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Rosette est simple peut-être même simplette. Rosette a toujours été d'une grande simplicité. Tout est simple chez elle : son intérieur, ses vêtements, sa coiffure, sa beauté, sa manière d’exister.

Dans un village situé dans le sud-ouest de la France, en plein Béarn, Rosette habite avec ses parents une grande maison à la façade blanche et aux volets vert foncé dans laquelle elle a été conçue et mise au monde 66 ans auparavant.

Après une vie laborieuse partagée entre l’usine d’espadrilles et la ferme familiale, tout juste retraitée, la quiétude de cette vieille fille fut brutalement entravée par la santé défaillante de sa mère suivie de près par celle de son père. Malgré son dévouement absolu, la mère mourut du grand âge le premier jour du printemps de l'année 1997. Quant au père, solide gaillard, son veuvage douloureux accéléra la dégénérescence de son cerveau et précipita ses retrouvailles l'année suivante avec sa très chère femme dans le caveau familial.

Depuis la mort de ses parents, Rosette, en plus de se réfugier dans la prière, soliloque sans arrêt. Écoutant intensivement la radio pour entendre des voix humaines, plus esseulée que jamais, Rosette répond à des interviews imaginaires. Elle s’exprime sur la manière de cultiver telle variété de pommes de terre, donne son approbation concernant tel programme de remembrement. Ah ce remembrement, quel gâchis écologique et humain. Toutes les haies, les bosquets détruits, les arbres déracinés, les paysages redessinés pour agrandir les surfaces agraires au nom de la sacro-sainte productivité ! Mais surtout que de larmes il a fait couler, que de griefs il a nourri, obligeant les paysans à se séparer de leur champs transmis depuis plusieurs générations pour récupérer à la place des parcelles sans âme et parfois sans intérêt. Pourrissant les relations jusqu'alors cordiales des paysans entre eux, que de conflits transmis de génération en génération trouvent leur origine à l’occasion d’une mauvaise négociation lors des réunions autour de ce fichu remembrement ! Sans parler que tous ces technocrates ont acculés nombre de petits paysans à s’endetter jusqu’au cou pour pouvoir continuer à produire sans pour autant gagner davantage les poussant au désespoir voire au suicide ! Rosette voit encore les mains calées de ses pairs, les visages burinés par le soleil et harassés par le travail dur des champs et de la ferme. Rosette a longtemps souffert du peu de considération des citadins à leur égard « les péquenots » « les ploucs » comme ils disent. Mais aujourd’hui tout a changé, revirement de situation. Les paysans sont devenus des entrepreneurs. Aujourd’hui on les considère, du moins elle l’espère... A force de parler toute seule, inéluctablement, Rosette sombre de plus en plus dans un abîme de solitude flirtant avec une douce folie.

Même son habitude d'aller chercher du lait frais chez Françoise, qui est la seule du village à détenir encore quelques vaches bretonnes pie noire, va partir en lambeaux. En effet, ce matin, Françoise l'informe qu'elle va arrêter son activité le mois prochain, l'âge de la retraite sonnant à sa porte. Rosette apprend alors que ses vaches vont finir à l'abattoir à part "Etoile" "Ponette" " Bergère" "Capucine" et "Vénus" cinq excellentes laitières vendues à des éleveurs de villages voisins. Bouleversée par cette terrible nouvelle, Rosette demande à Françoise de se recueillir dans l'étable. Une chaleur douce et odorante l'accueille et l'enveloppe, semble même imprégner ses vêtements. De voir toutes ces vaches ruminant paisiblement, les yeux confiants, leurs magnifiques yeux bleu nuit ourlés de cils fournis, ignorant le sort funeste qui les attendent, emplit d'une tristesse infinie le cœur de Rosette. Elle s'imagine parmi elles, ignorant elle aussi son sort prochain, coincée entre "Dalida" et "Sheila". Françoise est fan des seventies et vu que son troupeau est de taille modeste, chacune de ses vaches porte un prénom en plus d'un numéro obligatoire pour des raisons de traçabilité. Du coup, les idoles du show-biz des années 70 sont largement représentées, ainsi que les fleurs "Marguerite, Lilas, Anémone", les couleurs "Blanche, Brunette, Noiraude", les oiseaux "Colombe, hirondelle"... Et puis il y a Coquette, la star de l'étable, doyenne du troupeau, mère des futures rescapées. Exceptionnelle laitière, un veau chaque année, une robe magnifique, un esprit dominant (gare à l'impudente qui veut la détrôner de son poste hiérarchique au sein du troupeau ou une fois dans les champs qui veut s'abreuver avant elle), Coquette est la fierté de Françoise. Cependant, victime de son âge, Coquette fera partie du convoi vers l'abattoir.

Avant que les camions du maquignon ne viennent chercher les condamnées, les paysans acheteurs viennent chercher leur vache promise. A chaque départ, la vache vendue déchire de ses beuglements désespérés l'air comme pour adresser un dernier adieu à celles qui restent dans l'étable, les paniquant au-delà du paroxysme. S'ensuit une paix émotionnelle presque palpable qui pousse chaque vache, consciente qu'un évènement inhabituel peut à tout moment surgir, à pacifier ses relations avec ses voisines, se léchant mutuellement sans retenue avec leur langue râpeuse, le front, les joues, le museau et parfois le creux derrière les cornes, foyer de prédilection pour les démangeaisons.

Le jour fatal venu, beaucoup de villageois dont Rosette s'attroupent autour des camions. Très vite, une à une, les vaches sont délestées de leur chaîne et dirigées vers l'extérieur de l'étable. Résignées à la vue des bétaillères, leur pis autrefois garant de leur survie ballotant piteusement, elles montent dans le camion qui leurs sont allouées, vigilantes à ne pas glisser sur une paroi pentue transformée en échelle inopinée. Quelques mugissements désespérés éclatent. Submergées par le stress certaines défèquent. Dans l'approbation générale, Françoise veille à ce que ses vaches soient traitées avec bienveillance, limitant le plus possible l'usage du bâton et de son aiguillon. C'est enfin le tour de Coquette de clôturer le cortège. Françoise, très émue, chuchote dans son oreille, lui tapote les flancs et l'encourage à monter. Coquette, presque hautaine, handicapée par le poids des ans, monte péniblement sans un regard pour son auditoire improvisé rejoindre ses congénères d'infortune. Face à toutes ces vaches dignes et généreuses, qui ont pendant toute leur vie donné leur lait et la chair de leur chair et qui vont maintenant, bientôt être tuées et dépecées pour être à leur tour consommées, Rosette pleure des larmes discrètes et se souvient. Elle les entend encore meugler quand à peine leur veau né, après la première tétée sous le pis, elles sont de suite séparées de leur progéniture. Après quelques heures de bramements intensifs, témoins de leur profonde détresse maternelle, elles plongent dans l'oubli, émollient suprême qui fait tout supporter. Après les longs mois d'hiver enfermées dans l'étable, elle les visualise, le printemps venu, surexcitées le premier jour de leur sortie, courir telles des fofolles dans la prairie, se mesurant entre elles dans des simulacres de combats éclairs. Après, elle ressent leur plaisir de brouter l'herbe grasse du printemps, se délectant car extrêmement gourmandes des saveurs des jeunes pousses. Puis elle compatit de les voir se battre l'été contre les mouches envahissantes à coup de queue, secouant vainement leur tête pour les chasser. Scrutant l'horizon, elle les aperçoit se regrouper sous les grappes des branches feuillues des arbres, principalement des chênes ou des chataigniers, pour se protéger des pluies battantes des orages d'été ou celles plus pénétrantes des pluies d'automne. Enfin, elle les retrouve l'hiver bien au chaud confinées dans l'étable ruminant à l’unisson le foin et l'ensilage. Du plus profond de son coeur, Rosette les remercie du bon lait qu'elle a bu grâce à elles et ce depuis tant d'années et espère, comme une grâce teintée d'utopie, qu'une fois arrivées à l'abattoir elles souffrent le moins possible.

Le dernier camion ébranlé, chacun rejoint son quotidien laissant Françoise seule dans son étable vide. Seul désormais un silence assourdissant y règne. Un peu hébétée, supportant le contre coup, Françoise pleure toutes les larmes de son corps, regrettant déjà d'avoir sacrifié ses bêtes. Mais très vite rattrapée par la raison, elle conclut qu'elle n'avait pas d'autres choix vu qu'elle part à la retraite. A l'aube de sa nouvelle vie, Françoise, après des années de labeur, se levant et se couchant à pas d’heure, libérée des contraintes professionnelles, aspire enfin à vivre comme bon lui semble se promettant toutefois, par excès de sentimentalisme exacerbé, de ne plus jamais manger de viande bovine, en hommage à ses chères vaches
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Marie · il y a
Très belle description d'un monde paysan qui part à volo. Bravo
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Marie Claire Suarez · il y a
Merci Marie.
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Jcjr · il y a
Quand un univers commence à disparaitre et que l'on ne va bientôt retrouver plus qu'au salon de l'agriculture. Votre texte à quelque chose de désespérant.Vous avez voté pour " le bilan " et je vous en remercie. Viendriez-vous découvrir " l'essentiel " en compétition TTC....
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Marie Claire Suarez · il y a
Rassurez-vous le monde paysan ne disparaîtra jamais. Simplement comme les autres secteurs d'activité economique il se renouvelle tout en se remettant en question. Maintenant meme constante au fil des siecles. Pour satisfaire les bouffeurs de viande il faudra toujours tuer des animaux c'est peut-être ça au fond la vraie desespérance.
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Melinda Schilge · il y a
On s'y croirait, dans ces campagnes malmenées où le contact aux animaux donne une humanité toute particulière
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Marie Claire Suarez · il y a
C vrai c pas facile d etre paysan car les animaux font partie de votre vie. On les voit naitre on les nourrit on les soigne et au final on les tue en les amenant dans des abattoirs veritable huis clos de la souffrance autorisee.
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Melinda Schilge · il y a
De loin, on pourrait penser que cela ne vous affecte pas. C'est bien d'en parler aussi...
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Cathy · il y a
Un texte plein de nostalgie. Bravo
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Marie Claire Suarez · il y a
Vous avez tapé juste. Avec le temps qui passe je revois les vaches de mon pere et Rosette n est qu'un pretexte pour parler d'elles et leur rendre un minimaliste hommage
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Aubry Françon · il y a
Je relis avec plaisir ce texte que vous nous aviez déjà présenté si je ne me trompe pas. L'avez-vous remanié ? En tous cas, cette chronique paysanne est toujours aussi plaisante.
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Marie · il y a
J’avoue que citadine dans l’âme, c’est avec quelques crainte que je traverse des alpages où paissent des vaches ! Mais vous réussissez à m’attendrir sur le sort de ce troupeau fort bien décrit. J’aurais préféré que le texte finisse sur Rosette qui en était le point de départ mais c’est vous l’auteur. Bonne chance !
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Marie Claire Suarez · il y a
Merci Marie En fait ce texte est extrait d'un livre que j'ai écrit en m' inspirant d'une ''vieille fille'' de mon village natal. Merci pour votre commentaire pertinent. Dès qu'il m'est possible je me plonge dans vos récits.
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Elisabeth Marchand · il y a
Un bel hommage aux paysans et à leur troupeau... Vous avez un grand don d'observation.... j'essaie de comprendre ce qui a rebuté le comité de lecteure...
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Marie Claire Suarez · il y a
Merci Elisabeth. Etre retenue n a du sens que dans le but de se faire connaitre car sinon on reste noyée dans la multitude des écrits. En tout cas merci pour vos encouragements et bonnes fêtes de fin d'année.
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Nectoux Marc · il y a
Texte très poignant et tellement de circonstance au moment où le métier d'éleveur et d'agriculteur devient un sacerdoce. Vous l'avez fort bien décrit et défendu. Bravo
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Marie Claire Suarez · il y a
Issue du milieu rural, je me suis inspirée des vaches de mon père (la fameuse Coquette) et celles de mon voisin qu'il baptisait de prénoms de star (sa préférée était Sheila) Un coup de nostalgie passager mais que j'ai quand même voulu modestement tracer dans cet écris. Merci encore pour votre avis éclairé et bonnes fêtes de fin d année.
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Nectoux Marc · il y a
Merci Marie Claire. Très bonnes fêtes
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