Motus et bouche cousue

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Boris Vian : "Un homme digne de ce nom ne fuit jamais. Fuir c'est bon pour les robinets."  [+]

Elle allait à l’école en métro, ses cheveux blonds tissés en nattes et son cartable rose sur les épaules. A huit ans, prendre le métro tout seul était une aventure, on oubliait qu’on était un enfant, et dans ce monde d’adultes on se gaussait. On essayait de comprendre ce que tout cela voulait dire, et, après plusieurs essais, on retournait dans ses rêveries passagères. Elle regarda fièrement ses chaussures toutes neuves, brillantes, rouges à lacets. C’était la première fois qu’elle avait des lacets, elle s’était entraînée à les nouer au moins vingt fois la veille, et de peur que les nœuds se défassent dans la nuit, elle avait dormi avec dans son petit lit bleu. Elle avait des chaussures d’adultes, et cela la rendit gaie. Elle souriait à tous ceux qu’elle croisait au hasard d’un regard. Une si petite créature dans un endroit si féroce, cela rendait les gens heureux, on se rassurait de savoir l’humanité sauver par cette poupée si innocente, si douce, inoffensive et délicate, si mignonne, si craquante, si fraîche et délicieuse. Il y avait ceux qui, levant les yeux de leur journal, souriaient en la voyant, et replongeaient dans leur lecture avec ce sourire-là collé au masque ; il y avait ceux qui ouvraient les yeux entre deux morceaux de musique, fermés par l’étreinte absolue de leur casque, et fronçaient les sourcils en se demandant ce que faisait ce bout’ chou dans un wagon de métro ; il y avait les regards laids et odieux, jaloux et vieux qui évitaient au mieux l’enfant et luttaient contre leur mémoire qui ne cessait de faire entrer des flots de souvenirs d’enfance, car peu de grandes personnes s’en rappellent ; il y avait les regards qui dévoraient la gamine en cachant derrière leur masque un tendre sourire, car c’était une merveille de croiser dans ces souterrains opaques un rayon de soleil.
Les portes du métro sifflèrent, s’ouvrirent, elle descendit, prise dans l’écume de jambes qui descendaient avec elle. Sur le quai, elle marcha fièrement dans ses nouvelles chaussures, la tête haute et la bouche ravie. Une paire de chaussures rouges parmi la masse de chaussures noires, cela se remarque facilement, comme une étoile dans un ciel sans nuage. Elle grimpa les marches vers la sortie, encore prise par ce mouvement turbulent de pas des adultes. L’escalier roulant était ce qu’elle préférait, elle s’agrippait à la rampe et se laissait aller, elle pouvait admirer ses chaussures neuves sans risquer de gêner personne ou de percuter quiconque. Elle faillit glousser sous son masque. C’était un masque blanc qu’elle avait décoré elle-même, car elle savait dessiner les fleurs et les abeilles. Elle le rangea dans sa poche quand elle fut dehors, et reprit sa marche galante parmi les passants indifférents.

L’école était deux cents mètres plus loin, il fallait traverser le passage piéton et on verrait le drapeau tricolore flotter sur la façade en verre et en acier du bâtiment moderne. Elle essayait de siffler, car son père lui avait dit que c’était une chose de grandes personnes et qu’à ce moment même elle se sentait aînée. Autour d’elle les gens téléphonaient ou courraient s’engouffrer dans la gueule du métro. Tout semblait en retard, pressé ou en colère, le feu tricolore ne servait plus à rien quand il était rouge ou vert car on traversait en courant, mais elle, elle était en avance et s’arrêta. Un homme à côté d’elle s’arrêta aussi. Les voitures klaxonnaient et les vélos se faufilaient entre elles, et les trottinettes prenaient plaisir à faire de même. Elle regardait cela étrangement quand le feu passa à l’orange. L’homme regarda la fillette et le feu passa au rouge. Bientôt elle traverserait, en regardant d’abord à gauche puis à droite pour être sûre que la rue était libre. L’homme lui prit la main, elle sursauta presque, vit la silhouette grise à côté d’elle et sourit.
- Merci monsieur ! dit-elle, rassurée de tenir la main d’un adulte.
Elle l’avait traversé tellement de fois ce passage piéton, toute seule comme une grande, mais maintenant qu’on lui serrait la main fortement elle se sentit en sécurité, oubliant jusqu’alors qu’elle savait traverser toute seule la rue. Sur le trottoir d’en face, comme l’homme ne lui lâchait pas la main elle secoua le bras. Il sourit, elle se mit à rire. L’école était à cent mètres. La fillette regarda son garde du corps et bomba son torse, encore plus fière. Elle oublia presque ses chaussures neuves à lacets, rouges et brillantes, qu’elle avait nouées toute seule et avec lesquelles elle avait dormi de peur qu’elles ne se défassent. Elle tenait la main de ce monsieur et quand il déposa sur sa joue un baiser devant l’école elle trouva cela gentil. Bien qu’à son âge on pense encore à la bonté des hommes, jamais elle n’aurait imaginé un jour qu’on eût pu être aussi sympathique. L’homme lui sourit, la salua de la main et elle sautilla gaiement en passant sous le porche de l’école.

Quand elle sortit de l’école à seize heures vingt-cinq, cinq minutes après que la sonnerie ait retentit et que les autres élèves se soient ruées dehors parce que la maîtresse avait un papier à lui donner pour sa maman, elle mit ses mains dans ses poches et prit le chemin du métro. L’homme était là, accoudé au lampadaire, et quand il la vit il se mit à siffler. Elle tourna la tête et gloussa. L’homme la suivait en marchant et grimaçant, il l’imitait et cela l’amusait tellement. Cela lui avait manqué, qu’on vienne la chercher à l’école. Ils se prirent la main et gambadèrent gaiement dans les rues de la ville. Il lui offrit une glace car elle demanda poliment. Quand ils se séparèrent, car elle l’avait demandé encore plus poliment en voyant la grande aiguille tourner plus vite que son ombre et qu’elle devait rentrer sinon sa maman s’inquièterait, l’homme posa son doigt devant sa bouche, s’accroupit et dit :
- Motus et bouche cousue, hein !

Il déposa sur son front un baiser et elle s’en alla gaiement dans la bouche du métro en sortant de sa poche son masque pour le coudre sur son visage. A nouveau ce spectacle spécial du monde souterrain, des mines grises, des téléphones et des journaux, des musiques et des disputes, ce monde caché, cloîtré, violent et agressif se livrait à ses yeux et elle souriait parce que rien ne la faisait pleurer. Enfin, du métro à chez elle il y avait deux cents mètres à peu près, elle tourna au coin du boulevard et se mit à courir, avec son cartable rose sur le dos et ses cheveux blonds coiffés en natte dans le vent. Ses nouvelles chaussures allaient plus vite, elle avait l’impression de voler. Devant l’immeuble moderne, en acier et en verre, elle composa le digicode, poussa la porte et grimpa les escaliers deux par deux. Un étage. Elle essaya trois marches par trois marches. Deuxième étage. Elle irait à l’envers jusqu’à l’étage supérieur. Le quatrième. Enfin elle sonna, mais la porte était déjà entrouverte. Les odeurs de la cuisine étaient celles d’un gâteau au chocolat qui cuisait dans le four. Sa mère était là, assise à surveiller le gaz où bouillait de l’eau pour les pommes de terre comme tous les jeudis.
Elle courut vers elle et l’embrassa, la prit sur ses genoux et demanda comme s’était passée la journée.
- C’était super chouette ! Ah, la maîtresse m’a donné un papier important pour toi.
- Oh, oui elle m’avait dit.

Le lendemain ils allèrent tous les deux dans le bus. Assis au fond, ils regardaient le paysage urbain défiler sous les yeux. Il pointait les grands immeubles, les gens rigolos, pressés, perdus, fatigués, extravagants, les petits jardins et les fontaines publiques sur les places, les arbres, les cyclistes, les motards, les chiens, les oiseaux, les musées, tout ce qu’il racontait l’émerveillait. Elle montra ses chaussures neuves, rouges et brillantes, et il les trouva superbes, des chaussures de princesse dit-il.

La mère leva la tête de son ordinateur et jeta un rapide coup d’œil à l’horloge. 18 heures. En se mordillant le bout de la lèvre, elle fronça un sourcil et alluma l’écran de son téléphone pour vérifier l’heure qui n’avait pas changé. Soudain elle eut peur, ça devait faire une heure que sa fille devait être rentrée. Elle appela l’école, elle appela les amies de sa fille, elle appela la police. Une heure plus tard, la fillette rentrait toute souriante chez elle et disait qu’elle était passée par le parc, qu’elle avait trouvé les oiseaux et les fleurs trop jolis et qu’elle s’était assise pour regarder la nature. La mère l’embrassa sur le front et, essuyant ses propres larmes, sourit en caressant ses cheveux. L’affaire fut vite réglée.

Dans le wagon du métro, bondé comme à son habitude par une masse de gens sourds et têtus, sous le tunnel grisâtre qui reliait les deux bras de la Seine, les soubresauts du train ne changèrent rien à la situation. On pouvait lire sur le journal d’un monsieur assis dans un coin, dans un grand manteau beige : « Vigilance ! Gardez un œil sur votre enfant ! ». Cela parlait d’un réseau de pédophilie installé dans la capitale. A la page suivante, une publicité vantait les mérités d’une nouvelle trouvaille pour garder un œil sur les enfants, un « bip » qui les géolocalisait ; c’était ainsi que les criminels profitaient au capitalisme. « Déjà 1000 vendus en un jour ! » lisait-on en gros, et cela devint une affaire.


Assis sur un banc devant une boulangerie, un croissant aux amandes dans les mains, ils bavardaient. Quand une voiture de police passa, sirène hurlante, derrière dans la rue, le bonhomme sursauta et la fillette s’esclaffa. Sa grimace... c’était drôlement rigolo ! L’homme retrouva son calme, alerte et reposé. Il prit la main de la fille dans la sienne et la caressa. La fille le regarda et sourit, balançant ses jambes frénétiquement sous le banc car ses pieds ne touchaient pas par terre. Il lui dit qu’elle volait, que les enfants volaient quand ils s’asseyaient sur les bancs, et que les adultes ne volaient plus, ne riaient pas non plus, et qu’il fallait rester un enfant. Elle se figea, fronça un sourcil en sa direction et éclata de rire. Rester un enfant... elle pensait à sa grand-mère... rester un enfant !
- C’est pas possible de rester toute sa vie un enfant.
Il soupira et sourit en même temps, retenant une larme qui sourdait sur ses paupières, parce que c’était vrai. Emu, chamboulé, perdu et soudain triste, il embrassa la fillette sur le bout des lèvres et partit en hâte, ayant à peine le temps de dire :
- Motus et bouche cousue, hein !

Ce fut la dernière fillette qu’il connut. Il devint riche, célèbre ; elle devint grande, belle, elle fit des études de médecine et ouvrit son cabinet. Quand elle vit sur Internet, entre deux patients, ce visage si doux, si familier, si terrible, elle frémit. Ce n’était pas possible, pas elle... par lui... Les autres victimes oui, mais elle non. Elle ne pouvait pas parler, parce que tout le monde disait motus et bouche cousue, et que quand on ouvrait la bouche, toutes les caméras et tous les micros du monde se braquaient sur nous et nous intimidaient. On ne pouvait rien dire, bouche cousue...

Elle fondit en larmes et dans sa blouse blanche on aurait dit une bougie. Elle ne parla à personne, mais chacun remarquait qu’elle n’était pas bien sous son masque. Elle inventa qu’elle était enceinte. Son copain fut surpris de la nouvelle et la demanda en mariage quelques semaines plus tard. Ils se marièrent et eurent un enfant. Un jour, quand elle entendit sa sœur lui raconter, effondrée, au téléphone, qu’elle avait été violée, elle fondit en larmes et sa bouche fut trempée par le chagrin, les coutures qui jusque-là avaient tenu bon, comme des cicatrices, explosèrent d’un coup. Elle décrocha le téléphone et raconta tout.


Elle allait au travail en métro, ses cheveux châtains détachés dans son cou et son sac à main sur le coude. Autour d’elle, les gens lisaient le journal, ou faisait défiler l’écran de leur téléphone. On pouvait lire partout : « Accusé ! ». Elle sourit derrière le masque à carreaux qu’elle avait cousu elle-même en regardant ses chaussures toutes neuves, rouges, mates, à talons.
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