Quiproquo du matin

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Ma main glisse sur le drap encore chaud et tâtonne, à la recherche de la réalité. Enfin, mon sourire caresse l’oreiller : là, sous mes doigts qui s’éveillent, son corps nu et doux. J’ouvre les yeux.
Il fait presque jour, nous sommes demain et Morphée la câline encore, l’entoure de ses bras tendres. Tout mon être se délecte du souffle lent de sa respiration.
Ma vie est bercée par la sienne.

J’étais tombé.
Tout de suite, j’étais tombé amoureux.
Comme jamais. Comme à chaque fois.
Ma vie, m’étais-je dit, ce serait elle, je la chérirais, je l’adorerais.
Elle serait heureuse.

Le soleil éclate de son rire silencieux, ses rayons tout neufs, encore novices, se cognent aux vitres embuées de la chambre.
Le fin rideau blanc ondule et frémit, elle aussi, moi aussi. Ce matin...
Ce matin est le plus beau de ma vie. Jamais repu, jamais fatigué, jamais je ne me lasserai.
J’hume son odeur. Quel est son secret ? Est-ce l’amour qui donne à son corps le touché du velours et le scintillement léger d’une barbe à papa ?
Le voile pâle et délicat se gonfle et se cabre sous la lumière.
Comme dans un rêve. Sauf qu’elle est là, vraiment là, et que je peux la toucher.

Tout le monde l’avait mise en garde : « Il t’aime, oui... Il est merveilleux quand il aime mais... Mais... les autres aussi. Il les a aimées. » Rien à voir.
Je ne suis plus le même. Jamais.

L’amour fait peur aux gens.
A moi aussi, avant.

Elle s’était méfiée, protégée, j’avais patienté, lutté. Pendant ce temps, les flammes ravageaient mon cœur assoiffé, l’incendie se propageait à mon corps tout entier.
Et puis enfin, elle m’avait cru, elle aussi était tombée. L’être humain est poreux et mon amour l’avait imprégnée. Elle avait fini par m’aimer.
Et maintenant...

Je me penche lentement, mon pouce glisse sur son ventre soyeux. Sa peau est chaude, pareille à l’espoir, le nouveau-né de cette première nuit. Elle bouge, tourne et m’offre sa hanche. Je souris : sa hanche aussi je l’adore, mes doigts continuent à danser, le soleil à s’enflammer, elle se met à bâiller. Elle ouvre les yeux, ses grands yeux merveilleux, sa bouche s’étire, découvrant ses jolies petites dents... et je meurs.
Avec elle, je n’en finis plus de mourir. Chaque détail de son corps, de ce lit, de cette chambre et de cet instant claque comme un coup de fouet, pénètre mon âme, modèle ma mémoire, fait de ce moment...
L’éternel, le seul et unique instant de ma vie.

Avant, rien n’a existé.

Le bonheur est là, maintenant.

Avant ?
Elle avait voulu que je lui raconte mais je n’avais jamais pu. Comment me souvenir de leur visage alors qu’elle m’offrait le sien ? Du timbre de leur voix alors qu’avec la sienne seulement je vibrais ? Leurs pensées, leur corps, leurs joies... rien ne remontait le puits de ma mémoire.
Elle avait secoué la tête en riant, pensé que j’étais un animal pudique, délicat ou... honteux peut-être ? Mais ça n’était pas cela.
« Il ne reste que toi. »
Ses paupières s’étaient plissées, ses lèvres pincées avaient creusé sa joue. Amusée.
« Il faut se délester du passé. »
Perplexe.
Elle ne comprenait pas, qu’importe. Moi non plus je ne savais plus, puisqu’elle était là, que son bonheur était le mien.

Une brise soudaine et fraîche agite une mèche de ses cheveux, la dépose sur son épaule. Dans le creux de son cou, le flux puissant du sang passe et repasse, du bout des doigts je caresse cette peau fragile, presque translucide, comme celle d’un oisillon sortant de l’œuf, sous cette fine pellicule rugit la vie.

Si fragile.

Une ombre. Le soleil joue à cache-cache avec les nuages dodus du printemps. Nos draps blancs virent au gris... Puis la lumière fait une nouvelle entrée fracassante, nous éblouit.

Notre amour est indestructible, éternel, il ne connaît pas le temps puisqu’il n’a d’autre dimension que lui-même.

Un grincement ? Un volet mal attaché.

Mes doigts tremblent en effleurant ce miracle. Les tendres pulsations de son cœur...
Le nouveau rythme de mon existence. Ce fil si ténu...
Le vent dehors se met à souffler.
La veine enfle et s’affaisse... Comme si des chenilles, en file indienne, remontaient le long de son cou... partant de son cœur, allant à son cerveau. Que vont-elles faire là-haut ?

Elle prend ma main, la pose sur sa poitrine, là où le battement est le plus vigoureux.
Sera-t-il assez fort ?

Les battants prisonniers de la fenêtre s’entrechoquent, tentent de se dégager.

Elle me sourit.
Dans un lent basculement, elle tourne son corps tout entier vers moi, touche ma poitrine de la paume de sa main, ses yeux sont immenses. Elle le sent maintenant : mon cœur est plus puissant que le sien. Dans ma gorge, ses palpitations me font presque suffoquer.
Un volet soudain libéré vient frapper violemment le mur.

Je sursaute, lève la tête. Regarde en arrière.
Une ombre noire exhalant le passé plante ses dents jaunes, longues et fines, dans le creux de mon cou.
Je me souviens : la peur.

Elle m’appelle. Caresse mon front assombri. Je reviens au présent, le bonheur, cet or qui coule dans nos mains quand tout à coup, la fenêtre cesse de se débattre, le volet couine...
S’immobilise.

Le vent s’est arrêté.

Je n’entends plus que l’atroce bourdonnement du silence. Le venin dans mes oreilles, le néant qui vient de faire son entrée.
L’incontournable.
Précipice, deuil, rupture.


La FIN


Une certitude.
Qui se jettera sur son cœur palpitant et sucera tout son sang. Jusqu’à la dernière goutte.
Les petits vers dans ses veines arrêteront leur procession, feront demi-tour et s’en retourneront.

Le voile blanc des rideaux est happé vers l’extérieur, s’échappe, tiré par les doigts puissants du vent. Je frissonne.
_ Ça va ? Tu veux que j’aille fermer ?

Par un beau matin, alors qu’ailleurs le soleil chaperonnera pour la énième fois de nouveaux amants, ce corps adoré s’affaissera, pourrira puis disparaîtra. Ma chair orpheline n’aura plus rien à cajoler, plus rien à aimer.
Que l’abîme de l’absence.

_ Non. Pourquoi ?
_ Pour rien. Je ne sais pas.

Je le vois, dans ces deux pupilles vénérées qui n’en finissent plus de m’aspirer, l’inévitable. Mes yeux luttent et ne cillent pas, résistent au jour cinglant qui n’en finit plus de naître ; restent en apnée, plongés dans ces prunelles enflammées...
A bout de souffle, ils se noient dans un liquide chaud et salé.
Je courbe l’échine, cachant mes larmes et respirant son corps comme si c’était la dernière fois.
Elle chuchote :
_ Tu as froid ?
_ Non.
Cette âme confisquée, ce corps abandonné. Le mien écartelé par la douleur.
_ Viens dans mes bras.
Supplice. Insupportable.
NON !

Sans lever les yeux, je me glisse hors du lit et remonte à la surface, scindant l’air de mon silence. Puis, les frottements de mes vêtements quand je les enfile et des draps quand elle se redresse, petit mât fragile soulevé par la vague de l’inquiétude... Elle tangue. Elle m’observe. J’esquive son regard.

Le silence, gargantuesque, engloutit les lieux.

Je fais mes lacets.

Enfin je dis :
_ Je suis désolé mais je dois y aller.

Quelques pas feutrés, violents...

La main sur la poignée, mon corps se déchire et la porte s’ouvre.

Pour ne rien regretter, pour ne pas douter, pour ne pas m’arracher le cœur et le laisser là, sur le drap blanc à ses côtés, je me dis que de toute façon, elle ne serait pas restée.
Pas avec moi.

J’avance d’un pas.
Je suis debout mais je titube encore un peu.

Un appel d’air et le silence se craquèle et se brise : la porte claque dans mon dos. Se referme sur le passé.
Je plonge dans le noir sans fin du couloir. Un hurlement de douleur venant de l’intérieur agrippe ma nuque, mais ce n’est que le pâle fantôme d’une souffrance que je ne vivrai pas.
Je l’ai échappé belle.

Mon corps frémit mais j’ai déjà tout oublié, seules deux cicatrices rondes dans le creux de mon cou me brûlent encore un peu.
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Ama Pola · il y a
Merci ! Je suis d'autant plus touché que vous avez vous-même une jolie écriture, fluide et riche. Merci !
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Encre LIBERTINE · il y a
J'aime bien votre sensibilité, votre façon d'écrire... Bravo.