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Point of no Return - Chapitre 3 (Part. 1/2)

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Normanbates83

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Vendredi 21 novembre - 15h49



C’est une sensation bizarre.
Je me retrouve un vendredi, en plein après-midi, chez moi, comme un con, assis à la table de la cuisine, en train de relater ma vie insipide sur le net alors que le monde tourne à l’extérieur, alors que les gens, les vraies gens, les gens bien travaillent, gagnent leur vie, tissent des liens, rient, s’arrachent les cheveux, stressent, se font réprimander, obtiennent des promotions.
J’ai l’impression d’être à part de ce monde-là, comme si le monde continuait d’avancer comme il l’a toujours fait et que moi, je restais là, à le regarder passer, sans y prendre part.

J’ai l’impression de ne pas exister, en fait. D’être inutile. Je me suis souvent fait la réflexion que si je devais disparaître, je ne manquerai à personne. Ou de parier sur le nombre de personnes qui seraient présentes à mon enterrement.
C’est une réflexion qui m’est apparue relativement tard, peut-être il y a quatre ans, au moment du décès de ma mère. Jusque là, je n’y avais jamais vraiment songé, et pour cause : habitant à trois cents kilomètres de chez moi, ma mère me téléphonait tous les soirs pour savoir comment j’allais. Difficile de se sentir seul dans ces conditions.
Même si nous n’avions jamais de grandes conversations – ma faute, même avec elle, je n’étais jamais très loquace – le fait d’avoir quelqu’un qui s’intéresse à soi, faisait que je ne devenais pas fou.

Quand elle est morte, je me suis rendu compte qu’à part elle, tout le monde se fichait de moi. Autant au début, ça ne me faisait rien, mais au fil des mois, cette impression de ne pas exister aux yeux des autres, le fait de n’avoir personne à qui se confier, tout ça a commencé à me rendre dingue.
C’est pour ça que je suis allé voir un psy.

Pour évacuer. Pour me lâcher.

Mais je n’ai pas réussi. Peut-être parce que je ne le trouvais pas sincère dans son intérêt pour moi.
J’ai l’impression parfois d’être capable de « sentir » ce que les gens pensent de moi assez rapidement. C’est prétentieux de ma part de le dire, mais c’est vrai.
Et ce psy, je sentais qu’il s’intéressait surtout au fait que je lui rapporte soixante dollars par séance de quarante-cinq minutes. J’ai donc arrêté de le voir au bout de trois séances, malgré quelques observations intéressantes de sa part.

Je me suis décidé à me rabattre, provisoirement, sur des médicaments, pour calmer mes accès de panique quand je commence à trop cogiter sur ma solitude et sur l’indifférence que les autres portent à mon égard.

Cela fait deux ans et demi maintenant que je prends des médocs.

Et je dois aussi avouer que dernièrement, j’ai légèrement augmenté les doses. Je sais, ou du moins je me doute, que ce n’est pas bon pour mon état. C’est pour ça qu’il a fallu que je me trouve un autre « remède ».

Le fait de mettre par écrit mon mal-être m’aide à prévenir en quelque sorte ces accès de panique, j’ai l’impression.

Il faut que je me force à écrire. Car là, en ce moment précis, je n’ai qu’une envie : me ruer sur mes médocs. Et je sais que je dois me calmer là-dessus.

Je vais donc me forcer à écrire.


On venait de finir la pause déjeuner. Tout le monde venait de rejoindre son bureau. De ma place, j’observais Patrick. Lui ne me voyait pas. Il étalait des dossiers devant lui, histoire de faire croire qu’il bossait. Je continuais de l’observer. Je m’imaginais me lever et m’avancer vers lui, mon flingue à la main. Au fur et à mesure que je me rapprochais de lui, mon bras se tendait et pointait l’arme dans sa direction. Je pouvais sentir mon bras trembler, mais je devinais également le sourire qui devait s’esquisser sur mon visage. Ce n’était qu’au dernier moment que Patrick me voyait, devant son bureau, le menaçant d’une arme. Ses yeux s’écarquillaient, mais il n’avait pas eu le temps de dire un seul mot que le coup était parti et qu’il se retrouvait avec une balle au milieu du front. Tout le monde s’était retourné vers moi.

« Simon, passez dans mon bureau, il faut que je vous parle. »

L’ordre de mon patron m’avait ramené à la réalité abruptement.
Il tourna les talons et fila dans son bureau tandis que mes collègues m’avaient brièvement dévisagé avant de poursuivre leur boulot.

Je crois que ce je craignais n’était pas tant le fait de le voir en tête à tête, ni même de savoir ce qu’il voulait me reprocher. Non, je crois que ce qui me faisait le plus flipper, c’était de savoir que je serais dans son bureau, ma sacoche à quelques mètres de là. Mon flingue à l’intérieur.
Je ne savais pas de quoi j’aurais été capable s’il m’avait mal parlé, s’il m’avait viré.
Est-ce que j’aurais pu le descendre ?
Est-ce que j’aurais les couilles pour faire une chose pareille ?
J’en sais rien. En même temps, quand je lis dans les journaux les faits divers, avec des mecs qui pètent des câbles et buttent leurs collègues de travail, alors qu’ils ont une réputation de mecs discrets, introvertis, je me demande pourquoi je ne pourrais pas pété un câble moi aussi.

Y a pas de raison.


Je me suis donc retrouvé dans son bureau, assis dans un de ces fauteuils en cuir tellement chers qu’ils en deviennent inconfortables.
Monsieur Jackson – Bernie, comme devait l’appeler sa femme - a refermé la porte de son bureau et a pris place. Penché en avant sur son bureau, les mains jointes, il me regardait. Moi, sur la défensive, j’attendais qu’il attaque, inquiet.

« Simon...
- Oui, monsieur ?
- Est-ce que vous êtes heureux de travailler ici ? »

Ca y est.
Il allait me virer.
En une phrase, il avait réussi à me faire passer le message.
Je pouvais rentrer chez moi.
Je pouvais chercher un nouvel emploi.

« Ouais, ou alors tu peux aller chercher ton flingue et te défouler sur Bernie-le-Bedonnant et sur tes merveilleux collègues. T’as plus rien à perdre. »

Monsieur Jackson me dévisageait toujours.

« Simon ? »

Je tentais de reprendre mes esprits.

« Oui, bien sûr que je suis heureux de travailler pour vous ! bafouillais-je d’une petite voix. »

Il me regarda fixement dans les yeux quelques secondes avant de poursuivre.

« Je vous pose la question car j’ai eu quelques retours de vos collègues qui me disent que vous avez du mal à vous intégrer dans la bonne ambiance de la boîte. Donc c’est pour cela que je vous le demande : êtes-vous heureux de travailler pour nous ? »

Je le dévisageais. Ces fils de pute étaient allés se plaindre auprès du boss et ils voulaient me faire virer ou en tout cas me faire démissionner, tout ça pour mon bien ! J’ai songé brièvement à ma sacoche et à ce qu’elle contenait.

« Ecoutez, monsieur. Si vous n’êtes pas satisfait de mon travail, je peux...
- Il ne s’agit pas de ça. Je n’ai pas à me plaindre de votre travail. Tout ce que je veux, c’est que vous vous sentiez bien ici. »

Je savais ce qu’il y avait à faire pour être heureux ici : virer mes collègues.
J’ai replacé mes lunettes, passé une main sur mes cheveux plaqués pour vérifier que tout était parfait et le plus calmement du monde, je lui ai répondu :

« Je suis heureux ici. C’est vrai que je suis un peu... comment dire... distant ces temps-ci. J’ai quelques petits soucis personnels. »

Je baissai le regard quelques instants avant de soutenir à nouveau celui de monsieur Jackson.

« Mais je vais arranger ça. Vis-à-vis de mes collègues. Je vous promets d’arranger ça très vite. »

J’ai eu l’impression que mon faux sourire l’avait convaincu.

«  Ecoutez, prenez votre après-midi, profitez de votre week-end et revenez en pleine forme lundi. D’accord ? »

D’un signe de la tête, j’approuvais sa proposition.
Il m’a raccompagné jusqu’à la porte de son bureau et m’a serré la main avec un franc sourire. Puis j’ai rejoint mon bureau. J’ai enfilé mon imperméable, me suis assis sur ma chaise et je me suis mis à dévisager chacun de mes collègues.

Patrick.
Il faisait semblant d’être au téléphone. J’étais convaincu que c’était lui qui avait été voir le boss pour lui faire part de mon « manque d’intégration ». Il savait quel genre de conversation je venais d’avoir avec lui. Et ce connard n’osait même pas me regarder.

Julie.
Ma petite Julie.
Je la déshabillais du regard. Malgré son comportement de pétasse – sûrement un effet de groupe, je reste persuadé que si les autres n’étaient pas là, elle se comporterait différemment avec moi. Elle m’a lancé un furtif petit regard. Un regard presque « désolé ». Genre : je sais que c’est pas bien ce qu’on a fait, mais c’est pour ton bien.

Frank demandait renseignements au bureau de Carine. Ils eurent le même regard que Julie. Quoique Carine eut un regard plus insistant. Pas du genre « désolée » mais plus « t’as compris le message, pauvre con ? » Elle ne m’avait jamais vraiment parlé jusque là, mais je l’imaginais bien en dominatrice perverse, avec son tailleur noir, ses cheveux blonds coupés à la Rachel Green et ses lunettes D&G noires.

Je ramassai ma sacoche, la posai sur mes genoux. Je l’ouvris et observai le Smith & Wesson à l’intérieur.

Je dévisageai à nouveau chacun de mes collègues.

Puis le flingue.

Tout ça pourrait s’arrêter si facilement.

Le temps était venu de leur faire comprendre à tous qu’ils devaient me respecter.

Je glissai ma main dans la sacoche et empoignai l’arme. J’agrippai fermement la crosse du Smith & Wesson.
Le fait de sentir l’arme entre mes doigts fit parcourir une chaleur excitante dans tout mon corps. Je sentais que je bouillonnais. La colère s’emparait petit à petit de moi. Je sentais mon souffle devenir de plus en plus rapide, mon rythme cardiaque s’accélérer. Ma main serrait toujours la crosse du Smith & Wesson.

Je fermai les yeux.
Je pouvais visualiser le flingue. Les balles qu’il contenait.
Je pouvais imaginer le bruit que ferait la détonation dans le bureau.
Je pouvais imaginer l’impact de la balle sur le front de Patrick-le-connard.
Je pouvais imaginer la frayeur dans les yeux de Frank, Carine et Julie en découvrant ce spectacle.

Toujours les yeux fermés, je me surpris à sourire, seul à mon bureau. Je pouvais deviner les autres qui ne me calculaient toujours pas.

Comme d’habitude.

Tout doucement, je me mis à sortir le flingue de ma sacoche, toujours les yeux fermés.

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Odile Duchamp Labbé · il y a
vite vite chapitre suivant
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Elena Hristova · il y a
J'ai hâte d'entamer la suite..
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Fred Panassac · il y a
Alors là on entre dans le vif du sujet. Simon est un peu parano et c’est très risqué pour les autres. Mention spéciale pour le fauteuil trop cher pour être confortable !
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Paul Thery · il y a
J'ai un avantage sur tous ceux qui me précédent, c'est que je n'ai pas encore lu la suite !
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Gladys · il y a
C'est malin je vais encore avoir ma crise, je voudrais savoir, c'est bon signe non !
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André Page · il y a
Toujours aussi prenant, je continue :)
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Doria Lescure · il y a
et le suspens monte...encore, Simon est sous pression et nous aussi...
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Usus · il y a
Que dire sur cette étude? C'est poussé finement avec des mots simples, ce qui fait sa force. Chaque magicien a son truc. Le votre est de nous faire entrer au plus intime de votre personnage et de nous laisser finir l"histoire. merci pour cette confiance et bravo !!!!
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Jenny Guillaume · il y a
Bonjour !
J'ai relu les trois textes. J'aime le style qui est percutant, et donne une réelle impression de vécu. Dans le chapitre 1, j'aimais la répétition sur "la boule au ventre, la même..." par exemple. Le chapitre 2 était concis et fort, le suspens réussi. Celui-ci m'a un peu moins plu. C'est en fait la première partie, réflexive, jusqu'au passage avec le psy, qui m'a semblé un peu lourde et qui a cassé le rythme pour moi. Peut-être qu'elle aurait pu faire l'objet d'un chapitre à part, je ne sais pas trop, ou bien être davantage distillée (parler de la mère seulement et décrire une séance avec le psy plus tard). Sinon, à un moment, il y a une incursion de la pensée du personnage en italique, procédé que je trouve sympa, mais que j'ai été un peu déçue de ne pas retrouver dans le reste du dialogue. Voilà, en espérant que cela va vous aider :) à bientôt !

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Adèle · il y a
On demande la suite au bureau des réclamations
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