Singulier amour épistolaire

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Lecteur de romans et classiques des littératures, souhaitant encore s'essayer à l'écriture.

Trop d'informations à la fois : c'est de cela qu'Albert pouvait faire état à sa cousine Vanessa dans cette lettre qu'il commence d'écrire, assis à la table ronde de " sa pièce à vivre "... Mais est-ce bien utile ? Un verre cassé git toujours sur la table : il faudrait le ramasser... Albert pense plutôt à s'évader au moment où il écrit ses lignes : il interrompt le cours de son écriture pour se lever et sortir chercher son courrier.



Sitôt dit sitôt fait : il a déjà refermé la porte de son appartement derrière lui et prend l'ascenseur. Pas grand chose dans sa boîte aux lettres aujourd'hui : de la pub et... une enveloppe. Délaissant le dépliant publicitaire, il la referme a clé, l'enveloppe dans la main gauche, puis remonte illico et rentre chez lui pour se rasseoir à sa table ronde. Pas d'adresse au dos de l'enveloppe; il l'ouvre avec son coupe-papier et en sort une lettre sur papier glacé : juste quelques lignes écrites à la va-vite pour lui proposer un voyage à l'Etranger cet été. Albert se met à rire de cette étrange coïncidence en se disant qu'il ne manquera pas de lui répondre à l'adresse qui apparaît en bas de la lettre du père de Vanessa, son oncle : Philippe Denfer. Puis il reprend sa lettre à Vanessa qu'il était justement en train d'écrire...



Paris, le 29 octobre 2021,

Ma chère Vanessa,

Que se passe-t-il donc ? Depuis ton retour de tes quelques semaines de voyage, tu me sembles plus distante avec moi, moins empressée à trouver des prétextes charmants, ces petits mensonges qui nous permettaient de nous retrouver dans mon deux pièces... et voilà que, pour la première fois depuis le début de cette année je t‘ai attendue en vain à notre rendez-vous.

Tu m'avais, l'année dernière vers la fin de septembre, fait parvenir un court billet où tu m'expliquais, d'une façon assez embarrassée d'ailleurs, que tu n'avais pu te rendre libre, du fait de tes obligations au Moulin-Rouge. Soit. Puisque tu as choisi de diférer, encore pour quelques temps, l'annonce à faire à tes parents de nos projets, il me faut toujours supporter cette clandestinité qui, si elle était un doux mystère à ses balbutiements, commence à me peser; je te le confesse car franchement j'ai besoin de tes mots d'amour et même plus que ces mots d'amour...

Du reste, j'ai peur que ce secret ne soit plus que celui de polichinelle car j'ai cru comprendre, ou plus exactement déchiffrer, à certaines allusions perfides, marmonnées dans les vestiaires du Moulin-Rouge, que des chers collègues étaient au courant de notre liaison. Ce ne peut-être que ton frère, toujours flanqué de sa bande de jeunes bourgeois désoeuvrés, sans cesse à la recherche d'une malveillance, qui, intrigué par des échappatoires, aura découvert les visites trimestrielles que tu me rendais avant ton voyage au Liban. Il est certain que j'en deviens nostalgique quand je me souviens de la dernière fois où je t'ai reçu chez moi : j'ai approché mon corps du tien et il y a eu cette étreinte entre nous; j'ai caressé ton beau fessier et tu n'as rien dit. Et puis avant que tu t'en ailles je t'ai parlé de l'odeur de ton corps et alors que tu ouvrais la porte d'entrée je t'ai déjà dit : " Dis moi plus que des mots d'amour "...

Ma chère Vanessa, il faut maintenant se décider. Il ne serait point convenable que ton père, donc mon oncle lointain, apprenne notre relation par la rumeur. Parle lui ou autorise moi à lui parler, mais mettons un terme à ces dissimulations. Tu sais combien je t'aime et combien je souffre de ne pouvoir le proclamer au grand jour. Plusieurs fois par mois il m'arrive de me masturber dans ma baignoire en pensant à ce corps de rêve qui se dissimule sous ta robe. Je crois que tu dois essayer de lui parler de notre idylle même s'il demeure platonique la plupart du temps.

Si tu ne le fais, j'en concevrais un profond ressentiment. Ce dépit pourrait jeter sur notre passion une ombre déplaisante. Tu as pu constater depuis le début de nos quelques escapades trimestrielles au Moulin-Rouge l'an dernier et l'année précédente également, la fermeté de mon caractère. Je supporte fort mal les contradictions. Celle-ci serait tellement énorme que je n'ose présumer de mes réactions.

Ma chère Vanessa, donnons nous à nouveau rendez-vous dans mon deux pièces puis nous irons après dîner au Moulin-Rouge ou tu faisais l'an dernier ton stage avant ton voyage à Beyrouth... Vanessa, écris-moi, fais moi parvenir un signe quelconque : je te cherche depuis quelques mois et je ne comprends pas ta distance avec moi. Oui fais comme tu l'entends mais ne me laisse pas dans cette attente. Je t'embrasse tendrement.

Albert.



Une fois sa lettre terminée et glissée dans une enveloppe timbrée, Albert Dol respire avec volupté l'air embaumé de sa " pièce à vivre " puis rédige d‘une écriture alerte une autre lettre à l'attention cette fois ci du père de Vanessa, cet oncle lointain de par son propre lignage qui l'invite à " de longues vacances à l'Etranger "; il glisse également la lettre dans une autre enveloppe timbrée. Il ne tardera pas bien-sûr à les poster prochainement dans le cadre d'un tir groupé. Toutefois dans l'immédiat il reste assis à sa table ronde et prend un cahier grand format dans lequel il a placé ces quelques feuillets de format identique noircis d'une écriture hâtive pendant ces quelques heures de veille éclairée dans cette cellule du commissariat de police.



Et puis alors il se remet à écrire. Le décor du Moulin-Rouge est bel et bien planté. Par ailleurs, il va se mettre en scène à la troisième personne et aux temps verbaux du passé, du présent et du futur. Son point de vue interne va de facto inexorablement se substituer à ma focalisation zéro.

Je suis venu te dire que je m'en vais
Et tes larmes n'y pourront rien changer

Certes ce fut un singulier amour épistolaire
Comm' dit si bien Verlaine au vent mauvais
Je suis venu te dire que je m'en vais
Tu t'souviens de jours anciens et tu pleures.
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