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Sytoun

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INTRO

Tout a commencé un soir de janvier 2005. Il faisait très froid.
Il devait être autour de 22h...

***
Une ruelle sombre de la banlieue.
Un homme sort son téléphone et forme un numéro.
Ce dont il ne se doute pas, c’est qu’il est suivi.
Caché dans un recoin de mur, Slimane le voit commencer à parler à la police et donner les premiers détails sur la manière dont se déroulera la livraison de cocaïne prévue pour la semaine à venir.
Sans lui laisser le temps d’en balancer davantage, Slimane porte la main à la poche intérieure de sa veste pour en sortir un Beretta et braque l’indic, qui ne voit rien, trop occupé à parler.
Sur le moment, Slimane s’imagine comme un héros de film de gangster, ou l’un des deux tueurs de Pulp Fiction. Dans sa tête, il va faire « un truc d’homme », un geste que « seuls les vrais hommes sont capables de faire », « ceux qui ont des couilles ».
Il a tiré.
L’indic reçoit la balle en pleine tête, le sang jailli et il s’effondre comme une masse.
Encore sous l’emprise de son fantasme, Slimane s’avance jusqu’à lui et lui vide son chargeur dans le corps avant de détruire le téléphone avec la dernière balle.
Pas de trace d’ADN, pas d’empreinte digitale ni aucun témoin, Slimane n’a plus qu’à disparaitre dans les rues de la cité qu’il connait suffisamment bien pour ne pas être vu à cette heure tardive en hiver, ni jamais être inquiété du meurtre qu’il a commis.
Une fois rentré chez lui, il dira à son patron qu’il a bien fait ce qu’il avait à faire.

***

Une fois passée son coup de fil, Slimane commence cependant à se poser certaines questions. L’angoisse commence à planer au-dessus de sa tête. La police ne risque-t-elle pas de le retrouver malgré toutes les précautions qu’il a prises ?
Perturbé, il n’arrive pas à dormir de toute la nuit.
Cependant, le regret ne vient pas tout de suite. À 19 ans, Slimane est encore sous l’emprise de son excitation et du fantasme au sujet des mecs capables de flinguer quelqu’un.


CHAPITRE 1


Dix ans se sont écoulés.
Jamais Slimane n’a été inquiété des conséquences de son acte.
Il est resté encore un an dans le milieu et a finalement décidé de se ranger grâce à la rencontre avec une jeune femme, étudiante à la fac.
Il a passé trois ans avec elle, à vivre d’amour et d’eau fraiche et aussi de petits boulots, car avec elle pas question de vol ou de trafic. Et puis un jour, ça s’est terminé, un peu comme s’était venu, d’abord de la lassitude et finalement chacun a repris la vie de son côté.
Mais ça lui a permis de s’éloigner suffisamment longtemps de ce monde du crime et l’âge aidant, Slimane a changé de mentalité.
Il s’est inséré dans la société, a trouvé un travail de surveillant de nuit, sur des chantiers.
Il a beau avoir son passé, il n’a jamais eu de casier judiciaire pour ne s’être jamais fait arrêté. La police est peut-être bien organisée mais elle n’est pas infaillible.
Mais à présent, Slimane est miné par le crime qu’il a commis dix ans auparavant, et le tourment ne le quitte plus.
Pas une journée sans qu’il y pense.
Parfois, il n’en dort pas de la nuit.
À d’autres moments, des pensées noires l’envahissent et il se trouve obligé de s’isoler dans des espaces fermés comme les toilettes le temps de se calmer. Plus rarement, cela lui déclenche une crise angoisse violente où il s’enferme pour frapper les murs pendant plusieurs minutes sans arriver à se contrôler, jusqu'à ce que la douleur le ramène progressivement à sa triste condition.
Aucun antidépresseur, médicament ou psychologue n’a pu le sortir de ce mal-être et aucune solution de ce genre ne lui parait possible.
Une fois que le passé d’un homme a ruiné son futur, il n’a plus d’autre choix que de vivre avec.
Il a bien essayé d’enterrer son acte dans les tréfonds de sa conscience, tourner la page définitivement mais sans y parvenir, le poids de son passé est trop lourd. Et puis il a découvert la foi...
Une foi intransigeante qui l’amène chaque jour à expier son crime. La peur de l’Enfer est sa plus grande crainte et il en est certain, même s’il a demandé à plusieurs reprises le pardon du Très-Haut, son crime est trop grave pour qu’il puisse être pardonné. Cela le hante mais il sait qu’il doit en porter le fardeau et désormais il sait pourquoi.

***

Sur son temps libre, Slimane passe beaucoup de temps dans les cafés de son quartier, en particulier chez celui de son cousin Fayçal.
Célibataire et habitant dans un appartement délabré, Slimane déteste rester chez lui à ne rien faire et il préfère, lorsqu’il ne travaille pas seul la nuit à surveiller un chantier désert où il ne se passe jamais rien, se poser en terrasse au milieu d’autres gens. Même s’il n’entretient pas beaucoup de relations avec les autres, au moins il ne se sent pas seul.
Après plusieurs années à fréquenter ce café, Slimane connait tous les habitués. Un en particulier l’intéresse, dans le sens où il le préoccupe. C’est un jeune de banlieue nommé Skander, âgé de 18 ans, déscolarisé depuis qu’il en a 16, rebelle contre sa famille et le monde qui l’entoure... et visiblement attiré par le monde du crime, surtout.
Son double.
Le même garçon qu’il était à cet âge.
Un petit frère de cœur.
Skander est d’une nature méfiante. Il parle à peu de monde, reste replié sur lui-même. En revanche, il ne refuse pas la parole de Slimane, il y voit même une sorte de confident expérimenté capable de l’aider à s’orienter.
Quand on est jeune, on aime bien avoir un ami à qui parler. Quelqu’un qui nous écoute, à qui on sait qu’on peut tout dire sans qu’il n’aille le répéter à tout le monde. Skander a réussi à nouer cette intimité avec Slimane et réciproquement.
— Tu sais, Slim, dit souvent Skander quand ils parlent de foi, Dieu pardonne beaucoup. Je me dis que je peux profiter de ma jeunesse, me faire des sous et quand j’aurai 30 ou 40 ans, je me range et je rentre dans le Deen, je fais ma prière et Dieu me pardonnera et j’irai au paradis.
Au départ, le sujet de conversation est toujours l’attrait du garçon pour le crime. Ça part toujours des délires criminels de Skander, auxquels Slimane répond qu’il est passé par là, qu’il le regrette encore aujourd’hui et qu’il sait maintenant qu’il doit craindre l’Enfer.
La seule chose que Slimane a caché à Skander, c’est ce crime qu’il a commis en 2005.
Pour Slimane, voir Skander raisonner de la sorte avec certitude, c’est comme s’il se revoyait lui-même le soir du crime, avec le pistolet à la main dirigé vers ce type. Refusant de tirer, voulant empêcher son doigt de presser la détente mais l’index la pressant tout de même. Il se représente Skander incarné dans son doigt, habité par sa propre mentalité de l’époque.
Pourtant, il sait qu’il n’arrivera jamais à le faire changer d’avis. Lorsqu’il a commis ce crime, lui-même était aveuglé. Sa mère, son père, ses oncles et tantes, quelques amis proches, tous avaient essayé, par tous les arguments possibles, de lui faire prendre conscience de son erreur... il était têtu comme une mule. Comme Skander aujourd’hui.
— Même aujourd’hui, Skander, dit parfois Slimane, je regrette ! J’étais comme toi, je ne pensais qu’à trainer dehors pendant que mes camarades étudiaient, lisaient des livres ! Aujourd’hui, ils gagnent bien leur vie, sont heureux alors que je galère pour payer le loyer et je termine le mois avec des nouilles et du riz !
— T’aurais amassé suffisamment de thunes, Slim, répond toujours Skander, t’aurais même pas besoin de taffer aujourd’hui. T’as pas été assez gourmand, c’est ça ton problème !
Leurs discussions tournent toujours de la sorte. Aucun n’arrive jamais à convaincre l’autre.

CHAPITRE 2

Un dimanche matin, vers 6h, Slimane rentre du travail dans sa Twingo.
Il passe devant le café de Fayçal pour chercher une place lorsqu’il découvre Skander assis devant le café fermé, fumant une cigarette. Surpris, il s’arrête et lui fait signe de monter. Skander grimpe à côté de lui.
— Qu’est-ce que tu fais là ? Demande Slimane. Tu ne dors pas ?
— Faut que je te raconte un truc, Slim. Jure Wallah que t’en parle à personne !
— C’est grave ? Demande Slimane, inquiet.
— Non. Jure, juste !
— Wallah, ça reste entre nous. Comme d’habitude.
— Bon. Slim, je me suis fait engager par un vrai voyou, ça y est ! S’exclame Skander. Tu connais GP, le dealer ?
— Non. C’est qui, lui ?
— GP. Gros Poisson. Un nouveau gars de mon quartier qui vend de la coke. De la vraie, frérot ! Tu te rends compte ? Il m’a embauché dans son gang !
— T’en es fier ? Je t’ai expliqué que c’était de la merde, ce genre de trafic !
— On n’est pas d’accord là-dessus, laisse tomber, tu me convaincras pas !
— Comment tu le connais, d’abord ?
— C’est mon dealer qui m’a parlé de lui. Mais laisse, c’est pas important.
— Si, justement ! Je n’ai pas envie que tu fasses ça !
— Je vais le faire quand même. Mais attends, t’as juré que ça restais entre nous.
— Ça restera entre nous. Mais j’aimerai que tu renonces.
— C’est mort.
— C’est quoi le plan ?
— Tu ferais tout pour m’en empêcher si je te le dis. Et moi je veux le faire !
— Explique-moi juste l’essentiel.
Après lui avoir expliqué les grandes lignes, Skander demande à Slimane de le déposer devant chez lui en lui refaisant promettre de ne rien dire à personne. Skander a fait ce que Slimane redoutait le plus.

Pendant toute la journée, Slimane reste enfermé chez lui et repense sans cesse aux confidences de Skander. Il se retrouve dans le même cauchemar éveillé qu’il y a dix ans. « Sauf que cette fois-ci, se dit-il à lui-même, j’ai mon mot à dire et je ne vais pas refaire la même erreur une deuxième fois ! »

***

Le lendemain, Skander est klaxonné du bas de son immeuble par une Nissan flambante. Il s’empresse de descendre et d’aller s’assoir à l’arrière. La voiture démarre.
Ce qu’il n’a pas remarqué, c’est que Slimane est derrière, au volant de sa Twingo.
À une distance suffisante pour ne pas se faire remarquer mais sans la perdre de vue, Slimane suit la Nissan qui le conduit jusqu’aux rues les plus mal famées de la ville pour finalement s’arrêter devant un entrepôt.
Slimane se gare un peu plus loin et s’approche doucement, à pied, pour découvrir ce qui se trame à l’intérieur de l’entrepôt.
Skander se trouve près de trois autres personnes, visiblement plus âgés que lui. L’un d’eux, vêtu plus élégamment que les autres, probablement GP, dégaine un 9mm et force Skander et les deux autres à s’aligner contre le mur du fond et ouvrir leur chemise.
L’un d’eux a un micro accroché sur le torse. Aussitôt, GP l’abat froidement.
Voyant cela, Skander pousse un hurlement. Amusé, GP s’avance vers lui.
— Qu’est-ce que t’as, petit, t’as peur du sang ? Demande GP. C’est ça ton monde, maintenant !
— Ce n’est pas son monde ! S’exclame Slimane en entrant. Skander ! Viens vite !
Aussitôt, GP se retourne et braque son arme sur Slimane. Skander bondit sur son patron et le renverse par terre faisant dévier son tir, puis court rejoindre Slimane vers la porte. Les deux hommes s’enfuient.
— Wajdi, tue-les ! Ordonne GP à son dernier complice.
Le gangster nommé Wajdi se lance à la poursuite de Slimane et Skander, sur un terrain vague derrière l’entrepôt.
Alors qu’il s’avance doucement à découvert, ne les voyant nulle part, il reçoit une pierre derrière le crâne, qui le fait culbuter et échapper son arme. Slimane, qui a lancé la pierre, lui saute sur le dos afin d’éviter qu’il ne ramasse son Uzi. Skander s’en saisit.
Ce dernier braque Wajdi en posant son index sur la détente.
— Skander ! S’exclame Slimane. N’appuie pas sur cette détente ! Je l’ai fait, moi, il y a dix ans. Et je le refais encore aujourd’hui dans mes pires cauchemars.
Surpris, Skander le regarde.
— C’est ça que je voulais t’éviter à tout prix, Skander, reprend Slimane. Il y a dix ans, j’étais comme toi. Je t’ai déjà tout raconté sauf que moi, j’ai déjà tué un homme. Et ce n’était pas de la légitime défense, j’étais aveuglé par les mêmes choses que toi. Si tu pouvais éviter de détruire ta vie comme j’ai détruit la mienne il y a dix ans...
Skander reste un instant silencieux, comme si l’aveu de Slimane lui avait déclenché une soudaine prise de conscience. Il sourit et se contente d’assommer Wajdi d’un coup de crosse.
— Je suis fier de toi, dit Slimane. Alors ? Tu vas quitter le monde du crime ?
Skander n’a pas le temps de répondre que GP arrive, le pistolet en main, et tire sur le jeune homme. Slimane bondit devant Skander et reçoit la balle en plein ventre. Dans les rues voisines, des sirènes de police retentissent.
Voyant que la partie est perdue pour lui, GP court jusqu’à la Nissan mais au moment où il tente d’ouvrir la portière, deux balles le stoppent. Il s’effondre contre le capot.
Pendant ce temps, Skander ferme les yeux de Slimane.
— Qu’Allah t’ouvre les portes du paradis et que ton âme repose en paix !
Sur ce, il court jusqu’à la sortie du terrain avant que la police n’arrive...

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Lara · il y a
A travers ton personnage de Slimane on sent que tu connais bien la rue vrais reconnaissent vrais dans la rue comme dans la littérature akhy
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Lyna Tsg · il y a
Ca sent le vécu j'aime beaucoup
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C. Darrel · il y a
C'est celle que j'aime le moins dans le recueil Ombre Claire mais ça m'empêche pas de l'apprécier je la relis maintenant elle est pas mal non plus la dure loi de la cité bien représenté dommage qu'on ai pas plus d'écrivains de cité pour porter notre voix a travers la littérature
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Sytoun · il y a
Il y en a, faut juste les trouver
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Elena Hristova · il y a
voilà un texte au rythme haletant et qui ne manque pas de rebondissements
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Charlotte Louvet · il y a
Perso, c'est ma préférée du recueil ombre claire.
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Umut Sarayan · il y a
C'est une valeure sure Sytoun dans 15 ans tes prix de l'essai obliger
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Sytoun · il y a
Qu'est-ce que ça change, un prix littéraire ? Je ne suis pas dans cette optique là, moi je ne cherche ni le succès ni la reconnaissance, tant que je suis fier de moi et que mes proches le sont, le reste est secondaire. Merci pour ta confiance et tes encouragements.
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Samia Gms · il y a
J'aime trop celle la aussi, la rue la vrai les gens de cité connaissent tous ce genre de relation ! Merci d'écrire des livres aussi pour un public qui est très délaissé dans la littérature, alors qu'on est plein à aimer lire aussi. Gros soutien depuis Drancy
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Sytoun · il y a
T'inquiète, je connais ça, moi aussi j'aimais trop lire quand j'étais gosse et des livres dans lesquels je pouvais me reconnaître, il y en avait quasiment pas. Je suis fier que vous soyez si nombreux à pouvoir vous identifier dans mes textes.
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Mélissa Bena · il y a
Connu ou pas pour moi vous êtes le meilleur.
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Sytoun · il y a
Mdr il y en a plein qui sont meilleurs que moi mais ton commentaire me fait énormément plaisir, je suis fier que des lecteurs puissent me faire pareil compliment.
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Onur Leturc · il y a
Les 200 vente en 2 semaine c'est que le début frère avec des livres comme ca tu va aller super loin et nous on aura été la des le depart
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Palomita · il y a
C'est vraiment super bien écrit, et l'histoire est touchante, franchement le succès commercial d'Ombre Claire est amplement mérité avec des livres comme RPZ, Converti et Tolérance. J'espère que tu vas maintenir la ligne, surtout si tu parviens à te diversifier un peu plus en tout cas tu es incontestablement un bon écrivain, qu'on aime ou non tes livres, on est obligé de reconnaître qu'il y a du travail et que tu sais faire passer l'émotion.
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