Pour venger Abdel

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Quand ils m’ont enfin maîtrisé, la gueule écrasée sur les carreaux, l’autre con n’est plus qu’un tas de viande sanguinolente. La mâchoire en biais, l’œil droit genre pêche bien mure, il n’a pas assez de ses deux mains pour tâter son nez en pastèque qui pisse le sang et ses joyeuses dont il n’est pas près de se servir d’ici un bon moment.

Remis debout par les deux flics dont l’intervention a évité le pire, j’assiste à son évacuation par les ambulanciers du Samu pour un séjour à l’hosto qui s’annonce plutôt longuet, pendant que le jukebox serine la rengaine de Piaf « non rien de rien ».
Je ne suis pas un violent, mais il y a des limites à ce que je peux supporter et on peut dire que l’autre con a fait fort.

J’éclusais tranquillement au comptoir mon whisky journalier dans ce petit bar du 20éme ou j’avais mes habitudes. Ambiance feutrée, vieux jukebox poussiéreux et de temps en temps un musico qui venait pleurer sa peine en grattant sa Gibson. Bref, pas vraiment la joie, mais j’aime bien pleurer. Je vous l’ai dit je ne suis pas un violent, plutôt « fleur bleue » en fait.
J’étais donc à la moitié de mon glass, quand le type d’à côté vint me regarder sous le nez. Sapé BCBG, costard gris à fines rayures, cravate bleue sur chemise claire du même ton, bottines noires, cheveux frisés.

- Mais on se connaît ?

J’en doutais un peu, vu que je ne fréquente pas la haute et que mon futal velours et mes tee-shirts informes assortis à ma barbe de trois jours, voir plus en période de déprime, ne sont pas propices à m’ouvrir les portes du 16éme.

- Je vois pas.

- Mais si, j’en suis sûr maintenant ! C’est toi Manu. Bir-el-Ater en 61. Tu n’as pas changé (A presque 50 ans de ça, tu parles. Encore un vil flatteur, mais ça fait toujours plaisir).

Merde, ça me revenait en pleine gueule, l’Algérie de mes vingt ans.

- Mais oui ! José du 56éme.

On avait sympathisé (je me demande maintenant si c’est possible), lors d’une mission d’appro de moteurs au PC de Constantine. Le petit sergent qui avait la responsabilité du détachement (deux Jeeps en serre-file de protection de nos quatre GMC).

A ce sujet, je m’étais bien fait baiser par les gars du PC ; j’étais rentré avec un moteur de moins que n’en comportais le document que j’avais contresigné. Toujours aussi naïf, j’avais fait le bonheur de la mafia qui sévissait à cette époque où l’armée Française commençait à rapatrier la logistique et où des petits malins, appelés, comme gradés se constituaient un bas de laine.

Cette mission n’avait pas commencée sous les meilleurs auspices. A la moitié du trajet aller, nous nous étions trouvés bloqués par une manifestation de femmes Algériennes, qui, à grands renforts de casseroles et de you-you revendiquaient je ne sais quoi. Les sujets ne manquaient pas à cette époque. Dans nos petits souliers, nous ne risquions pas de réagir en cas d’agression avec nos munitions empaquetées dans des mètres de scotch toilé et pas une balle dans le chargeur du Mat 47.
De toute façon je n’aurais pas pu tirer sur ces femmes. Planqué dans un régiment du matériel en soutien au 56éme RI, l’unité de José, ma guerre n’a consisté qu’a tenir des fiches d’ensembles et de sous-ensembles de moteurs dans un bureau chauffé à blanc sous un soleil implacable.

Pour nous cette mission c’était la récrée. Ça nous changeais de la vie au bled dans ces camps posés au milieu d’un univers de caillasses avec comme seul horizon les contre-forts du Djebel-Onk. Nos deux unités ne se fréquentaient pas. Un monde séparait les biffins combattants des planqués du matériel et ce n’était pas le pauvre douar administré par le SAS (politique de regroupement oblige), qui pouvait nous apporter une quelconque distraction (j’ai lu tout Zola pendant mes huit mois).

Constantine est une belle ville et nous nous étions retrouvés à trois ou quatre dont José le petit sergent pour une ballade quasiment en touristes. Affamés par un ordinaire immangeable, nous n’avions pas oublié de nous payer l’entrecôte XXL que le restaurateur avait découpé devant nous dans une pièce de bœuf recouverte de mouches. Le ver solitaire en avait été la punition bien des mois après.

- Ah ! Vous nous avez bien fait chier au moment du putsch. Le commandant voulait forcer les portes de votre camp pour vous ramener à la raison. Mais votre lieutenant contacté lui avait déclaré que les munitions étaient déballées et qu’il ne valait mieux pas qu’il tente le coup.
Le discours de De Gaule « Un pouvoir insurrectionnel s’est établi en Algérie...j’ordonne que tous les moyens soient employés pour barrer la route à ces hommes-là », nous l’avions bien entendu et « bien compris ». Nos supérieurs aussi qui s’étaient rangés aussitôt à notre avis : la défense de la république. Je commençais à lui trouver un air plutôt antipathique au José.

- Et toi, qu’est-ce que tu deviens ?
- Député mon vieux. De la majorité ajoute-t-il.
Bon ça s’arrange pas, la majorité actuelle c’est pas ma « cup of tee ». On est en 2010, c’est dire.

- Tu te souviens d’Abdel ?

Bon dieu, là aussi ça me revenait en pleine gueule. Abdel : un garçon de mon âge, longiligne, mais tout en muscles. Des cheveux longs qui retombaient en boucles sur sa djellaba, des yeux d’un bleu, mais d’un bleu ! (des influences bédouines peut-être, nous étions sur la route de Tamanrasset) et des mains aux doigts longs, délicats et fragiles. Il vagabondait régulièrement dans ses babouches au milieu du tas d’ordures que nous venions déverser chaque semaine dans l’oued asséché (bonjour l’écologie, nous étions censés apporter la civilisation à ce peuple inculte).

Il était gentil Abdel, il ne dédaignait pas de faire la causette avec l’occupant et il était loin d’être con. Cette putain de guerre avait mis un terme à ses études au moment ou il préparait le bac à Tebessa et il avait lu Zola (un bon point).

Il m’avait montré comment les enfants du douar enfermaient deux scorpions, des petits translucides - différents des noirs, beaucoup plus dangereux qui nous obligeaient chaque soir au poste de garde à monter nos chaussures sur le châlit, pour ne pas en trouver un au moment de nous chausser le matin - dans des boites pour qu’ils se battent comme des gladiateurs, jusqu’à la mort de l’un d’eux.

Ensemble nous avions regardé le cultivateur qui de sa houe antique tiré par un âne efflanqué, retournais délicatement une terre chiche pour ses quatre récoltes annuelles, si la pluie voulait bien l’aider et si le vent de sable ne venais pas tout ruiner. Une autre calamité lui était épargnée. Ici pas de colons, c’était pas la Mitidja, mais un putain de désert cramé par le soleil.

Une véritable amitié naissait entre nous, faite de confidences sur nos espoirs dans une vie future. Mais jamais je ne put connaître sa position sur le conflit en cours. Il se dérobait à chaque fois que j’essayais d’amener la conversation sur le sujet.

Les mains d‘Abdel, j’en eu une connaissance plus approfondie le jour ou il s’approcha tout près, tout près et qu’en un tour de main, il me fit basculer dans l’interdit.
Ma première expérience, délicieuse, mais déstabilisante. Même adolescent je n’avais jamais goûté aux amours interdites. J’en étais comme deux ronds de flan. Ma rondelle aussi. Je n’ai jamais récidivé. Ce n’était probablement pas dans ma nature. Nous risquions gros, mais cela dura jusqu’au jour ou il ne vint plus aux ordures. Je ne pus jamais retrouver sa trace.

- Tu te souviens d’Abdel ?

J’emmerge de mes souvenirs, j’étais loin. - Quoi Abdel ?

- Il nous en a donné du fil à retordre l’enfoiré. Quand on en a eu fini avec lui il était pas beau à voir. La « corvée de bois » à mis fin à ses souffrances. Mais on a su le fin mot de l’affaire en faisant parler d’autres villageois moins coriaces. Il entreposait dans une fosse creusée sous les ordures, des armes passées en douce par la frontière Tunisienne toute proche. Des armes que les fels venaient récupérer la nuit.

Les mots de trop. Cette salope méritait une correction et même plus, comme tous les barbares, officiers ou membres du contingent qui avaient cédé à leur instinct bestial et pratiqué la torture.

Qu’est-ce que je peux dire au petit juge, qui n’était même pas né à cette époque ? Il a porté plainte l’enfoiré et je vais m’en prendre un max vu ses accointances. L’affaire à fait la une « un député tabassé dans un bar de Belleville pour une raison inconnue ». Est-ce que lui la connaît seulement ?

Moi je sais. Pour la justice. Pour venger Abdel.
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