il avait échappé à l'embrasement infernal.

Ce 6 août 1945, il devait participer à Tokyo à une conférence sur l'état des jeunes enrôlés dans les forces de défense de l'archipel. Il avait quitté son domicile un peu après sept heures et gagné la gare où il était monté dans un train qui partit avec quelques minutes de retard. Le convoi traversait les faubourgs d'Hiroshima quand une lumière surnaturelle envahit le wagon. L'instant suivant, l'onde de choc frappa la rame qui dérailla et il perdit connaissance.

Le bruissement des ailes de centaines de colombes relâchées au même moment le tira de sa transe mélancolique. Il écouta ensuite d'une oreille distraite les discours pacifiques qui s'enchaînaient. Le pacifisme n'avait jamais été sa tasse de thé. La Chant de la Paix clôtura la cérémonie à 8 h 45, et son infirmière le prit à nouveau en charge, poussant doucement son fauteuil roulant.
— Vous n'oubliez pas votre rendez-vous avec ce journaliste étranger, lui rappela la jeune fille. Il nous attend dans le Centre International de Conférence.

Il ne l'oubliait pas, bien entendu. Il se contenta de hocher la tête pour marquer son assentiment. Son accompagnatrice l'emmena à travers le parc, en direction d'un bâtiment blanc à deux niveaux qui émergeait du vert de la végétation impeccablement taillée. En chemin il se remémora amèrement les années qui avaient suivi la fin de la guerre.

Nawa-san sortit du coma dans un lit d'hôpital après plusieurs semaines, et apprit avec incrédulité la capitulation de l'Empire qu'il avait servi fidèlement pendant tant d'années. L'Empereur s'était adressé à tout son peuple, mais il ne l'avait pas entendu. Les soldats américains patrouillaient les rues de Tokyo, et parlaient de juger l'état-major impérial. Sa cité natale et sa famille avaient cessé d'exister. Tout cela lui paraissait incongru, irréel. Une fois rétabli, il eut du mal à se réadapter à la vie civile. Il réalisa vite qu'un nom nouveau l'avait étiqueté : Hibakusha. Il signifiait littéralement « les exposés à la bombe », et désignait les survivants d'Hiroshima et Nagasaki. Il se rendit compte que la population rejetait ces personnes, supposées porteuses de maladies génétiques. Il ne retrouva jamais de femme prête à l'épouser et devint aigri. Un de ses anciens officiers lui obtint un poste de contremaître dans les usines Mitsubishi. Il mena une nouvelle guerre, économique et commerciale, pendant les derniers lustres de sa vie active. Puis vint la retraite, et enfin la maison de vieux...
L'infirmière ouvrit les portes et le poussa jusqu'à un petit pavillon aux murs blancs où l'attendait l'étranger. C'était un Français, reporter d'un journal dont le titre signifiait Liberté, ou Libéré, ou quelque chose comme cela... Il semblait jeune, à peine la trentaine. À ses côtés se tenait une magnifique demoiselle japonaise, l'interprète, dont le nom, Mizumi-san. s'étalait en caractères kanji et romanji sur le badge épinglé sur sa blouse.
Les deux hommes se saluèrent et le gaijin dit quelques mots dans sa langue de barbare. Mizumi-san traduisit aussitôt sa question :
— Vous trouviez-vous à Hiroshima le jour de sa destruction ?
— Haï !
Il avait juste répondu « oui ». Nawa-san n'aimait pas les occidentaux qui avaient occupé sa patrie. Pourquoi faciliterait-il la tâche de l'un d'eux ?
— Qu'avez-vous vu ? Et éprouvé ?
— Je n'ai pas vu grand-chose. J'étais assis dans un train qui quittait la ville. Des passagers ont pointé du doigt vers le ciel, et quelques-uns ont mentionné un appareil solitaire à haute altitude. Ce ne pouvait bien entendu pas être l'un des nôtres. Notre aviation décimée n'occupait plus le ciel à cette époque de la guerre. Quelques instants plus tard, cette lumière est apparue, quasi surnaturelle, comme si le soleil avait soudain embrassé la surface de la Terre. Et le moment suivant, le train fut secoué comme si un géant l'avait saisi dans sa main et agité comme un jouet. Notre convoi a déraillé, j'ai reçu un coup à la tête et j'ai perdu connaissance. Sur le moment, je n'ai rien éprouvé. Plus tard, j'ai appris la mort de ma famille. Mes parents, ma femme, mes enfants, mes voisins... tous brûlés au point de ne pas laisser d'os à inhumer. La cité de mon enfance rasée. J'ai ressenti une peine affreuse, comme si un démon m'arrachait le cœur. Quel autre sentiment pourrait éprouver un être humain dans de telles circonstances ?
Nawa-san marqua une pause, attendant une relance. Ce n'était pas le premier journaliste qu'il rencontrait. Il laissa librement quelques larmes couler sur ses joues ridées et desséchées.
— Que pensez-vous aujourd'hui de l'attaque américaine ? reprit le gaijin.
— Je ne sais que dire. Le Japon a probablement commis des erreurs. Qui n'en commet pas ? Mais méritions-nous vraiment une telle destruction ?
Le reporter sembla ému, secoua la tête et prit affectueusement les mains du vieillard. Nawa-san comprit alors qu'il avait à nouveau remporté une victoire pour son glorieux Empire.


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